(navigation image)
Home American Libraries | Canadian Libraries | Universal Library | Community Texts | Project Gutenberg | Children's Library | Biodiversity Heritage Library | Additional Collections
Search: Advanced Search
Anonymous User (login or join us)
Upload
See other formats

Full text of "La femme au dix-huitième siècle"

Google 



This is a digital copy of a book thaï was prcscrvod for générations on library shelves before it was carefully scanned by Google as part of a project 

to make the world's bocks discoverablc online. 

It has survived long enough for the copyright to expire and the book to enter the public domain. A public domain book is one that was never subject 

to copyright or whose légal copyright term has expired. Whether a book is in the public domain may vary country to country. Public domain books 

are our gateways to the past, representing a wealth of history, culture and knowledge that's often difficult to discover. 

Marks, notations and other maiginalia présent in the original volume will appear in this file - a reminder of this book's long journcy from the 

publisher to a library and finally to you. 

Usage guidelines 

Google is proud to partner with libraries to digitize public domain materials and make them widely accessible. Public domain books belong to the 
public and we are merely their custodians. Nevertheless, this work is expensive, so in order to keep providing this resource, we hâve taken steps to 
prcvcnt abuse by commercial parties, including placing lechnical restrictions on automated querying. 
We also ask that you: 

+ Make non-commercial use of the files We designed Google Book Search for use by individuals, and we request that you use thèse files for 
Personal, non-commercial purposes. 

+ Refrain fivm automated querying Do nol send automated queries of any sort to Google's System: If you are conducting research on machine 
translation, optical character récognition or other areas where access to a laige amount of text is helpful, please contact us. We encourage the 
use of public domain materials for thèse purposes and may be able to help. 

+ Maintain attributionTht GoogX'S "watermark" you see on each file is essential for informingpcoplcabout this project and helping them find 
additional materials through Google Book Search. Please do not remove it. 

+ Keep it légal Whatever your use, remember that you are lesponsible for ensuring that what you are doing is légal. Do not assume that just 
because we believe a book is in the public domain for users in the United States, that the work is also in the public domain for users in other 
countiies. Whether a book is still in copyright varies from country to country, and we can'l offer guidance on whether any spécifie use of 
any spécifie book is allowed. Please do not assume that a book's appearance in Google Book Search means it can be used in any manner 
anywhere in the world. Copyright infringement liabili^ can be quite severe. 

About Google Book Search 

Google's mission is to organize the world's information and to make it universally accessible and useful. Google Book Search helps rcaders 
discover the world's books while helping authors and publishers reach new audiences. You can search through the full icxi of ihis book on the web 

at |http: //books. google .com/l 



Google 



A propos de ce livre 

Ceci est une copie numérique d'un ouvrage conservé depuis des générations dans les rayonnages d'une bibliothèque avant d'être numérisé avec 

précaution par Google dans le cadre d'un projet visant à permettre aux internautes de découvrir l'ensemble du patrimoine littéraire mondial en 

ligne. 

Ce livre étant relativement ancien, il n'est plus protégé par la loi sur les droits d'auteur et appartient à présent au domaine public. L'expression 

"appartenir au domaine public" signifie que le livre en question n'a jamais été soumis aux droits d'auteur ou que ses droits légaux sont arrivés à 

expiration. Les conditions requises pour qu'un livre tombe dans le domaine public peuvent varier d'un pays à l'autre. Les livres libres de droit sont 

autant de liens avec le passé. Ils sont les témoins de la richesse de notre histoire, de notre patrimoine culturel et de la connaissance humaine et sont 

trop souvent difficilement accessibles au public. 

Les notes de bas de page et autres annotations en maige du texte présentes dans le volume original sont reprises dans ce fichier, comme un souvenir 

du long chemin parcouru par l'ouvrage depuis la maison d'édition en passant par la bibliothèque pour finalement se retrouver entre vos mains. 

Consignes d'utilisation 

Google est fier de travailler en partenariat avec des bibliothèques à la numérisation des ouvrages apparienani au domaine public et de les rendre 
ainsi accessibles à tous. Ces livres sont en effet la propriété de tous et de toutes et nous sommes tout simplement les gardiens de ce patrimoine. 
Il s'agit toutefois d'un projet coûteux. Par conséquent et en vue de poursuivre la diffusion de ces ressources inépuisables, nous avons pris les 
dispositions nécessaires afin de prévenir les éventuels abus auxquels pourraient se livrer des sites marchands tiers, notamment en instaurant des 
contraintes techniques relatives aux requêtes automatisées. 
Nous vous demandons également de: 

+ Ne pas utiliser les fichiers à des fins commerciales Nous avons conçu le programme Google Recherche de Livres à l'usage des particuliers. 
Nous vous demandons donc d'utiliser uniquement ces fichiers à des fins personnelles. Ils ne sauraient en effet être employés dans un 
quelconque but commercial. 

+ Ne pas procéder à des requêtes automatisées N'envoyez aucune requête automatisée quelle qu'elle soit au système Google. Si vous effectuez 
des recherches concernant les logiciels de traduction, la reconnaissance optique de caractères ou tout autre domaine nécessitant de disposer 
d'importantes quantités de texte, n'hésitez pas à nous contacter Nous encourageons pour la réalisation de ce type de travaux l'utilisation des 
ouvrages et documents appartenant au domaine public et serions heureux de vous être utile. 

+ Ne pas supprimer l'attribution Le filigrane Google contenu dans chaque fichier est indispensable pour informer les internautes de notre projet 
et leur permettre d'accéder à davantage de documents par l'intermédiaire du Programme Google Recherche de Livres. Ne le supprimez en 
aucun cas. 

+ Rester dans la légalité Quelle que soit l'utilisation que vous comptez faire des fichiers, n'oubliez pas qu'il est de votre responsabilité de 
veiller à respecter la loi. Si un ouvrage appartient au domaine public américain, n'en déduisez pas pour autant qu'il en va de même dans 
les autres pays. La durée légale des droits d'auteur d'un livre varie d'un pays à l'autre. Nous ne sommes donc pas en mesure de répertorier 
les ouvrages dont l'utilisation est autorisée et ceux dont elle ne l'est pas. Ne croyez pas que le simple fait d'afficher un livre sur Google 
Recherche de Livres signifie que celui-ci peut être utilisé de quelque façon que ce soit dans le monde entier. La condamnation à laquelle vous 
vous exposeriez en cas de violation des droits d'auteur peut être sévère. 

A propos du service Google Recherche de Livres 

En favorisant la recherche et l'accès à un nombre croissant de livres disponibles dans de nombreuses langues, dont le français, Google souhaite 
contribuer à promouvoir la diversité culturelle grâce à Google Recherche de Livres. En effet, le Programme Google Recherche de Livres permet 
aux internautes de découvrir le patrimoine littéraire mondial, tout en aidant les auteurs et les éditeurs à élargir leur public. Vous pouvez effectuer 
des recherches en ligne dans le texte intégral de cet ouvrage à l'adresse fhttp: //book s .google . coïrïl 



LA FEMME 



AO 



DIX-HUITIÈME SIÈCLE 



ŒUVRE HISTORIQUE 



DE EDMOND ET JULES DE GONGOURT 



EN VENTE : 

LA FEMME AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. Nouvelle édition revue et 
augmeotée 1 vol. 

PORTRAITS INTIMES DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. Études nouvelles, 
d'après les lettres autographes et les documents inédits. (Louis XV, 
enrant. — Bachauinont. — L'abbé d'Oliyet. — Le comte de Clermont. 
— M*" Geoffrin. — Caylus. — Dulaurens. — Doyen. — La duchesse 
de Chaulaes. — Piron. — Le graveur Lebas. — Louis XVI. — Beau< 
marchais. — Lagrenée Talné. — Théroigne de Méricourt. — Colin 
d'Harle ville. — Kiéber. — La comtesse dAlbany) 1 vol. 

LA DUCHESSE DE CHATEAUROUX ET SES SŒURS. Nouvelle 
édition, revue et augmentée de lettres et documents inédits, tirés de 
la Bibliothèque nationale, de la Bibliothèque de Rouen, des Archives 
nationales et de collections particulières 1 vol. 

MADAME DE POMPADOUR. Nouvelle édition, revue et augmentée de 

lettres et documents inédits, tirés du Dépôt de la Guerre, de la Biblio- 

, l^^ue de TArsenal, des Archives nationales et de collections parti- 

culieres , 1 vol. 

LA DU BARRY. Nouvelle édition, revue et augmentée de lettres et 
documents inédits, tirés de la Bibliothèque de Versailles, des Archives 
nationales et de collections particulières 1 vol. 

HISTOIRE DE MARIE- ANTOINETTE. Nouvelle édition, augmentée de 
lettres inédites et de documents tirés des Archives nationales. 1 vol. 

HISTOIRE DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE PENDANT LA RÉVOLU- 
TION. Nouvelle édition 1 vol. 

HISTOIRE DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE PENDANT LE DIREC- 
TOIRE. Nouvelle édition 1 vol. 



Chacun de ces ouvrages forme un volume et se vend séparément , 

Prix : 3 fr. 50 



Paris. — Typ. G. Chamerot, 19, rue des Saints-Pères. — 12465 



LA FEMME 



AU 



IX-HUITIÈME SIÈCLE 



PAR 



EDMOND ET JULES DE CONCOURT 



NOUVELLE ÉDITION, REVUE ET AUGMENTÉE 



PARIS 

G. CHARPENTIER, ÉDITEUR 

13, RUB DR GRBNBLLB-SAntT-aBRMAIN, 13 

1882 

Tout droits réservé!. 






t .' >. 



*1- 



•■_ I 



l 









{ 



X i 






i OCT 
\ 3 

\ 1883 / ; 



k; 



■^'^-'Î'O.î:" 



' • 






• • 






• • • 

• » * * 



PAUL DE SAINT-VICTOR 



ŒUVRE HISTORIQUE 



DE EDMOND ET JULES DE GONGOURT 



EN VENTE : 

LA FEMME AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. Nouvelle édition revue et 
augmeotée 1 vol. 

PORTRAITS INTIMES DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. Études nouvelles, 
d'après les lettres autographes et les doouments inédits. (Louis XV, 
ennint. — Bachauinont. — L'abbé d'Oliyet. — - Le comte de Clermont. 
— M*" Geoffirin. — Caylus. — Dulaurens. — Doyen. — La duchesse 
de Chaulnes. — Piron. — Le graveur Lebas. -— Louis XVI. — Beau- 
marchais. — Lagrenée Talné. — Théroigne de Méricourt. — Colin 
d'Harle ville. — luéber. — La comtesse dAlbany) 1 vol. 

LA DUCHESSE DE CHATEAUROUX ET SES SŒURS. Nouvelle 
édition, revue et augmentée de lettres et documents inédits, tirés de 
la Bibliothèque nationale, de la Bibliothèque de Rouen, des Archives 
nationales et de collections particulières 1 vol. 

MADAME DE POMPADOUR. Nouvelle édition, revue et augmentée de 
lettres et documents inédits, tirés du Dépôt de la Guerre, de la Biblio> 
, l^^ue de TArsenal, des Archives nationales et de collections parti- 
culières 1 vol. 

LA DU BARRY. Nouvelle édition, revue et augmentée de lettres et 
documents inédits, tirés de la Bibliothèque de Versailles, des Archives 
nationales et de collections particulières 1 vol. 

HISTOIRE DE MARIE- ANTOINETTE. NouveUe édition, augmentée de 
lettres inédites et de documents tirés des Archives nationales. 1 vol. 

HISTOIRE DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE PENDANT LA RÉVOLU- 
TION. Nouvelle édition 1 vol. 

HISTOIRE DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE PENDANT LE DIREC- 
TOIRE. Nouvelle édition 1 vol. 



Chacun de ces ouvrages forme un volume et se vend séparément . 

Prix : 3 fr. 50 



Paris. — Typ. G. Chamerot, 19, rue des Saints-Pères. — 12465 



LA FEMME 



AU 



IX-HUITIÈME SIÈCLE 



PAR 



EDMOND ET JULES DE CONCOURT 



NOUVELLE ÉDITION, REVUE ET AUGMENTÉE 



PARIS 

G. CHARPENTIER, ÉDITEUR 

13, RUB DR GRBNBLLB-SAINT-GBRMAIN, 13 

1882 

Tout droits réservéf . 






I . 



; ^ i^ 






t t 



.< 



u 



) i i. 



t ». 



- OC T »'^ 
^. 1883 J / 



.i . . 



• 



• • 



1^ 



i * • 



• b 



« w * ^ < 



k - fc ' 



• • 



t. « « ( 



PAUL DE SAINT-VICTOR 



PRÉFACE 



DE LA PREMIÈRE ÉDITION 



Un siècle est tout près de nous. Ce siècle a en* 
gendre le nôtre. Il Ta porté et l'a formé. Ses tra- 
ditions circulent, ses idées vivent, ses aspirations 
s'agitent, son génie lutte dans le monde contem- 
porain. Toutes nos origines et tous nos caractères 
sont en lui : l'âge moderne est sorti de lui et 
date de lui. II est une ère humaine, il est le siècle 
français par excellence. 

Ce siècle, chose étrange I a été jusqu'ici dé- 
daigné par l'histoire. Lés historiens s'en sont 
écartés comme d'une étude compromettante pour 
la considération et la dignité de leur œuvre his- 
torique. Ils semblent qu'ils aient craint d'être 



X PRÉFACE. 

notés de légèreté en s'approchant de ce siècle 
dont la légèreté n'est que la surface et le masque. 

Négligé par l'histoire, le dix-huitième siècle est 
devenu la proie du romap et du théâtre qui l'ont 
peint avec des couleurs de vaudeville, et ont fini 
par en faire comme le siècle légendaire de l'Opéra 
Comique. 

C'est contre ces mépris de l'histoire, contre ces 
préjugés de la fiction et de la convention, que 
nous entréprenons l'œuvre dont ce volume est le 
commencement. 

Nous voulons, s'il est possible, retrouver et 
dire la vérité sur ce siècle inconnu ou méconnu, 
montrer ce qu'il a été réellement, pénétrer de ses 
apparences jusqu'à ses secrets, de ses dehors 
jusqu'à ses pensées, de sa sécheresse jusqu'à son 
cœur, de sa corruption jusqu'à sa fécondité, de 
ses œuvres jusqu'à sa conscience. Nous voulons 
exposer les mœurs de ce temps qui n'a eu d'autres 
lois que ses mœurs. Nous voulons aller, au-des- 
sous ou plutôt au-dessus des faits, étudier dans 
toutes les choses de cette époque les raisons de 
cette époque et les causées de l'humanité. Par 
l'analyse psychologique, par l'observation de la 



PRÉFACE. Sri 

vie individuelle et de la vie collective, par Tappré- 
ciation des habitudes, des passions, des idées, 
des modes morales aussi bien que des modes 
matérielles, nous voulons reconstituer tout un 
monde disparu, de la base au sommet, du corps 
à l'âme. 

Nous avons recouru, pour cette reconstitution, 
à tous les documents du temps, à tous ses témoi- 
gnages, à ses moindres signes. Nous avons in- 
terrogé le livre et la brochure, le manuscrit et 
la lettre. Nous avons cherché le passé partout où 
le passé respire. Nous l'avons évoqué dans ces 
monuments peints et gravés, dans ces mille figu- 
rations qui rendent au regard et à la pensée la 
présence de ce qui n'est plus que souvenir et pous- 
sière. Nous l'avons poursuivi dans le papier des 
greffes, dans les échos des procès, dans les mé- 
moires judiciaires, véritables archives des pas- 
sions humaines qui sont la confession du foyer. 
Aux éléments usuels de l'histoire, nous avons 
ajouté tous les documents nouveaux, et jusqu'ici 
ignorés, de l'histoire morale et sociale. 

Trois volumes, si nous vivons, suivront ce vo- 
lume de ta Femme au Dix-huitième siècle. Ç^vb^ 



su PRÉFâOB. 

trois volumes seront : t Homme ^ F État, Paris; et 
notre œuvre ainsi complétée, nous aurons mené 
à fin une histoire qui peut-être méritera quelque 
indulgence de l'avenir : l'Histoire de la soaÉTÉ 

FRANÇAISE AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 



Edmond et Jules dis GoNCOURi*. 



Paris, février 1862» 



■ » 

i 






* • 



\ 



\ 

\ 



LA FEMME 

AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE 



I 



LA NAISSANCE — LE COUVENT — LE MARIAGE 

Quand au dix-huitième siècle la femme naît, elle 
n'est pas reçue dans la vie par la joie d'une famille. 
Le foyer n'est pas en fête à sa venue ; sa naissance 
ne donne point au cœur des parents l'ivresse d'un 
triomphe : elle est une bénédiction qu'ils acceptent 
comme une déception. Ce n'est point l'enfant désiré 
par l'orgueil , appelé par les espérances des pères et 
des mères dans cette société gouvernée par des lois 
saliques ; ce n'est point l'héritier prédestiné à toutes 
les continuations et à toutes les survivances du nom, 
des charges , de la fortune d'une maison : le nou- 
veau-né n'est rien qu'une fille , et devant ce berceau 
où il n'y a que l'avenir d'une femme , le père reste 
froid , la mère souffre comme une Reine qui attei 
dait un Dauphin. 



2 LA FEMME 

Bientôt une nourrice emportait au loin la petite 
fille, que la mère n'ira guère voir chez sa nourrice 
qu'au temps des tableaux de Greuze et d'Aubry. 
Lorsque la petite fille sortait de nourrice et revenait 
à la maison , elle était remise aux mains d'une gou- 
vernante et logée avec elle dans les appartements 
du comble. La gouvernante travaillait à faire de 
l'enfant une petite personne, mais doucement, avec 
beaucoup de flatterie et de gâterie : dans cette petite 
fille qu'elle ne corrigeait guère, et à laquelle elle 
passait à peu près toutes ses volontés, elle ména- 
geait déjà une maîtresse qui, lors de son mariage, 
devait lui assurer une petite fortune. Elle lui appre- 
nait à lire et à écrire. Elle promenait ses yeux sur 
les figures de la Bible de Sacy. Elle lui montrait 
dans une jolie boîte d'optique la géographie en lui 
faisant voir le monde, l'intérieur de Saint-Pierre, la 
fontaine de Trévi, le dôme de Milan avec toutes ses 
petites figures , la nouvelle église de Sainte-Gene- 
viève, patronne de Paris, l'église Saint-Paul, le nou- 
veau palais Sans-Souci, l'Ermitage de l'Impératrice 
de Russie (1). Elle lui mettait entre les mains quelque 
Avis dHun père ou d'une mère à sa fille, quelque Traité 
du V7m mérite. Elle lui*recommandait encore de se 
tenir droite , de faire la révérence à tout le monde ; 
et c'était à peu près tout ce que la gouvernante en- 
seignait à l'enfant. 

Les tableaux du dix-huitième siècle nous repré- 

(1) Conversations d'Emilie. Paris, 1784, vol. 2. 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. S 

sentèront celte enfant, la petite fille, ce commence- 
ment de la femme du temps , la tête chargée d'un 
bourrelet tout empanaché . de plumes ou couverte 
d'un petit bonnet orné d'un ruban, fleuri d'une fleur 
sur le côté. Les petites filles portent un de ces grands 
tabliers de tulle transparents, à bouquets brodés, 
que traverse le bleu ou le rose d'une robe de soie. 
Elles ont des hochets magnifiques, des grelots d'ar- 
gent, d'or, en corail, en cristaux à facettes ; elles sont 
entourées de joujoux fastueux, de poupées de bois 
aux joues furieusement fardées, souvent plus grandes 
qu'elles et qu'elles ont peine à tenir dans leurs petits 
bras (1). Parfois, au milieu d'un parc à la française, 
on les aperçoit se traînant entre elles sur le sable 
d'une allée dans des petits chariots roulants, mo- 
delés sur la rocaille des conques de Vénus qui 
passent à travers les tableaux de Boucher (2). Elles 
ne se font voir qu'enrubannées, pomponnées, toutes 
chargées de dentelles d'argent, de bouquets, de 
nœuds : leur toilette est la miniature du luxe et des 
robes superbes de leurs mères. A peine leur laisse- 
t-on, le matin, ce petit négligé appelé habit de mar^ 
motte ou de Savoyarde, ce }o\\ juste de taffetas brun 
avec un jupon court de même étoffe, garni de deux 
ou trois rangs de rubans couleur de rose cousus à 

(1) Emile, par J.-J. Rousseau. Amsterdam, 1762, vol. 1. — An mois 
de juillet 1722, le Mercure de France annonce que la duchesse d'Orléans 
vient de donner à rinfante une poupée avec garde-robe variée et une 
toilette jou/ou montant à 22,000 livres. 

(2) Voir les portraits d'enfants du musée de Versailles et la gravure 
de Joulain, d'après Oh. Coypel : O moments trop heureux où règne Vin- 
mocenee. 



i LA FEMME 

plat, et cette jolie coiffure si simple faite d'un fichu 
de gaze noué sous le menton (1) : charmante toilette 
où Tenfance est si à l'aise, où sa fraîcheur est si bien 
accompagnée, où sa grâce a tant de liberté. Mais ce 
n'est point ainsi que les petites filles plaisent aux 
parents : il les leur faut habillées et gracieusées au 
goût de ce siècle qui, sitôt qu'elles marchent, les en- 
ferme dans un corps de baleine, dans une robe d'ap- 
parat, et leur donne un maître à danser, un maître 
à marcher. Et voici, dans une gravure de Canot,, la 
petite personne en position, qui arrondit les bras et 
pince du bout des doigts les deux côtés de sa jupe 
bouffante, d'un air sérieux, d'un air de dame, tandis 
que le maître répète : « Allez donc en mesure... 
Soutenez... Allez donc... Tournez-la... Trop tard... 
Les bras morts... La tête droite... Tournez donc, 
Mademoiselle... La tête un peu plus soutenue... Cou- 
lez le pas... Plus de. hardiesse dans le regard (2). » 
Faire jouer la dame à la petite fille, la première 
éducation du dix-huitième siècle ne tend qu'à cela. 
Elle corrige dans l'enfant tout ce qui est vivacité, 
mouvement naturel, enfance ; elle réprime son ca- 
ractère comme elle contient son corps. Elle la pousse 
de tous ses efforts en avant de son âge. Envoie-t-on 
la petite fille promener aux Tuileries, on lui recom- 
mande, comme si son panier ne devait pas empêcher 
ses enfantines folies, de ne pas sauter, de se promener 



(1) Mémoires de M"* de Genlis. Paris, 1825. vol. 1. 

(2) Les Jeux de la petite Thalie, par de Moissy. Paris, Bailly, 1769. 
Le Menuet et l'Allemande. 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. S 

d'un air grave. Est-elle marraine, a-t-elle ce bonheur, 
une des grandes ambitions de Tenfance du temps, le 
premier rôle qu'on lui fait jouer dans la société, on 
la voit monter en voiture comme une femme, des 
plumes dans les cheveux, le fil de perle au cou, le 
bouquet à Tépaule gauche. La mène-t-on à un bal 
d*enfants : car il faut presque dès le berceau habituer 
la femme au monde pour lequel elle vivra, au plaisir 
qui sera sa vie : on lui place sur la tête un énorme 
coussin appelé toqué, sur lequel s'échafaude à grand 
renfort d'épingles et de faux cheveux un monstrueux 
hérisson, couronné d'un lourd chapeau ; on lui met 
un corps neuf, un lourd panier rempli de crin et 
cerclé de fer ; on la pare d'un habit tout couvert de 
guirlandes, et on la conduit au bal en lui disant : 
« Prenez garde d'ôter votre rouge, devons décoiffer, 
de chiffonner votre habit, et divertissez-vous bien (1). » 

Ainsi se forment ces petites filles maniérées qui 
jugent d'une mode, décident d'un habit, se mêlent 
de bon air; enfants jolis à croquer et tout au parfait y 
ne pouvant souffrir une dame sans odeurs et sans 
mouches (2). 

Des petits appartements où la gouvernante gardait 
la petite fille, la petite fille ne descendait guère chez 
sa mère qu'un moment, le matin à onze heures, 
quand entraient dans la chambre aux volets à demi 
fermés les familiers et les chiens. « Gomme vous êtes 

(1) Théâtre à Tasage des jeunes personnes , par M*** de Genlis. Po' 
rit, 1779, vol. 2. La Colombe. 
{2) Le livre à la mode. En Europe. 100070059. 



n LA FEMME 

mise ! — disait la mère à sa fille qui lui souhaitait le 
bonjour. — Qu'avez-vous ? Vous avez bien mauvais 
visage aujourd'hui. Allez mettre du rouge: non, n'en 
mettez pas, vous ne sortirez pas aujourd'hui. » Puis, 
se tournant vers une visite qui arrivait : « Gomme je 
Taime, cette enfant! Viens, baise-moi, ma petite. 
Mais tu es bien sale ; vas te nettoyer les dents... Ne 
me fais donc pas tes questions, à l'ordinaire ; tu es 
réellement insupportable. — Ahl Madame, quelle 
tendre mère I disait la personne en visite. — Que 
voulez-vous! répondait la mère, je suis folle de cette 
enfant {!)... » 

Point d'autre société, d'autre commxmion entre la 
mère et la petite fille que cette entrevue banale et de 
convenance, commencée et finie le plus souvent par 
un baiser de la petite fille embrassant sa mère sous le 
menton pour ne pas déranger son rouge. L'on ne 
trouve point trace, pendant de longues années, d'une 
éducation maternelle, de ce premier enseignement 
où les baisers se mêlent aux leçons, où les réponses 
rient aux demandes qui bégayent. L'âme des enfants 
ne croît pas sur les genoux des mères. Les mères 
ignorent ces liens de caresse qui renouent une se- 
conde fois l'enfant à celle qui l'a porté, et font 
grandir pour la vieillesse d'une mère l'amitié .d'une 
fille. La maternité d'alors ne connaît point les dou- 
ceurs familières qui donnent aux enfants une ten- 
dresse confiante. Elle garde une physionomie sévère, 

(1) Mélanges militaires, littéraires et sentimentaires (par le prinoo 
de Lig^e). Dresde, 1795-1811, vol. 20. 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 7 

dure, grondeuse, dont elle se montre jalouse; elle 
croit de son rôle et de son devoir de conserver avec 
Tenfant la dignité d'une sorte d'indifférence. Aussi 
la mère apparaît-elle à la petite fille comme l'image 
d'un pouvoir presque redoutable, d'une autorité 
qu'elle craint d'approcher. La timidité prend l'en- 
fant ; ses tendresses effarouchées rentrent en elle- 
même, son cœur se ferme. La peur vient où ne doit 
être que le respect. Et les symptômes de cette peur 
apparaissent, à mesure que l'enfant avance en âge, 
si forts et si marqués, que les parents finissent par 
s'en apercevoir, par en souffrir, par s'en effrayer. Il 
arrive que la mère, le père lui-même, étonnés et 
troublés de recueillir ce qu'ils ont semé, mandent à 
leur fille de travailler à effacer le tremblement qu'elle 
met dans son amour filial. « Le tremblement », je 
trouve ce mot terrible sur l'attitude des filles dans 
une lettre d'un père à sa fille (1). 

La petite fille avait à peu près appris le peu que lui 
avait montré sa gouvernante. Elle savait bien lire et 
le catéchisme. Elle avait recules leçons du maître à 
danser. Un maître à chanter lui avait enseigné quel- 
ques rondeaux. Dès sept ans on lui avait mis les 
mains sur le clavecin (2). L'éducation de la maison 
était finie : la petite fille était envoyée au couvent. 

Le couvent, — il ne faut point s'arrêter à ce mot, 



(1) Lettres inédites de d'Aguesseau publiées par Rives. Paria, 1823, 
vol. 1. 

(2) L'ami des femmes. 1758.— Essai sur Téducation des demoiselles 
par M*« de *. Paris, 1769. 



8 LA FEMME 

ni à l'idée de ce mot, si Ton veut avoir, de ce que le 
couvent était réellement au dix-huitième siècle, la 
notion juste et le sentiment historique. Essayons 
donc, au moment où la jeune fille franchit sa porte, 
de peindre cette école et cette patrie de la jeunesse 
de la femme du temps. Retrouvons-en, s'il se peut, 
le caractère, les habitudes, l'atmosphère, cet air de 
cloître traversé à tout moment par le vent du monde, 
le souffle des choses du temps. Gherchons-en l'âme, 
comme on cherche le génie d'un lieu, dans ces murs 
sévères où l'on ouvre des fenêtres, où l'on pose des 
balcons, où l'on construit des cheminées, où l'on fait 
des plafonds pour cacher les grosses poutres, où Ton 
place des corniches, des chambranles, des portes à 
deux battants, des lambris bronzés (1); où la sculp- 
ture, la dorure et la serrurerie la plus fine jettent 
sur le passé le luxe et le goût du siècle : image du 
couvent même, de ces retraites religieuses auxquelles 
l'abbaye de Ghelles semble avoir laissé l'héritage de 
plaisirs, de musique, de modes et d'arts futiles, de 
mondanités bruyantes et charmantes dont l'abbesse 
avait rempli son couvent (2). 

Le couvent alors est d'xm grand usage. Il répond à 
toutes sortes de besoins sociaux. Il garantit les conve- 
nances en beaucoup de cas. Il n'est pas seulement la 
maison du salut : il a mille utilités d'un ordre plus 



(1) Mémoire pour messire de Coarcelles de Oottebonne contre les su- 
périeurs et prêtres de TOratoire de la maison et séminaire de Saint* 
Magloire. 

(2) Mémoires du maréchal duc de Richelieu. Paris, 1793, vol. II. 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. » 

humain. Il est, dans un grand nombre de situations 
rhôtel garni et l'asile décent de la femme. La veuve 
qui veut acquitter les dettes de son mari s'y retire, 
comme la duchesse de Ghoiseul (1) ; la mère qui veut 
refaire la fortune de ses enfants y vient économiser, 
comme la marquise de Gréqui (2). Le couvent est re- 
fuge et lieu de dépôt. Il tient cloîtrée la petite Emilie 
que la jalousie de Fimarcon enlève de l'Opéra (3) ; 
il tient renfermées les maîtresses des princes qui vont 
se marier (4). Les femmes séparées de leurs maris 
viennent y vivre. Le couvent reçoit les femmes qui 
veulent, comme M"® du Deffand et M"*® Doublet, 
un grand appartement, du bon marché et du calme. 
Il a encore des logements pour des retraites, pour 
des séjours de dévotion, où s'établissent, à certaines 
époques de l'année, des grandes dames, des prin- 
cesses élevées dans la maison ; retour d'habitude et 
de recueillement aux lieux, aux souvenirs, au Dieu 
de leur jeunesse, qui inspireront à Laclos la belle 
scène de M"® de Tourvel mourant dans cette chambre 
qui fut la chambre de son enfance. 

Tout ce monde, toute cette vie du monde, envahis- 
sant le couvent, avaient apporté bien du changement 
h l'austérité de ses mœurs. La parole inscrite au 



(1) Mémoires secrets pour servir & Thistoire de la République des 
lettres. Londref, 1784, vol. 29. 

(2) Lettres de madame de Créqui. Préface par M. Sainte-Beuve. Pa- 
ris, 1856. 

(3) Mémoires du maréchal de Richelieu, vol. n. 

(4) Correspondance secrète, politique et littéraire. Londres, 1787, 
vol. 18. 



10 LA FEMME 

fronton des Nouvelles Catholiques, Vthcit mundum 
fides nostra, n'était plus guère qu'une lettre morte : 
le monde avait pris pied dans le cloître. Il est vrai 
que toutes ces locataires, qui étaient comme un abrégé 
de la société et de ses aventures, habitaient d'ordi- 
naire des corps de bâtiment séparés du couvent. Mais 
de leur logis au couvent môme il y avait trop peu 
de distance pour qu'il n'y eût point d'écho et de 

communication. Les sflBJAT^jCjQnverses, chargées des 

**^-' '■,..,•--" 

tg^vaux à l'intérieur et à l'extérieur de la maison ap- 
portaieïit les" choses du dehors au couvent pénétré 
par Iqs bruits du siècle et les entendant jusque dans 
cette voix de Sophie Arnould chantant aux ténèbres 
de Panthémont. Les sorties fréquentes des pension- 
naires ramenaient comme des lueurs et des éclairs 
de la société. Le monde entrait encore au couvent 
par ces jeunes pensionnaires mariées à douze ou 
treize ans, et qu'on y remettait pour les y retenir 
jusqu'à l'âge de la nubilité (1). Le parloir môme, où 
le poëte Fuzelier était admis à réciter ses vers (2), 
avait perdu de sa difficulté d'abord ; il n'était plus 
rigoureusement, religieusement fermé : les nouvelles 
de la cour et de la ville y trouvaient accès. Ce qui se 
faisait à Versailles, ce qui se passait à Paris y avaient 

(1) Correspondance secrète , vol. 9. — Journal historique et anecdo- 
tique du règne de Louis XV, par Barbier. Paris, 1849, vol. HT. — Les 
Bijoux indiscrets disent que Tusage est de marier des enfants à qui 
Ton devrait donner des poupées. Cela est vrai d'une foule de mariages, 
et nous retrouvons au couvent la fille aînée de M"»« de Genlis mariée 
à douze ans avec M. de la Wœstine, et la marquise de Mirabeau veuve 
du marquis de Sauvebœuf à Tâge de treize ans. 

(2) Mémoires de M"** de Genlis, vol. L 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 11 

un contre-coup. Tout y frappait, tout s'y glissait. La 
clôture n'arrêtait rien des pensées du monde, ni 
les ambitions, ni les insomnies, ni les rêves, ni les 
fièvre^ d'avenir; il en empêchait à peine l'expé- 
rience : qu'on se rappelle ces projets de M"® de 
Nesle, devenue M™® de Vintimille, ce plan médité, 
dessiné, résolu, d'enlever le Roi à M™® de Mailly, 
toute cette grande intrigue imaginée, raisonnée, 
calculée par une petite fille dans une cour de 
couvent d'où elle jugeait la cour, pesait Louis XV, 
montrait Versailles à sa fortune (1) ! Quelle preuve 
encore du peu d'isolement moral et spirituel de 
cette vie cloîtrée? Une preuve bien singulière : un 
livre, les Confidences â^une jolie femme, qu'une jeune 
fille pourra écrire au sortir de Panthémont. Prise 
en amitié par cette M^^® de Rohan qui fut plus tard 
la belle comtesse de Brionne, M"® d'Albert puisera 
dans les nouvelles apportées à la jeune Rohan, dans 
les confidences de sa protectrice, dans tout ce qu'elle 
entendra autour d'elle au couvent, une connaissance 
si vraie, si particulière des mœurs de la société, de 
Versailles et de Paris, que son livre aura l'air d'avoir 
été décrit d'après nature ; et les gens qu'elle aura 
peints ne se trouveront-ils point assez ressemblants 
pour la faire enfermer quelques mois à la Bas- 
tille (2) ? 
N'y a-t-il point pourtant tout au fond des couvents 

(1) Les Miûtresses de Louis XV par Edmond et Jules de Goncourt. 
(!Q Correspondance littéraire , philosophique et critique de Grimm 
Bâriêi 1629, voL 8. 



12 LÀ FEMME 

une lamentation sourde de cœurs brisés, un gémis- 
sement d'âmes prisonnières, la torture et le désespoir 
des « vœux forcés » ? Les romans ont appelé la pitié 
sur ces jeunes filles sacrifiées par une famillç à la 
fortune de leurs frères, entourées, circonvenues, as- 
siégées par les sœurs dès l'âge de quatorze ans, et 
contraintes d'entrer en religion à l'accomplissement 
de leurs seize ans. Mais les romans ne sont pas l'his- 
toire, et il faut essayer de mettre la vérité où l'on a 
mis la passion. Sans doute la constitution de l'an- 
cienne société, pareille à la loi de nature, unique- 
ment intéressée à la conservation de la famille, à la 
continuation de la race, peu soucieuse de l'individu, 
autorisait de grands abus et de grandes injustices 
contre les droits, contre la personne même de la 
femme. Il y eut, on ne peut le mM,.descas d'oppres- 
sion et des exemples de sacrifice. Des jeunes filles 
nées pour une autre vie que la vie de couvent, ap- 
pelées hors du cloître par l'élan de tous leurs goûjs 
et de toute leur âme, des jeunes filles dont le cœur 
aurait voulu battre dans le cœur d'un mari, dans le 
cœur d'un enfant, refoulées, rejetées au cloître par 
une famille sans pitié, par une mère sans entrailles, 
vécurent, pleurant dans une cellule sur leur rêve 
évanoui. Mais ces vœux forcés sont singulièrement 
exceptionnels : ils sont en contradiction avec les ha- 
bitudes générales, la conscience et les mœurs du dix- 
huitième siècle. Ne voyons-nous pas dans les Mémoires 
du temps des jeunes filles résister très-nettement à 
Tordre formel de leurs parents qui veulent impc^er 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 13 

le voile, ei triompher de leur volonté? D'ailleurs la 
dureté de la paternité et de la maternité, dureté 
d'habitude et de rôle plutôt que de fond et d'âme, 
diminue à chaque jour du siècle. Et quand la Harpe 
lit dans tous les salons de Paris sa Mêlante^ ins- 
pirée, disent ses amis, par le suicide d'une pension- 
naire de l'Assomption (1), la religieuse par force 
n'est plus qu'un personnage de théâtre; les vœux 
forcés ne sont plus qu'un thème dramatique. 

Lorsqu'on écarte les déclamations philosophiques 
et les traditions romanesques, le couvent apparaît 
bien plutôt comme un asile que comme une prison. 
Il est avant tout le refuge de toutes les existences 
brisées, le refuge presque obligé des femmes mal- 
traitées par la petite vérole, une maladie à peu près 
oubliée aujourd'hui, mais qui défigurait alors le 
quart des femmes. La société par tous ses conseils, 
la famille par toutes ses exhortations, poussait vers 
l'ombre d'un couvent la jeune personne à laquelle 
arrivait ce malheur. La mère môme, par dévouement, 
consentait à se détacher de cette malheureuse en- 
fant que la laideur retranchait de la société et qui 
finissait par baisser la tête sans révolte sous l'impi- 
toyable principe du temps : /<< Une femme laide est 
un être- qui n'a point de rang dans la nature, ni de 
place dans le monde (2). » Deux cent mille laiderons^ 
comme dit le prince de Ligne, mettaient ainsi leur 
amour-propre à couvert, et consolaient leur orgueil 

(1) Correspondance de Grimm, vol. 6. 

(S) Les jeux de la petite ThaliOi par de Moissy. La petite vérole. 



U LA FEMME 

avec les ambitions de la vie de couvent, avec les 
honneurs et les prérogatives d'une abbaye. 
^ Il est d'autres vœux plus propres au siècle et que 
Ton y rencontre plus souvent, engagements légers, 
presque de mode, et qui semblent seulement mettre 
dans la toilette d'une femme les couleurs de la vie 
religieuse. Un certain nombre de jeunes personnes 
de la noblesse se rattachaient à des ordres qui, sans 
exiger d'elles la prononciation d'aucuns vœux solen- 
nels ou simples, leur permettaient de vivre dans le 
monde et d'en porter l'habit, leur donnaient quel- 
quefois un titre, toujours quelque attribut honori- 
fique. C'étaient les chanoinesses, dont le chapitre 
le plus fameux, celui de Remiremont en Alsace, 
avait pour destination de recevoir le sang le plus pur 
des maisons souveraines, les noms les plus illustres 
du monde chrétien. Dans cette association des cha- 
noinesses, divisées en damesnieces et en dames tantes, 
qui avaient prononcé leurs vœux et qui étaient 
forcées de résider au chapitre deux ans sur trois, la 
jeune personne, une fois admise, gagnait des rela- 
tions, des protections, des amitiés, un patronage; et 
comme l'usage de chaque tante était de s'appré- 
hender ou de s'anmécer une nièce y chaque nièce 
pouvait espérer l'héritage des meubles d'une tante, 
de ses bijoux, de sa petite maison, de sa prébende (1). 
M"*® de Genlis nous a raconté sa réception au cha- 
pitre noble d'Alix de Lyon, lorsqu'elle était toute 

{1) Mémoires secr^ de la République des lettres, vol. 33. 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 15 

enfant. Elle se peint en habit blanc, au milieu de 
toutes les chanoinesses, habillées à la façon du 
monde, avec des robes de soie noire sur des pa- 
niers, et de grandes manches d'hermine. Son Credo 
récité aux pieds du prêtre , le prêtre lui coupe une 
mèche de cheveux, et lui attache un petit mor- 
ceau d'étoffe blanc et noir, long comme le doigt, et 
qu'on appelait un mari. Puis il lui passe au cou et à 
la taille une croix émaillée pendue à un cordon rouge 
et une ceinture faite d'un large ruban noir moiré. Et 
la voilà ainsi parée , toute fière , gonflée dans sa va- 
nité de petite fille de sept ans quand on l'appelle du 
titre des chanoinesses : Madame ou Comtesse (1). 

On le voit : il faut qu'à chaque pas l'historien dé- 
gage des préjugés, redemande aux faits, restitue à 
l'histoire l'aspect véritable, le caractère, la destina- 
tion, les habitudes, les mœurs des communautés re- 
ligieuses. Le roman a tout dénaturé, tout travesti : 
après avoir peuplé par des vœux forcés le couvent du 
dix-huitième siècle, ce couvent dont les transfuges 
sont accueillies et gardées par l'archevêque de Paris 
lui-même, le roman le remplit de scandales. Ce ne 
sont qu'histoires, ce ne sont qu'estampes où l'on voit 
une chaise de poste en arrêt la nuit au pied d'un 
jardin de couvent, ou bien une pensionnaire des- 
cendant une échelle au bas de laquelle l'attend l'a- 
mant, tandis que la femme de chambre est encore 
là-haut, achevai sur la crête du mur. Intrigues filées 

(1) Mémoires de M"* de Genlis, vol. 1. 



18 LA FEMME 

au parloir, amoureux déguisés en commissionnaires, 
remises de lettres en cachette, corruptions de sœurs 
converses qui ouvrent la grille, enlèvements de 
jeunes filles au milieu d'une prise d'habit à travers 
une foule tenue en respect par des pistolets, — ce 
sont les coups de théâtre ordinaires, les scènes qui 
se pressent dans ces pages à la Casanova. Il semble 
voir mise en action la morale de Bussy disant « qu'il 
fallait toujours enlever; qu'on avait d'abord la fille, 
puis l'amitié des parents, et qu'après leur mort on 
avait encore leurs biens. » 

Rien de plus faux, rien de plus contraire à la réa- 
lité des choses que ce point de vue : on compte au 
dix-huitième siècle les scandales des pensionnaires 
de couvent, et la liste n'a que quelques noms. Dans 
ce temps , où la femme mariée a si peu de défense, 
la faute d'une jeune fille, et surtout d'une jeune fille 
bien née, est d'une rareté extraordinaire : elle n'est 
pas dans les mœurs ; Rousseau en fait la remarque, 
et il n'est pas seul à la faire. Puis l'enlèvement n'é- 
tait pas un jeu : loin de là; et ses conséquences 
avaient de quoi faire pâlir et faibJir les plus amou- 
reux, les plus fous, les plus braves. N'était-ce pas un 
épouvantail pour les agréables les plus décidés que 
le terrible exemple de M. de la Roche-Gourbon, con- 
damné à avoir la tête tranchée après avoir enlevé en 
1737 M*^® de Moras du couvent de Notre-Dame de 
la Consolation? Sa mère mourait de chagrin, et 
lui-même en fuite , chassé de Sardaigne oh il 
s'était réfugié près de son parent, M. de Sennec- 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 17 

terre , ambassadeur de France , finissait misérable- 
ment (1). 

Le grand couvent du dix-huitième siècle, après le 
couvent de Fontevrault (2), la maison d'éducation 
ordinaire des Filles de France, est le couvent de 
Panthémont, le couvent princier de la rue de Gre- 
nelle où s'élèvent les princesses, où la plus haute 
noblesse met ses filles, espérant pour elles, de la ca- 
maraderie, de Tamitié commencée au couvent avec 
une altesse, quelque faveur, quelque grâce, quelque 
place de dame auprès de la princesse future. C'est 
ainsi que M"»* de Barbantane plaçait sa fille auprès 
de M™° la duchesse de Bourbon pour qu'au sortir 
du couvent elle devînt dame d'honneur de la du- 
chesse (3). Après ce couvent, qui est le monde, la 
cour elle-même en raccourci, et où la jeune fille, 
avec sa gouvernante et sa femme de chambre, mène 
une vie et reçoit une éducation particulières, vient 
un autre couvent affectionné par la noblesse, et 

(1) Le curé qui avait donné la bénédiction nuptiale, et qui un mo- 
ment avait craint les galères, était condamné à Tamende honorable et 
au bannissement ; la âUe de chambre qui avait accompagné M"' de 
Moras était condamnée au fouet, à la fleur de lys, à neuf ans de ban- 
nissement. (Barbier, vol. 2.) 

(2) A propos de l'éducation de Mesdames de France à Fontevrault, 
il y a une jolie anecdote qui peint, dans ce couvent, la toute-puissance 
de leurs caprices. Le maitre de danse faisait répéter à M"* Adélaïde 
un ballet qu'on nommait ballet couleur de rose; la jeune princesse vour 
lût qu'il s'appelât le menuet bleu et ne voulait prendre sa leçon qu'à 
cette condition. Le maître disait rose, la princesse en frappant du pied 
répétait bleu : l'affaire devenait grave ; on assembla la communauté , 
qui d'un commun accord décida que le menuet serait débaptisé et que 
le menuet s'appellerait le menuet bleu. (Madame Campan , vol. 1.) 

(3) Mémoires de M«* de Genlis, vol. 2. 

t. 



IR LA FEMME 

peuplé de pensionnaires à grand nom : le couvent de 
la Présentation (1). Autour et au-dessous de ces deux 
grandes maisons se rangent toutes les autres mai- 
sons religieuses recevant des pensionnaires, abbayes, 
communautés, couvents, répandus dans tout Paris, 
et dont chacun semble avoir sa spécialité et sa clien- 
tèle, l'habitude de recevoir les filles d'un quartier de 
la capitale ou d'un ordre de l'État (2). Prenons 
l'exemple des dames de Sainte-Marie de la rue 
Saint-Jacques : la haute magistrature et la grande 
finance semblent avoir fait choix pour leurs enfants 
de cette maison, moins relevée que Panthémont ou 
la Présentation, mais tenue pourtant par le public 
en grande considération et renommée pour la su- 
périorité de ses études (3). 

Discipline, formes d'éducation, régime intérieur, 
toute la règle de ces couvents n'est qu'une imita- 
tion, parfois un relâchement de la règle de Saint- 
Cyr. Partout se retrouve l'inspiration, l'esprit de 
cette maison modèle, la trace de ses divisions en 



(1) Lettres de la marquise du Deffand. Paris, 1812, toI. 1. 

(2) Dans r État de la ville de Paris, en 1757, nous trouvons le prix des 
pensions dans les couvents de Paris ; elles vont de 400 à 600 livres, 
mais il y avait la femme de chambre à payer, qui était de trois cents 
livres, outre le trousseau, le lit et la commode dans quelques couvents; 
Téclairage et le chauffage n'étaient pas compris, et dans tous, le blan- 
chissage du linge fin était à la charge des parents. Tous avaient la 
pension ordinaire et extraordinaire ; à Panthémont , le plus cher de 
tous, la pension ordinaire était de 600 livres, la pension extraordinaire 
de 800 livres. Â la fin du siècle, Thierry dit que la pension ordinaire 
était de 800 livres, et de 1,000 livres pour les pensionnaires admises k 
la table de madame l'abbesse. 

(.3) I^ettres inédites de d'A^uesseau. Paris, 1823, vol. 2. 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 19 

quatre classes distinguées, selon les âges, par des 
rubans bleus, jaunes, verts et rouges. Partout c'est 
une éducation flottant entre la mondanité et le re- 
noncement, entre la retraite et les talents du siècle, 
une éducation qui va de Dieu à un maître d'agré- 
ment, de la méditation à une leçon de révérence ; et 
ne la dirait-on pas figurée par ce costume des pen- 
sionnaires montrant à moitié une religieuse, à moi- 
tié une femme ? La jupe et le manteau sont d'éta- 
mine brune du Mans , mais la robe a un corps de 
baleine; sur la tête, c'est une toile blanche, mais 
cette toile a de la dentelle. Il est bien commandé à 
la coiffure d'avoir un air de simplicité et de mo- 
destie : mais il n'est pas défendu de l'arranger à la 
mode du temps (1). 

Douces et heureuses éducations , que ces éduca- 
tions de couvent, sans cesse égayées, affranchies de 
jour en jour des sévérités et des tristesses du cloître, 
tournées peu à peu presque uniquement vers le 
monde et vers tout ce qui forme les grâces et les 
charmes de la. femme pour la société 1 On voit sou- 
vent, dans le dix-huitième siècle, des femmes se 
retourner vers ce commencement de leur vie, comme 
vers un souvenir où l'on respire un bonheur d'en- 
fance. La continuation des études commencées à la 
maison, la venue des maîtres, les leçons de danse, 
de chant, de musique, c'était l'occupation et le tra- 
vail de ces journées de couvent, dont tant de fêtes 

(1) Dictionnaire historique de la ville de Paris et de ses environs par 
Hnrtaut et Magrny. Paris, 1779, vol. 9, 



y 



20 LA FEMME 

interrompaient la monotonie, dont tant d'espiè- 
gleries abrégeaient la longueur. L'on brodait, Ton 
tricotait môme ; ou bien Ton jouait à quelque ou- j 
vrage de ménage. Ton mettait les mains à une frian- 
dise, Ton s'amusait à faire quelque gâteau de cou- 
vent pareil à ces pains de citron que les enfants i 
envoyaient de certains jours à leurs parents (1). De | 
temps en temps arrivaient de belles récompenses, 1 
comme la permission d'aller à la messe de minuit, | 
accordée aux petites filles bien sages, et leur don- ! 
nant rang parmi les grandes. Et s'il fallait punir, les 
sœurs inventaient quelqu'une de ces grandes puni- 
tions avec lesquelles elles étaient si bien à M*^® de 
Raffeteau, lorsqu'elle tombait en faute, l'envie d'y 
retomber. Il s'agissait d'une paralytique que la mère 
de cette jeune personne avait recueillie, et dont elle 
avait à sa mort laissé le soin à sa fille ; cette pauvre 
femme était amenée une fois par semaine, en chaise 
à porteur, au parloir extérieur, et la jeune fille se 
faisait une joie de la peigner, de la laver, de lui 
couper les ongles. Les jours où l'on était mécontent 
de M^*® de Raffeteau au couvent, on ne lui permet- 
tait pas le plaisir de cet acte de charité (2) : on met- 
tait son cœur en pénitence. 

Cette éducation des filles dans les couvents a été, 
au dix-huitième siècle même, l'objet de bien des 
attaques. Qu'était-elle pourtant en deux mots? L'é- 
ducation môme ainsi résumée par le bon sens d'une 

(1) Lettres inédites de d'Aguesseau. Parii, 1823, vol. 2. 

(2) Mémoires de M** de Genlis, vol. 2. 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 21 

femme du temps : « De Tinstruction religieuse, des 
talents analogues à Tétat de femme qui doit être 
dans le monde, y tenir un état, fût-ce même un 
ménage (1) ; » tels sont les moyens indiqués par 
M""® de Créqui pour bien élever une fille, et c'est la 
justification même de l'éducation du couvent de cette 
école d'oti sortiront tant de femmes dont le siècle 
dira« qu'elles savaient tout sans avoir rien appris». 
Le vice de ces éducations conventuelles n'était 
point dans les leçons du couvent. Il n'était point, 
comme on l'a tant de fois répété, dans l'insuffisance 
de l'instruction ou dans l'inaptitude des sœurs à for- 
mer la femme aux devoirs sociaux. Il était dans la 
séparation de la fille et de la mère, dans cette re- 
traite loin du monde où les bruits du monde appor- 
taient leurs tentations. La jeune fille, enlevée toute 
jeune à cette vie brillante de la maison paternelle 
aperçue comme dans un rêve d'enfance , emportait 
au couvent l'image de ce salon, de ces fêtes dont 
l'éclat lui revenait dans un songe. Du calme et du 
silence qui l'entouraient, elle s'échappait, elle s'élan- 
çait vers ses souvenirs et ses désirs. Son imagination 
travaillait et prenait feu sur tout ce qu'elle saisissait 
du dehors, sur tout ce [qu'elle devinait. Les choses 
entrevues dans une sortie, les plaisirs, les hom- 
mages des hommes aux femmes, passaient et repas- 
saient dans sa tête , grandissaient dans sa pensée , 
irritaient ses impatiences, agitaient ses nuits. Éle- 

(1) Lettres inédites de la marquise do Créqui à Senac de Meilhan, 
publiées par Edouard Fournier. Potier, 185S. 



» LA FEMME 

vée dans la maison de ses parents, la facilité de ces 
plaisirs, la vue journalière et l'habitude du monde, 
eussent bien vite apaisé ces curiosités et ces ardeurs 
que parmi les jeunes femmes du dix-huitième siècle 
celles-là faisaient éclater le plus follement qui sor- 
taient du couvent (1). 

Généralement le mariage de la jeune fille se fai- 
sait presque immédiatement au sortir du couvent, 
avec un mari accepté et agréé par la famille. Car le 
mariage était avant tout une afiTaire de famille, un 
arrangement au gré des parents, que décidaient des 
considérations de position et d'argent, des con- 
venances de rang et de fortune. Le choix était fait 
d'avance pour la jeune personne, qui n'était pas 
consultée, qui apprenait seulement qu'on allait 
la marier très-prochainement par l'occupation où 
toute la maison était d'elle , par le mouvement des 
marchandes, des tailleurs, par l'encombrement des 
pièces d'étoffe, des fleurs, des dentelles apportées, 
par le travail des couturières à son trousseau. De 
la cour qui lui était faite, de l'amabilité que dépen- 
sait un jeune mari pour sa fiancée, nous avons, dans 
les comédies , le ton léger, l'impertinence cavalière 
et pressée d'en finir. « Ah I remerciez -moi, — 
dit-il, — vous êtes charmante, et je n'en dis presque 
rien... La parure la mieux entendue... Vous avez 
là de la dentelle d'un goût qui, ce me semble... 
Passez-moi l'éloge de la dentelle... Quand nous 

(1) Les Parisiennes. Neufchàtel, 1787, vol. II. {Les Nouvelles Mariées • 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 23 

marie-lron (1)?» Et encore Mercier accuse-t-il d'une 
grosse illusion ou plutôt d'un impudent mensonge 
historique les auteurs comiques du temps pour mon- 
trer sur le théâtre une cour, si peu filée qu'elle soit, 
faite par l'homme à la jeune fille qu'il doit épouser, 
quand chacun sait que les filles de la noblesse et 
même celles de la haute bourgeoisie restent au cou- 
vent jusqu'au mariage et n'en sortent que pour épou- 
ser (2). Au reste, sur le train expéditif des unions du 
temps, sur leur mode d'arrangement et de conclu- 
sion entre les grands parents, sur le peu de part qu'y 
avaient les goûts ou les répugnances de la jeune fille, 
il existe un curieux document, parlant comme une 
scène, vif comme un tableau, et qui va nous donner 
une idée complète de la façon dont le mari était 
présenté à sa future femme, et du temps qu'on lais- 
sait à celle-ci pour le connaître , l'aimer et se faire 
aimer : c'est le récit du mariage de M°^® d'Houdetot. 
M. de Rinville est venu proposer à M. de Belle- 
garde un mari pour sa fille Mimi, dans la personne 
d'un de ses arrière-cousins que l'on dit être un très- 
bon sujet. Gomme M. de Bellegarde est un excellent 



(1) Théâtre de Marivaux. Le Petit-Maître corrigé, 

(2) Lire dans les Tableaux des Mœurs du temps ^ par de la Popeli- 
nière^ le récit d'une entrevue au parloir d'un couvent d'un hommo pré- 
senté avec une jeune fille qui doit devenir sa femme sous huit jours. 
La mère dit à sa fille : « Tout est convenu entre lui et moi ; il n'y a plus 
qu'à signer les articles, qu'à vous fiancer ensuite et vous mener à Vé- 
glise. Je ne compte pas vous laisser plus de cinq à six jours dans ce 
couvent; pendant ce temps-là que je vous donne encore, il faut que vous 
trouviez bon que le comte de... vienne tous les jours dans ce parloir 
passer une heure avec vous afin que vous vous coimaiatvéa* « 



24 Là FEMME 

père et qu'il veut avant tout que le jeune homme 
« plaise à sa fille », — c'était une phrase qui se di- 
sait, — on prend jour; et Mimi ayant été bien pré- 
venue, parce qu'elle a l'habitude de ne jamais faire 
attention à personne, l'on va dîner chez M""® de Rin- 
ville, où l'on trouve tous les Rinville et tous les 
d'Houdetot du monde. Tout d'abord la marquise 
d'Houdetot embrasse toute la famille Bellegarde. On 
se met à table, Mimi est à côté du jeune d'Houdetot, 
M. de Rinville et la marquise d'Houdetot s'emparent 
de M. de Bellegarde; et au dessert on cause tout 
haut mariage. Le café pris, les domestiques sortis : 
« Tenez ! — dit bravement le vieux M. de Rinville, 
— nous sommes ici en famille, ne traitons pas cela 
avec tant de mystère. H ne s'agit que d'un oui ou 
d'un non. Mon fils vous convient-il? Oui ou non; 
et à votre fille oui ou non de même , voilà Vùem. 
Notre jeune comte est déjà amoureux; votre fille 
n'a qu'à voir s'il ne lui déplaît pas, qu'elle le dise... 
Prononcez, ma filleule. » Là-dessus, Mimi rougit. 
Et M""*^ d'Esclavelles cherchant à arrêter les choses, 
demandant qu'on laisse le temps de respirer : « Oui, 
reprend M. de Rinville, il vaut mieux traiter d'abord 
les articles; et les jeunes gens pendant ce temps 
causeront ensemble. — C'est bien dit, c'est bien 
dit. » L'on passe, sur ce mot, dans un coin du sa- 
lon. Et voilà M. de Rinville annonçant que le mar- 
quis d'Houdetot donne à son fils 18,000 livres de 
rentes en Normandie, et la compagnie de cavalerie 
qu'il lui a achetée l'année d'avant; voilà la mar- 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 25 

quise d'Houdetot qui donne « ses diamants qui sont 
beaux et tant qu'il y en aura ». M. de Bellegarde 
riposte en promettant 300,000 livres pour dot, et sa 
part de succession. Et Ton se lève en disant: « Nous 
voilà tous d'accord. Signons le contrat ce soir. Nous 
ferons publier les bans dimanche ; nous aurens dis- 
pense des autres, et nous ferons la noce lundi. » 
Chose dite, chose faite. En passant. Ton disait au 
notaire le projet de contrat, on allait faire part du 
mariage à toute la famille, et Ton retombait chez 
M. de Bellegarde, où le soir même, au milieu du 
froid et de la gêne de ces deux familles entièrement 
inconnues Tune à l'autre, l'on signait les articles. 
Pendant la lecture, la marquise d'Houdelot remet- 
tait à M"® de Bellegarde comme présent de noces 
deux écrins de diamants dont la valeur restait en 
blanc dans le contrat, faute d'avoir eu le temps d'en 
faire l'estimation. Tout le monde signait; on se 
mettait à table, et le jour de la noce était fixé au 
lundi suivant (1). 

A cette union improvisée qui nous représente si 
nettement le mariage du dix-huitième siècle, M"° de 
Bellegarde n'opposait pas plus de résistance que les 
autres jeunes filles du temps. Elle s'y laissait aller, 
elle s'y prêtait complaisamment comme elles. La 
grande jeunesse, l'enîance presque, l'âge sans forces 
et sans volonté où l'on mariait les jeunes filles, l'af- 
fection sévère, la tendresse sans épanchement, sans 

(1) Mémoires et Correspondance de M"* d'Ëpinay. Parts, l%l%^vo\A« 






2G LA FEMME 

familiarité, qu'elles trouvaient auprès de leurs mères^ } 
la crainte de rentrer au couvent, les pliaient à la 
docilité, les décidaient à un consentement de pre- 
mier mouvement et qu'enlevait la présentation. 
D'ailleurs c'était le mariage, et non le mari, qui 
leur souriait, qui les séduisait, qui faisait leur désir | 
et^leur rêve. Elles acceptaient l'homme pour l'état 
qu'il allait lenr donner, pour la vie qu'il devait leur 
ouvrir, pour le luxe et les coquetteries qu'il devait 
leur permettre. Et cette même M™° d'Houdetot 
l'avouera un jour, un jour qu'elle sera un peu grise 
du vin bu par son voisin de table Diderot; elle lais- 
sera échapper la pensée de la jeune fille et son se- 
cret dans cette confession naïve : « Je me mariai 
pour aller dans le monde , et voir le bal , la prome- 
nade, l'opéra et la comédie (1)... » Une autre 
femme. M""® de Puisieux, répétera eette confession 
de M"*® d'Houdetot en convenant que devant la 
tentation d'une berline bien dorée, d'une belle livrée, 
de beaux diamants , de jolis chevaux, elle aurait 
épousé l'homme le moins aimable pour avoir la ber- 
line, les diamants, mettre du rouge et des mules (2). 
A l'église retentissait une ou deux fois : « Il y a 
promesse de mariage entre Haut et Puissant Seigneur.,, 
et Haute et Puissante Demoiselle.., fille mineu7'e, de 
cette paroisse (3).... » tandis que la gravure du temps. 



(1) Mémoires, correspondance et ouvrages inédits de Diderot. Paris, 
1841, vol. 1. 
(e) Conseils à une amie, par madame de P... Patois, 1749. 
(3) Mémoirei de la République des lettres, vol. 26. 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 27 

appelée à encadrer d'un peu de poésie tous les 
actes de la vie, jetait en marge des lettres de faire 
part ses allégories mythologiques (1). 

Arrivait la veille du mariage. La famille et les 
amis venaient visiter, admirer, critiquer la cor- 

(1) J^a Bibliothèque nationale (Cabinet des estampes) a conservé les 
deux premiers billets imprimés envoyés à Paris en 1734 pour annoncer 
une célébration de mariage. Ce sont les billets de M"*' de Pons, et de la 
marquise de Castellane. Jusque-là, dit Maurepas, on donnait avis aux 
parents par une visite ou par un billet manuscrit. 

Je possède plusieurs lettres de faire part illustrées du dix-huitième 
siècle. 

Le billet de faire part d^un mariage en même temps que l'invitation 
à la bénédiction nuptiale est encore, en 1760, écrit à la main. Il est en- 
touré d'un encadrement de palmiers avec, en haut, un autel, où l'Hymen 
allume les derges de l'époux et de l'épouse en tuniques ; en bas, des 
Amours enchaînent le Temps avec des guirlandes de roses. 

Quelquefois, il y a lettre de faire part du mariage et lettre d'invita- 
tion à la bénédiction nuptiale. Toutes deux sont imprimées. 

La lettre de faire part est ornée en tête d'une vignette où deux fian- 
cés, dans le goût des petites figures des Idylles de Berquin, se pressent 
au pied d'un autel où l'Amour tient une couronne. 

Voici le texte de la lettre de faire part ; 
M, 
M. 
l'honneur de vous faire part du Mariage de M, 
avec 

L'invitation à la bénédiction nuptiale — sortant de chez le sieur Croi- 
sey, rue Saint- André-des-Arts, qui tient divers billets d'invitation et de 
visite, — est entourée d'un très-joli cadre rocaille, au haut duquel à 
une guirlande est attaché un médaillon où des colombes se becquètent 
L'invitation porte : 

M. 
Votis êtes prié de la part dé 
M. 
M. 

faire Vhonneur d'assister à la Bénédiction nuptiale de M. 
avec M, 

qui leur sera étonnée ce 176 , 4 heures du matin 

en l'Église paroissiale. 

Un billet de la fin du siècle, sortant de chez DemaisoiiB^pQmtte, T&e 



28 LA FEMME 

beille (1) à laquelle rien ne manquait que la bourse, 
remise à la fiancée, comme nous le voyons par une 
gravure d'Eisen, dans un joli sac, et de la main à la 
main , par le fiancé après la cérémonie du con- 
trat (2). Le jour de la célébration du mariage, la 
mariée, grandement décolletée, ayant des mouches, 
du rouge et de la fleur d*oranger, vêtue d'une robe 
d'étoff'e d'argent garnie de nacre et de brillants, por- 
tant des souliers de même étoffe , avec des rosettes 
à diamants (3) , était conduite par deux chevaliers 
de main. L'annonce du départ pour l'église l'avait 
arrachée à son miroir; « elle entrait dans le temple; 
elle perçait un amas de peuple qui retentissait de 
ses louanges et dont elle ne perdait pas une syllabe; 
elle prononçait un oui dont elle ne sentait ni la 
force ni les obligations (4). » Parfois, pour étaler 
plus de magnificence , on choisissait par vanité la 
nuit pour cette célébration. Le mariage avait lieu, 

Qalande, et où se voit en tête un enfant nu, un hochet à la main dans 
une corbeille de fleurs, annonce ainsi la naissance de l'enfant : 

M, 

Tay l'honneur de vous faire part de l'heureux accouchement de mon 
épouse. 
Le la Mère et VEnfant se portent bien. 

J'ay l'honneur d'être. 

(1) Adèle et Théodore ou Lettres sur l'éducation. Paris, 178?. 

(2) UAccord du mariage, par Eisen, gravé par Gaulard. 

(3) Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de Fâge 
présent. 1780, vol. VI. La jeune fille du grand monde ne se mariait pas 
toujours en blanc. La galerie des Modes et Costumes français, dessinéi 
d'après nature et publiés chez Esnauts et Rapilly, nous montre aAe 
jeune mariée menée à l'autel dans une grande robe sur moyen panier, 
une robe en pékin bleu de ciel garnie de gaze ,et de fleurs blanches. 

(4) Les Nouvelles Femmes. Genève^ 176L 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 29 

comme celui de la fille de Samuel Bernard avec le 
président Mole dans l'église Saint-Eustache , à une 
messe de minuit, éclairée de lustres, de girandoles, 
de bras, de six cents bougies, — une messe qui fai- 
sait tenir cent hommes du guet au portail (1). 

A rissue de la messe de jour, les deux familles 
se réunissaient dans un grand repas, où la plaisan- 
terie du temps assez vive, salée d*un reste de gaieté 
gauloise, jouait brutalement avec la pudeur de la 
mariée. Là aussi, la poésie se répandait en épitha- 
lames dont les meilleurs allaient prendre place 
dans les Mercures, les Nouvelles secrètes. Puis, d'or- 
dinaire, les époux prenaient congé : car il était 
d'usage d'aller consommer le mariage dans une 
terre. La mariée, c'était encore une habitude assez 
suivie, embrassait chaque femme conviée à sa noce, 
lui donnait un sac et un éventail ; et, cela fait, par- 
tait avec son mari (2). 

Au-delà de ce moment, en tout autre temps, 
l'histoire et les documents s'arrêteraient. Mais l'art 
du dix-huitième siècle n'est-il pas un art indiscret 
par excellence qui ne respecte point de mystèî*e 
dans la vie de la femme , et qui semble n'avoir ja- 
mais trouvé de porte fermée dans un appartement? 
Il ne nous fera pas grâce du coucher de la ma- 
riée (3); et voici, dans une jolie gouache, la jeune 

(1) Journal historique de Barbier, vol. II. 

(2) Mémoires de M"* de Genlis, vol. II. 

(3) Dans le grand, le très-grand monde, peut-être seulement chez les 
princes, un usage conservé de Tancienne galanterie exigeait du. mvsv^ 
qu'U n*entràt dans le lit de sa femme que le corps complètemeiiX ëvv\^ 



80 L\ FEA.Me 

femme en déshabillé de nuit, un genou sur la 
couche entr'ouverte ^ les yeux baignés de pleurs : 
son mari à ses genoux, à ses pieds, semble l'implo- 
rer ; une suivante la soutient et Tencourage , pen- 
dant qu'une autre chambrière tient Téteignoir levé 
sur les bougies des bras de la glace (1). Qu'on se 
rassure pourtant : le peintre a un peu arrangé la 
scène pour le dramatique et l'effet. Diderot rendra 
la vérité au tableau en ne prêtant à l'innocence 
qu'une seule larme, en la montrant, lorsqu'elle va 
vers le lit nuptial, sans femmes de chambre, n'ayant 
point la honte de rougir devant son sexe, soutenue 
seulement par la Nuit (2). 

Le séjour des époux à la campagne était court. La 
femme revenait vite à Paris. Mille choses l'y appe- 
laient. Elle avait à rendre ses visites, à prendre pos- 
session de sa position, à jouir de ses nouveaux 
droits. Elle était impatiente de faire voir «son bou- 
quet et son chapeau de nouvelle mariée » à l'Opéra. 
La coutume, à Paris, dans le grand monde, obligeait 
presque une jeune femme à ne pas laisser passer la 
semaine de son mariage sans se montrer à l'Opéra 
avec tous ses diamants (3). Il y avait même un jour 
choisi pour y paraître, le vendredi, et une loge spé- 
ciale affectée aux mariés titrés et de condition , la 

c*est ainsi que M. le duc d'Orléans, au témoignage de M. de Valencay 
qui lui donna la chemise, se présenta dans le lit de M"** de Montesson. 
Mémoires du règn[ie de Louis XVI, vol. 2. 

(1) Le Coucher de la Mariée, peint par Baudoin, grayé par Moreau. 

(2) Œuvres de Diderot. Salons d'exposition de 1767. Belin, 1818. 

(3) Journal historique de Barbier, vol. III. 



AU BIX-HUITIÈME SIÈCLE. 31 

première loge du côté de la reine. Puis, avant tout, 
rimpatience était vive chez la femme d'être pré- 
sentée à la cour. 

La présentation, quelle grande affaire ! Elle avait 
pour la femme Timportance d'une consécration so- 
ciale. Elle lui donnait jsa place, elle la faisait asseoir 
dans le monde , à son rang ; elle la sortait de cette 
situation douteuse, équivoque même aux yeux de la 
cour, de cette demi-existence des femmes non pré- 
sentées et n'ayant point eu ce rayon de Versailles 
qui semblait tirer la femme des limbes. Et quel 
jour solennel, le jour de la présentation! M™® de 
Genlis nous en a gardé toute l'histoire. Il faut voir 
jyjmo ^Q Puisieux la faisant coiffer trois fois et à la 
troisième ^ois n'étant pas encore tout à fait con- 
tente, tant une coiffure de présentation demande 
de talent, de travail, de patience. M™° de Genlis 
coiffée, c'est la poudre, c'est le rouge ; puis le grand 
corps avec lequel on veut qu'elle dîne pour en 
prendre l'habitude. A la collerette, une discussion 
sans fin s'engage entre la maréchale d'Estrées et 
j^me ^Q Puisieux ; quatre fois on la met, quatre fois 
on l'ôte, quatre fois on la remet. Les femmes de 
chambre de la maréchale sont appelées à décider : 
la maréchale triomphe ; mais cela n'arrête point la 
discussion, qui dure encore tout le dîner. On passe 
à la fin de la toilette, à la mise du panier et du bas 
de la robe. Puis arrive une grande répétition des 
révérences que Gardel a apprises; et ce sont des 
conseils, des remarques, des critiques sur le couij 



32 LA FEMME / 

de pied donné par M™° de Genlis dans la queue de 
sa robe, lorsqu'elle se retire à reculons, coup de 
pied que l'on trouve trop théâtral. Puis enfin, au 
moment du départ, c'est encore du rouge foncé que 
]y|me ^Q Puisieux tire de sa boîte à mouches et dont 
elle rougit tout le visage de M""" de Genlis (1). 

Imaginez au lendemain de la présentation cette 
jeune femme s'avançant sur cette scène du grand 
monde dont la nouveauté l'éblouit, l'étourdit, effrayée 
par le public, étonnée par cette société qui la re- 
garde, et au travers de laquelle elle marche d'un 
pas hésitant, comme en un pays plein de surprises. 
La voilà encore ignorante, ingénue, obéissant aux 
timidités de son sexe et de son éducation, aux ins- 
tincts de son caractère, réservée, modeste, indul- 
gente, douce aux autres, laissant échapper toutes 
les naïvetés naturelles de son âge, de son esprit, de 
son cœur ; la voilà avec cette contenance un peu gau- 
che , avec cet embarras qui ne se dissipe point aux 
premiers jours, avec cette mauvaise grâce de l'in- 
nocence qui fait sourire les vieilles femmes ; la voilà 
avec ce petit air effarouché, l'air d'un petit oiseau 
qui n'a encore appris aucun des airs qu'on lui 
siffle (2); la voilà faisant de petits sons qui n'abou- 
tissent à rien, mettant un quart d'heure à revenir à 
elle après une révérence, ne sachant à peu près rien 
dire, rien jouer, ni rien cacher, pas même un com- 
mencement de tendresse conjugale , le dernier des 

(1) Mémoires de M"' de Genlis, vol. 1. 

(2) Lettres de la marquise du Deffand, 1812^ vol. 1. 



AU DIX-HUITIÈKE SIÈCLE. 88 

ridicules ! C'est alors que par toutes ses voix le siècle 
l'avertit, la reprend, la conseille, et lui fait la leçon 
avec son persiflage. Écoutons-le : (i Comment! il y 
a six mois que le sacrement vous lie, et vous aimez 
encore votre mari ! Votre marchande de modes a le 
même faible pour le sien ; mais vous êtes marquise... 
Pourquoi cet oubli de vous-même lorsque votre mari 
est absent, et pourquoi vous parez-vous lorsqu'il 
revient?... Empruntez donc le code de la parure 
moderne ; vous y lirez qu'on se pare pour un amant, 
pour le public ou pour soi-même... Dans quel tra- 
vers alliez-vous donner l'autre jour? Les chevaux 
étaient mis pour vous mener ap. spectacle; vous 
comptiez sur votre mari, un mari français ! Vouliez- 
vous donner la comédie à la comédie même?... Gar- 
derez- vous longtemps cet air de réserve si déplacé 
dans le mariage? Un cavalier vous trouve belle, vous 
rougissez; ouvrez les yeux. Ici les dames ne rou- 
gissent qu'au pinceau... En vérité; Madame, on vous 
perdrait de réputation. Eh quoi ! d'abord une anti- 
chambre à faire pitié, des laquais qui se croient à 
Monsieur comme à Madame, qui imaginent qu'ils ne 
sont en maison que pour travailler, qui ont un air 
respectueux pour un honnête homme à pied qui 
arrive, qui tirent une montre d'argent si on de- 
mande l'heure, des laquais sans figure et qui sont 
de trois grands pouces au-dessous de la taille re- 
quise!... Vous, Madame, on vous trouve levée à 
huit heures : si vous sortiez du bal, vous seriez dans 
la règle. Et que faites-vous? vous êtes en coufé- 



34 LA FEMME 

rence avec votre cuisinier et votre maître d'hôtel... 
Enfin il vous souvient que vous avez une toilette à 
faire. Mais que vous en connaissez peu Timportance, 
Tordre et les devoirs ! Vous n'avez que dix-huit ans 
et vous y êtes sans hommes ; on y voit deux femmes 
que vous ne grondez jamais. La première garniture 
qu'on vous présente est précisément celle qui vous 
convient. La robe que vous avez demandée , vous 
la prenez effectivement... Le dîner sonne et vous 
voilà dans la salle de compagnie lorsque la cloche 
parle encore. N'y avait-il plus de rubans à placer? 
Mais quelle est la surprise de tout le monde ? Votre 
maître d'hôtel vient annoncer à Monsieur qu'il est 
servi... Après la table vous voulûtes pousser la con- 
versation. Songez que vous êtes à Paris. L'ennui 
appela bientôt le jeu; je vous vis bâiller, et c'était 
la comète/ un jeu de la cour. A propos, il m'est re- 
venu qu'on la jouait depuis quatre jours lorsque 
vous demandâtes ce que c'était. Une bourgeoise du 
Marais fit la même question le même jour... On 
étala pour intermède les sacs à ouvrage. Qu'est-ce 
qui sortit du vôtre? des manchettes pour votre 
mari. Sera-ce donc en vain que la France aura in- 
venté les nœuds pour distinguer les mains de con- 
dition des mains roturières?... Vous vous placez 
sans avoir dit aux glaces que vous êtes à faire peur, 
que vous êtes faite comme une folle... Vous allez 
aux Tuileries les jours d'opéra et au Palais-Royal les 
autres jours. Vous faites pis, on vous y voit le ma- 
tin... On croirait que vous ne cherchez la prome- 




AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 35 

nade que pour bien vous porter. Et lorsque vous y 
paraissez aux jours marqués et aux heures décentes, 
comment êtes-vous mise? Faune de vos dentelles 
est à cinquante écus..) Que faisiez-vous dimanche 
dernier dans votre paroisse, à dix heures du matin? 
Déjà habillée! Et qui le croira? sans sacl Est-ce 
ainsi? Est-ce à dix heures? Est-ce dans sa paroisse 
qu'une femme de condition entend la messe ? Est-il 
bien vrai que vous assistez aux vêpres? Le marquis 
de *** vous en accuse, en disant que vous faites ri- 
diculement votre salut. On pourrait vous passer 
quelques sermons, mais jamais ceux qui conver- 
tissent : une jolie femme est faite pour les jolis ser- 
s : ils s'annoncent assez par Taffluence des 
équipages et le prix des chaises. Il est ignoble de 
s'édifier pour deux sols... » Et ainsi continue la rail- 
lerie, l'instruction surtout ce qui manque à la jeune 
femme. Quoi? point de grâces à s'efTrayer d'une 
souris, d'une araignée, d'une mouche 1 point de 
grâces à se plaindre du mal que l'on sent 1 point de 
grâces à se plaindre du mal que l'on ne sent pas ' 
Point même de grâces d'ajustement : des robes do 
goût, il est vrai, mais les garnitures ne sont pas de 
la Duchapt. Puis un panier dont le diamètre est 
tronqué d'un pied, et qui n'est pas de la bonne fai- 
seuse ; de beaux diamants , mais ils ne sont pas 
montés par Lempereur. Et les grâces du langage, 
quelle pauvreté I La jeune femme ne parle-t-elle pas 
avec la dernière des simplicités ? Pour les grâces de 
caprice, c*est encore pis : elle est là-des^u^ dix^si^ 



flA LÀ FEMMK 

misère ! Si elle a demandé ses chevaux pour les six 
heures, on la voit en carrosse à six heures; le jeu 
qu'elle a proposé, elle le joue réellement; la per- 
sonne qu'elle a reçue si bien hier, elle Taccueille 
encore aujourd'hui. Bref, elle est toujours la même, 
elle a de la suite , de la constance : cela est du der- 
nier uni, — un "mot qui dit tout en ce temps et qui 
condamne sans appel (1) 1 

Dans cette leçon ironique donnée aux ridicules de 
la jeune femme, il y a, caché sous la satire, le code 
des usages du temps , la constitution secrète de ses 
mœurs, l'idéal de ses modes sociales. 

Au milieu du mensonge aimable de toutes choses, 
sous le ciel des salons et le firmament des plafonds 
peints, entre ces murs de soie aux couleurs célestes 
ou fleuries répétées par mille glaces, sur ces sièges 
où se dessinent les lacs d'amour^ sur la marqueterie 
des parquets, au centre de ce petit musée de rare- 
tés, de fantaisies, de petits chefs-d'œuvre, de bijoux 
et de fantoches répandus dans les appartements, à 
la campagne même, dans ces jardins qui nç sont 
plus que terrasses, berceaux, escaliers, amphi- 
théâtres, bosquets, la femme romprait toute har- 
monie si elle ne se défaisait de la simplicité et du 
naturel. Dans ce siècle de remaniement universel, 
d'enchantement général, pliant tout ce qui est ma 
tière à l'agrément factice d'un style à son image, 
refaisant jusqu'aux aspects de la terre et les arran- 

(1) Bagatelles morales. Londres, 1755. Lettre à une dame anglaii9. 



AU DIX-HUITIÈME SIECLE. 3î 

géant à son goût, mettant partout autour de l'homme 
et dans Thomme môme, jusqu'au fond de sa pensée, 
la convention de l'art, la femme est appelée à être 
le modèle accompli de la convention, l'enfant de 
l'art par excellence. Il faut qu'elle prenne tous les 
accords de ce temps et de cette société, qu'elle 
atteigne à toutes ces grâces artificielles, « grâces de 
hasard formées après coup, que la vanité des pa- 
rents a commencées, que l'exemple et le commerce 
des autres femmes avance, qu'une étude person- 
nelle arrive à finir (1). » Des grâces de mode, le 
monde en demandera à toute sa personne, à son ha- 
billement, à sa marche, à son geste, à son attitude. 
Il exigera d'elle, dans les riens même, cette distinc- 
tion, cette perfection de la manière que cherche et 
poursuit, sans pouvoir jamais l'atteindre, l'imitation n 
de la bourgeoisie. Il lui imposera cette charmante 
comédie du corps, les penchements de tête, les sou- 
rires négligés, les rengorgements d'ostentation, les 
œillades, les morsures des lèvres, les grimaces, les 
minauderies, les airs mutins (2), et ce jeu de l'éven- 
tail sur lequel Carracioli a presque fait un traité : 
l'éventail, que l'on voit jouer sur la joue, sur la 
gorge, avec une si jolie prestesse, dont le cli cli an- 
nonce si bien la colère, dont l'allée et la venue, 
comme une aile de pigeon, marque si bien le plaisir 
e^ la satisfaction , dont le coup mignonnement 

(1) Œuvres complètes de Marivaux, 1781, vol. IX. Pièce détachée. 
(2 Le Livre à la mode, nouvelle édition marquetée, polie et vernissée. 
En Snrcpe, 100970060* 



RA LÀ FEMMK 

misère ! Si elle a demandé ses chevaux pour les sii 
heures, on la voit en carrosse à six heures; le jeu 
qu'elle a proposé, elle le joue réellement; la per- 
sonne qu'elle a reçue si bien hier, elle l'accueille 
encore aujourd'hui. Bref, elle est toujours la même, 
elle a de la suite , de la constance ; cela est du der- 
nier uni, — un*mot qui dit tout en ce temps et qui 
condamne sans appel (1) 1 

Dans cette leçon ironique donnée aux ridicules de 
la jeune femme, il y a, caché sous la satire, le code 
des usages du temps , la constitution secrète de ses 
mœurs, l'idéal de ses modes sociales. 

Au milieu du mensonge aimable de toutes choses, 
sous le ciel des salons et le firmament des plafonds 
peints, entre ces murs de soie aux couleurs célestes 
ou fleuries répétées par mille glaces, sur ces sièges 
où se dessinent les lacs d'amour^ sur la marqueterie 
des parquets, au centre de ce petit musée de rare- 
tés, de fantaisies, de petits chefs-d'œuvre, de bijoux 
et de fantoches répandus dans les appartements, à 
la campagne môme, dans ces jardins qui nç sont 
plus que terrasses, berceaux, escaliers, amphi- 
théâtres, bosquets, la femme romprait toute har- 
monie si elle ne se défaisait de la simplicité et du 
naturel. Dans ce siècle de remaniement universel, 
d'enchantement général, pliant tout ce qui est ma 
tière à l'agrément factice d'un style à son image, 
refaisant jusqu'aux aspects de la terre et les arran- 

(1) Bagatelles morales. Londres, 1755. Lettre à une dame anglaiêêé 



AU DIX-HUITIEME SIECLE. 3; 

géant à son goût, mettant partout autour de l'homme 
et dans l'homme môme, jusqu'au fond de sa pensée, 
la convention de l'art, la femme est appelée à être 
le modèle accompli de la convention, l'enfant de 
l'art par excellence. Il faut qu'elle prenne tous les 
accords de ce temps et de cette société, qu'elle 
atteigne à toutes ces grâces artificielles, « grâces do 
hasard formées après coup, que la vanité des pa- 
rents a commencées, que l'exemple et le commerce 
des autres femmes avance, qu'une étude person- 
nelle arrive à finir (1). » Des grâces de mode, le 
monde en demandera à toute sa personne, à son ha- 
billement, à sa marche, à son geste, à son attitude. 
11 exigera d'elle, dans les riens même, cette distinc- 
tion, cette perfection de la manière que cherche et 
poursuit, sans pouvoir jamais l'atteindre, l'imitation n 
de la bourgeoisie. Il lui imposera cette charmante 
comédie du corps, les penchements de tête, les sou- 
rires négligés, les rengorgements d'ostentation, les 
œillades, les morsures des lèvres, les grimaces, les 
minauderies, les airs mutins (2), et ce jeu de l'éven- 
tail sur lequel Carracioli a presque fait un traité : 
l'éventail, que l'on voit jouer sur la joue, sur la 
gorge, avec une si jolie prestesse, dont le cli cli an- 
nonce si bien la colère, dont l'allée et la venue, 
comme une aile de pigeon, marque si bien le plaisir 
et la satisfaction , dont le coup mignonnement 

(1) OSnyres complètes de Marivaux, 1781, vol. IX. Pièce détachée. 
(2 Le Livre à la mode, nouvelle édition marquetée, polie et vernissée. 
En Eoropei 100970060. 



40 LA FEMME 

siècles les charges, les pratiques, les tristesses as- 
sombrissantes, la femme se met au niveau et au ton 
des nouvelles doctrines ; et elle arrive à afficher la 
facilité de cette sagesse mondaine qui ne voit dans 
Texistence humaine, débarrassée de toute obligation 
sévère, qu'un grand droit, qu'un seul but providen- 
tiel : l'amusement; qui ne voit dans la femme, dé- 
livrée de la servitude du mariage, des habitudes du 
ménage, qu'un être dont le seul devoir est de mettre 
dans la société l'image du plaisir, de l'offrir et de la 
donner à tous. 

Le mari auquel la famille jetait brusquement la 
jeune fille, cet homme aux bras duquel elle tombait 
n'était pas toujours le mari répugnant, gros finan- 
cier ou vieux seigneur, le type convenu jque l'ima- 
gination se figure et se dessine assez volontiers. Le 
plus souvent la jeune fille rencontrait le jeune 
homme charmant du temps, quelque joli homme 
frotté de façons et d'élégances, sans caractère, sans 
consistance, étourdi, volage, et comme plein de l'air 
léger du siècle, un être de frivolité tournant sur un 
fond de libertinage. Ce jeune homme, un homme 
après tout, ne pouvait se défendre aux premières 
heures d'une sorte de reconnaissance pour cette 
jeune femme, encore à demi vêtue de ses voiles de 
jeune fille, qui lui révélait dans le mariage la nou- 
veauté d'un plaisir pudique, d'une volupté émue, 
fraîche, inconnue, délicieuse. Cependant des ten- 
dresses jusque-là refoulées s'agitaient et tressail- 
laient dans la jeune femme. Elle était troublée, 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 41 

touchée par je ne sais quoi de romanesque. Elle 
croyait entrer dans ce rêve d'une vie tout ainotante, 
toute dévouée qui avait tenté et charmé au couvent 
son imagination enfantine. Le mari de son côté, flatté 
de tout ce travail d'une petite tête qui se montait, de 
cette fièvre charmante de sentiments dont il était 
l'objet, le mari se laissait aller à cette jeune adora- 
tion qui l'amusait ; et il encourageait avec indulgence 
le roman de la jeune femme. Mais quand toutes les 
distractions des premières semaines du mariage, pré- 
sentations, visites, petits voyages', arrangements de 
la vie, de l'habitation, de l'avenir, étaient à leur fin, 
quand le ménage revenait à lui-même et que le mari, 
retombant sur sa femme, se trouvait en face d'une 
espèce de passion, il arrivait qu'il se trouvait tout à 
coup fort effrayé. Il n'avait point pensé que sa femme 
irait si vite et si loin : c'était trop de zèle. Homme 
de son siècle, mari de son temps, il aimait avant tout 
« le petit et l'aimable des choses » . Que venait faire 
la passion dans son ménage? Il n'y avait point 
compté. Elle ne convenait ni à son caractère, ni à 
ses goûts. Elle n'était point faite d'ailleurs pour les 
gens nés et élevés comme lui. Puis quelle terreur, 
quelle gêne, quelle atteinte à sa liberté, à son plaisir, 
l'attachement exalté, jaloux, inquiet, les mines, les 
bouderies, les exigences, les interrogations, les es- 
pionnages, l'inquisition à toute heure, les scènes, le^ 
larmes, les déclamations I L'ennui de la découverte 
était grand chez un homme marié déjà depuis quel- 
ques mois et sollicité au plus tard, h la fin d\i ^^^* 



42 LA FEMMB 

mier, par la vie de garçon qu'il avait enterrée à un 
souper de filles, tiraillé par ses vices déjeune homme, 
par les souvenirs, Tappétit des vieilles habitudes, la 
monotonie d'un bonheur qui n'était pas relevé de 
coquinerie ! 

Un peu honteux, et tout cela l'échauffant, il tâchait 
cependant d'être poli avec ce grand amour de sa pe- 
tite femme, et à ses plaintes il répondait avec une 
ironie câline et une indifférence apitoyée, prenant le 
ton dont on use avec les enfants pour leur faire en- 
tendre qu'ils ne sont pas raisonnables. Puis il se fai- 
sait plus rare auprès d'elle; il disparaissait un peu 
plus apparemment chaque jour de la maison conju- 
gale. La femme alors, la nuit, à quatre heures du 
matin, brisée d'insomnie et écoutant sur son lit, en- 
tendait rentrer le carrosse de Monsieur ; et le pas du 
mari ne venait plus à sa chambre ; il montait à une 
petite chambre, auprès de là, qui lui donnait la li- 
berté de ses nuits et de ses rentrées au jour, parfois, 
comme il arrivait alors, à la sonnerie de V Angélus. 
Le matin, la femme attendait. Enfin, à onze heures, 
Monsieur faisait demander cérémonieusement s'il 
pouvait se présenter. Reproches, emportements, at- 
tendrissements, il essuyait tout avec un persiflage 
de sang-froid, l'aisance de la plus parfaite compagnie. 
La femme au sortir de pareilles scènes se tournait- 
.elle vers ses grands parents? Elle était tout étonnée 
de les voir prendre en pitié sa petitesse d'esprit, et 
traiter ses grands chagrins de misères. Sur la figure, 
dans les paroles de sa mère, il lui semblait lire qu'il 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 43 

y avait une sorte d'indécence à aimer son mari de 
cette façon. Et au bout de ses larmes, elle troùviît 
le sourire d'un beau-frère lui disant : « Eh bîeni 
prenons les choses au pis : quand il aurait une mai* 
tresse, une passade, que cela signifie-t-il ? Vous ai- 
mera- t-il moins au, fond?» A. ce mot, c'étaient de 
grands cris, un déchirement de jalousie. Le marî 
survenait alors et glissait en ami ces paroles à sa 
femme : « Il faut vous dissiper. Voyez le monde, en- 
tretenez des liaisons, enfin vivez comme toutes les 
femmes de votre âge. » Et il ajoutait doucement : 
« C'est le seul moyen de me plaire, ma bonne 
amie (1). » 

(1) Mémoires et Correspondance de W^ d'Épinay, voL 1. 



\ 



II 



LA SOCIÉTÉ — LES SALONS 



Trois époques apparaissent dans la société du dix- 
huitième siècle. Trois évolutions de son histoire at- 
tribuent trois formes à son esprit social et lui im- 
posent trois modes. Le commencement du règne de 
Louis XV, la fin de ce règne, le règne de Louis XVI 
apportent au monde qu'ils transforment et renou- 
vellent successivement le changement de trois ^es. 
Et c'est la physionomie de ces trois âges qu'il tout 
étudier d'abord. Mais où la saisir? où la prendre? 
Le livre nous donnera-t-il le dessin, la nuance, le ton 
général qui peint un monde et le fait revivre? Trou- 
verons-nous dans les Mémoires cette âme exté- f 
rieure d'une société, son expression animée, sa re- 
présentation vivante? Non. Il sera temps tout à 
l'heure de leur demander des souvenirs, des por- 
traits, tout ce qu'une réunion d'hommes et de ' 
femmes laisse de bruits éphémères et de fugitives 



{ 



LA FEMME AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 45 

images. Mais pour entrer dans la société du dix-hui- 
tième siècle, pour la toucher du regard, ouvrons un 
carton de gravures, et nous verrons ce monde, 
comme sur ses trois théâtres, dans le salon de 1730, 
dans le salon de 1760, dans le salon de 1780. 

Ici, dans le premier salon, le monde est encore 
en famille. C'est une assemblée intime, un plaisir 
qui a l'apaisement et Theureuse tranquillité d'un 
lendemain de bal. Dans la pièce large et haute, entre 
ces murs où les tableaux montrent des baigneuses 
nues, sur les ramages des panneaux de soie, sur les 
lourds fauteuils aux bras, aux pieds tordus, près de 
cette cheminée où flambe un feu clair et d'où monte 
la glace soilant d'une dépouille de lion et couronnée 
de sirènes, il semble que l'œil s'arrête sur un Déca- 
méron au repos. Ces femmes qui se chauffent, un 
bichon sur les genoux, celles-là qui penchées feuil- 
lettent d'un doigt volant, d'un regard errant, un ca- 
hier de musique, celles-là qui font une reprise 
d'hombre, indolentes au jeu et à demi rieuses, jus- 
qu'à la jeune personne qui retournée sur sa chaise 
s*amuse à agacer un chat avec un peloton de fil, tout 
ce tableau fait songer à ces paradis de Watteau qui 
n'étaient que l'idéal d'un salon français : même dou- 
ceur, même paix, même coquetterie du maintien, 
même sourire de l'heure présente. La noblesse vient 
seulement de « s'enversailler » ; et l'on trouverait 
encore dans ce salon bien clos et dans ces passe- 
temps d'hiver un souvenir de la vie de château. Et 
pourtant la vie du dix-huitième siècle est dé^i ç^otsi- 



4B LA FEMME 

mencée : voilà le caprice de ses modes, les galants 
négligés des femmes piqués de "fleur sur fond blanc, 
les toques, les plumes, les colliers de fourrure. Sur 
les livres on croirait entendre voltiger un esprit qui 
vient de Boccace et qui va à Marivaux. Puis çà et là, 
près de cet homme enveloppé d'un manteau qui 
semble un domino, au coin d'un fauteuil, sur le ta- 
pis d'Orient on pose la bourse de velours du jeu, un 
masque pend ou repose, le ma§quede la Régence, 
noir aux joues, blanc à la bouche, comme lemasque 
d'Arlequin, — le masque du Bal et de la Folie que 
vont prendre aux nuits de Venise les nuits de 
Paris (1). 

Le second salon du siècle, le voici tout brillant, 
tout bruyant. Le brocart se retrousse en portières 
aux portes du fond. Les amours jouent et folâtrent 
au-dessus des portes. Des médaillons de femm^s 
sourient dans les trumeaux. Des rosaces du plafond 
descendent les lustres de cristal de Bohême, rayon- 
nant de bougies. Les feux des bras se reflètent dans 
les glaces. La vaisselle de Germain et les pyramides 
de fruits apparaissent sur le bufiTet, par une porte 
ouverte. C'est le plaisir dans sa vivacité, c'est le Bal. 
Le tambourin, la flûte, la basse et le violon jettent 
leurs notes mariées du haut d'une estrade. Les sou- 
liers de satin glissent sur le paquet losange, les col- 
liers sautent sur les gorges, les bouquets fleurissent 
les robes, les montres battent à la ceinture, les dia- 

(1) L'Hiver, peint par N. Lancret, gravé par J.-P. le Bas. 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 47 

mants étincellent dans les cheveux. Au milieu du 
salon, la danse noue les couples, noue les mains dé- 
gantées : les sveltes cavaliers font volter contre eux 
les danseuses légères; les dentelles se chiffonnent 
contre les manchettes de fourrure que Lauzun se 
taillera dans le manteau des princesses polonaises. 
La causerie voltige et sourit. Les femmes s'éventent 
et se parlent à Toreille. Les cordons bleus, les che- 
valiers de rOrdre, penchés sur les fauteuils, font 
leur cour aux jeunes mariées. Près du feu, la vieil- 
lesse se retrouve et s'amuse de ses souvenirs en ten- 
dant à la flamme la semelle de ses mules, et en 
laissant tomber des oranges dans la main des en- 
fants. Joie voluptueuse ! Fête enivrante et délicate! 
Le peintre qui nous en a laisséjcette image délicieuse 
semble avoir fait tenir dans un coin de papier la 
danse, l'amour, la jeunesse du temps, ses nobles élé- 
gances, la fleur de toutes ses aristocraties, à leur 
moment de plein épanouissement, à leur heure de 
triomphe (1). 

Entre ce salon du temps de Louis XV et un salon 
du temps de Louis XVI, il y a la différence des deux 
règnes. Le salon du temps de Louis XV paraissait 
ouvrir sur le présent, le salon du temps de Louis XVI 
ouvre sur l'avenir. Ses murs, son architecture, s'at- 
tristent comme la cour et comme la société, par la 
réforme, le sérieux, la roideur. Des amours jouent 
bien encore au plafond, mais ils paraissent laissés là, 

(1) Le Balpsré, douiiié par A. de Saint-Aubin, grave pax Dwid^a. 



48 LÀ FEMME 

oubliés comme des génies du passé ; et déjà les pi- 
lastres se profilent droits à côté du cintre nu des 
glaces. Et dans ce grand salon où deux chiens seu- 
lement mettent du bruit, ce n'est plus la danse, ce 
n'est plus un étourdissement. Vous ne verrez plus 
de couples, mais des groupes, formés çà et là: à une 
table de jeu, deux femmes jouent contre un homme, 
et se retournent pour consulter en montrant leurs 
cartes ; à une table de trictrac, une femme tenant le 
cornet joue avec un abbé. Contre la cheminée, une 
femme cause. Auprès de la fenêtre, une jeune femme 
lit un livre (1). C'est encore la société, mais ce n'est 
plus le plaisir. Il y a déjà, dans ce salon, l'air de 
1788 et de 1789 ; la causerie y prend des attitudes de 
dissertation, le jeu y semble du temps gagné contra 
l'ennui, la lecture met sa gravité sur le front de la 
femme. On attend, on se prépare, on écoute, et si 
l'on rit, c'est de Turgot. Jeux, lectures, groupes dé- 
tachés, froideur, sécheresse, tout me montre dans 
ce salon, peint par Lavreince, une société disgraciée 
et qui s'assombrit, un salon de Ghanteloup, par 
exemple, mais où M"*® Necker aurait pris la place de 
M"*® de Ghoiseul. 

Les deux plus grands salons de Paris au dix-hui- 
tième siècle étaient deux petites couis : le Palais- 
Royal et le Temple. 

Le Palais-Royal était ouvert à toutes les personnes 

(1) V Assemblée au salon, peint par Lavreince, gravé par DequeTaa 
viHiera* 



AU DIX-HUITIÈME «lÈCLE 49 

présentées, qui pouvaient y venir souper sans invi- 
tation tous les jours de représentation d'Opéra. Ce 
jour-là, toute la bonne compagnie y passait et s'y 
succédait. Les petits jours une société intime entou- 
rait la table. Cette société se composait à peu près 
ie vingt personnes qui, invitées une fois pour toutes, 
pouvaient venir quand il leur plaisait, et qui le soir, 
allant et venant dans le salon, promenaient d'un 
bout du salon à l'autre la gaieté, la vivacité d'une 
conversation piquante. Aces réunions libres et char- 
mantes, l'on voyait le plus souvent M"® de Beauvau, 
M"* de Boufflers, M^^de Luxembourg, M°**" de Ségur, 
mère et belle-fille, la baronne de Talleyrand, avec 
son joli visage vieillot, et la marquise de Fleury. Le 
haut du salon était tenu par une dame d'honneur de 
la duchesse de Chartres, M™® de Blot qui devait sa 
grande place au Palais-Royal à une passion du duc 
d'Orléans que sa victorieuse résistance avait changée 
en amitié tendre et respectueuse. Des traits char- 
mants, la fraîcheur du teint, la légèreté de la taille, 
des dents un peu longues, mais éclatantes de blan- 
cheur, la nuance de cheveux la plus agréable, un art 
de parure remarquable (1), toutes sortes de grâces, 
de celles qui survivent à la première jeunesse et en 
donnent comme le dernier parfum, valaient à M"»* de 
Blot les hommages de tous. Sage dans une cour qui ne 
s'était point piquée de retenue, elle se faisait par- 
donner^ la sagesse parla gaieté, la vertu parl'amabi- 

(1) Mémoires du baron de Besenval. Baudoin, 1821, vol. I. 



50 LA FEMME 

lité. Elle rachetait sa bonne réputation par un naturel 
et un enjouement qui s'effacèrent du jour, dit-on, où 
elle lut Clarisse,, pour faire place à un fond de senti- 
mentalité jusque-là cachée, à de grandes affiches, à de 
longues thèses de sensibilité, au plus fin galimatias 
de la pruderie. Elle imagina de porter à son cou en 
miniature la façade de Téglise où son frère avait été 
enterré : elle eut le bel esprit du cœur, et elle devint 
une précieuse de vertu. Auprès de M""® de Blot, 
la vicomtesse de Clermont-Gallerande s'abandonnait 
à tout ce qu'elle pensait, s'échappait en saillies, en 
plaisanteries, amusait, déridait, emportait le rire, 
non par l'esprit qu'elle avait, mais par celui qu'elle 
rencontrait, par la fantaisie de l'humeur, les chan- 
gements de caractère, la vivacité des impressions, le 
mouvement des idées, le jet imprévu et l'heureui 
hasard des paroles. Puis venait cette femme à ta- 
lents, la fée de la Pédanterie : M™® de Genlis. 

A ces femmes se joignaient d'autres femmes, 
moins jeunes en général, et qui avaient été attachées 
à la feue duchesse ; M°® de Barbantane , qui , au 
dire de son intime ennemie, ne possédait plusdeses 
charmes passés qu'un nez rouge, une tournure com- 
mune, et une réputation assez bien établie de sa- 
gesse et d'esprit; M™® la comtesse de Rochambeau, 
agréable vieille femme qui se rajeunissait rien qu'en 
souriant, et dont la mémoire était toute pleine 
d'amusantes anecdotes ; la vieille comtesse de 
Montauban, qui donnait à la société le spectableco» 
mique de sa gourmandise, de ses étourderies et de 



AU DIX-HUITIfiME SIÈCLE. 51 

son amour effréné du jeu. Mais une femme faisait 
surtout l'amusement et la distraction du Palais- 
Royal : c'était la marquise dePolignac, qui devait à 
sa laideur, à sa figure de vieux singe, à la brusque- 
rie de ses manières et de ses plaisanteries, à l'audace 
de sa langue, une réputation d'originalité qu'elle 
semblait prendre à tâche de justifier. Recherchée 
pour le plaisir qu'elle donnait, cajolée pour son es- 
prit, que l'on craignait un peu, quoiqu'il eût plus de 
malice que de méchanceté, elle avait habitué les sa- 
lons à ses grogneries, dont elle était la première à 
plaisanter, à son vieil amour pour le comte de 
Maillebois qu'elle avouait si vaillamment et dont elle 
proclamait si haut le ridicule. Elle avait imposé à 
ses amis ses brutalités de mauvaise humeur, ses 
boutades, ce ton qui tranchait si singulièrement sur 
la politesse générale et monotone, ce tour populaire, 
cette crudité des mots avec laquelle elle relevait ses 
pensées et qui lui faisait répondre à une personne 
s'extasiant sur la vivacité de M"^*" de Lutzelbourg, 
la femme de soixante-huit ans la plus active de 
France : « Oui, elle a toute la vivacité que donnent 
les puces (1). » 

Au milieu de ce salon, M"® la marquise de Fleury, 
qui partageait avec la baronne de Talleyrand l'a- 
mitié intime de la duchesse de Chartres, parais- 
sait comme une jeune Folie, avec son beau visage , 
ses yeux admirables, sa fureur d'enfantillages, cette 

(1) Mémoires de M"« de Genlis, vol. II et vol. IX. ( Souvenirs de Fé- 
Ucie.) 



52 LA FKMMB 

fièvre d'imaginations extraordinaires et de soudaines 
extravagances qui tout à coup chez M™* de Guéménée 
au sortir de la cour lui faisait ôter son panier, sa 
robe, et ne lui lassait pour toute la soirée que son 
corps, sa palatine et un petit jupon de basin sur le- 
quel ballottaient ses deux poches. Espiègle enragée 
qui faisait dire à Walpole : « Que fait -on de cela 
a logis? » la duchesse de Fleury avait, sauf Tesprit 
d'ordre, tous les esprits, de l'esprit de mots qui se 
moquait de tout et de l'esprit d'idées qui ne respec- 
tait rien. Lorsque d'Alembert à la retraite de Turgot 
parlait avec éloge du furieux abattis qu'avait fait le 
ministre dans la forêt des préjugés, elle ripostait à 
la grosse phrase du philosophe : « C'est donc pour 
cela qu'il nous a donné tant de fagots (1). » Une 
autre fois, soutenant contre M"»® de Laval les droits 
de la noblesse attaqués par Turgot : « Vous m'é- 
tonnez, — disait-elle à M"*® de Laval en défendant la 
noblesse française avec une parole d'un orgueil tout 
castillan, — quelque respect que j'aie pour le Roi, 
je n'ai jamais cru lui devoir ce que je suis. Je sais 
que les nobles ont fait quelquefois des souverains; 
mais quoique vous ayez autant d'esprit que de nais- 
sance, je vous défie, Madame, de me dire le roi qui 
nous a fait nobles (2). » 

Il est au musée de Versailles un tableau où un 
petit maître à peu près inconnu nous a laissé comme 

(1) Mémoires secrets de la République des lettres, vol. IX. 

(2) Correspondance littéraire, philosophique et critique de Grimm. 
Faris, 1829, vol. 9. 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 53 

une miniature de ce grand salon : le Temple. Voilà 
ce beau et clair salon, aux boiseries blanches, aux 
lignes droites; entre les hautes fenêtres aux rideaux 
de soie rose, on aperçoit des arbres et du ciel; des 
portraits de femmes sourient au-dessus des portes ; 
dans un angle, une gaîne de bois doré se dresse où 
l'heure se balance; et c'est, avec des bras qui se ton- 
dent au bas des glaces, tout Tor qui paraît : nous 
sommes chez le prince de Conti, dans le salon des 
Quatre glaces. Et toutes ces petites figures, debout 
ou assises sur les fauteuils de tapisserie à fond 
blanc, passant, marchant, ou se reposant, ont un 
nom et font repasser devant nos yeux le souvenir 
d'une femme, son ombre, sa robe même. Ici c'est la 
princesse de Beauvau habillée de violet tendre, un 
fichu noir au cou. Celle-là, qui laisse traîner derrière 
elle la queue de son ample robe rouge, cette vieille 
grande dame de si belle mine sous son petit bonnet 
rabattu par devant, est la comtesse d'Egmont, la 
mère. Non loin de la maréchale de Luxembourg en 
robe de satin blanc garnie de fourrure, M"° de 
Boufflers, les cheveux à peine poudrés, vêtue de 
rose, les épaules couvertes de gaze blanche, apparaît 
dans la vapeur d'un matin de printemps. La maré- 
chale de Mirepoix en noir porte une fanchon sur 
la tête, et au cou un fichu blanc bouffant attaché 
à la ceinture. La dame en pelisse bleu de ciel à 
fourrures est M"* de Vierville. Cette charmante 
femme au bonnet blanc et rose, au fichu blanc, à la 
robe d'un rose vif, au tablier à bavette àe tvûVô wi 



54 LA FEMME 

mettant sur le rose la trame blanche d'une rosée, 
cette jolie servante qui sert de ce plat posé sur ce ré- 
chaud, s'appelle la comtesse de Boufflers. N'oublions 
pas là-bas, auprès du guéridon, cette femme en robe 
de soie rayée de blanc et de cerise, W^* Bagarotti, 
dont le prince de Gonti payera les dettes. Mais 
au milieu de toutes il en est une qui appelle le 
regard : c'est cette petite personne qui passe, au 
premier plan du tableau, portant un plat, tenant une 
serviette. Avec son petit chapeau de paille aux bords 
relevés, ses rubans d'un violet pâle au chapeau, au 
cou, au corsage, aux bras, son fichu blanc, sa rob^ 
d'un gris tendre, son grand tablier de dentelle, elle 
semble une bergère d'opéra sur le chemin du petit 
Trianon : c'est la comtesse d'Egmont jeune, née 
Richelieu. Çà et là entre les femmes, au milieu 
d'elles, on voit aux tables ou la main sur le dossier 
d'une chaise, le bailli de Ghabrillant et le mathéma- 
ticien d'Ortous de Mairan, les comtes de Jamac et 
de Chabot, le président Hénault, dont le vêtement 
noir se détache d'un paravent de soie rose à fleurs. 
Pont de Veyle, le prince d'Hénin, le chevalier de la 
Laurency, et le prince de Beauvau qui lit une bro- 
chure. Le maître de la maison lui-même, si connu 
pour sa répugnance à se laisser peindre, est là repré- 
senté : par grande faveur, il a permis au peintre, 
pour que le tableau fût complet, démontrer sa per- 
ruque et de le faire ressemblant de dos, tandis qu'il 
cause avec Trudaine Du côté du prince de Gonti un 
clavecin est ouvert que touche un enfant tout petit 



AU DTX-HUITIÈME SIÈCLE. 55 

sur un grand fauteuil : cet enfant sera Mozart. Et 
près de Tenfant, Jélyotte chante en s*accompagnant 
de la guitare. Salon de plaisir, de liberté et d'inti- 
mité sans façon : de la musique, des chiens et point 
de domestiques, c'est l'habitude de ces fêtes fami- 
lières du prince de Gonti, dont les thés à l'anglaise 
sont si joliment servis par des femmes en tablier, 
coupant les gâteaux, allumant le feu des bouilloires, 
versant à boire, portant les plats, et dont les soupers 
même se passent de livrée, grâce aux servantes 
placées sous la main des convives aux quatre coins 
des tables. 

De cette société du Temple, l'âme était la maî- 
tresse du prince de Gonti : la comtesse de Boufflers. 
Le prince de Gonti avait commencé à la connaître 
auprès de sa sœur la duchesse d'Orléans, dont elle 
était dame d'honneur. Les années avaient resserré 
cette liaison, et le temps ajoutant à l'habitude ce 
qu'il ôtait à l'amour, le commerce du prince et de 
la comtesse était devenu, par l'intimité aussi bien 
que par l'aveu public, une sorte de ménage oîi la 
constance faisait oublier le scandale, et dont le bon- 
heur était comme la décence. 

Gette femme qui était la moitié de la vie du prince 
de Gonti, à laquelle il consacrait toutes les heures 
qu'il ne donnait pas à la chasse, cette reine de l'Ile- 
Adam, VIdok du Temple, madame de Boufflers pas- 
sait pour être la personne la plus aimable du monde. 
Elle avait de l'esprit, beaucoup d'esprit, et un esprit 
à elle, neuf^vif, brouillé parfois avec le bon sens 



56 LA FEMME 

par horreur naturelle du lieu commun, mais tou* 
jours piquant et décisif, donnant dans la contradic* 
tion Taccent d'une âme rebelle à plier et d'une 
personnalité libre. Sa causerie était surtout char* 
mante et brillante quand elle jouait avec des thèses 
déraisonnables : le paradoxe donnait alors à sa pa- 
role un feu, un caprice, un imprévu, toute l'heu- 
reuse audace des causes désespérées. Gaie de la 
gaieté qu'elle répandait, heureuse d'amuser, à l'aise 
et bienveillante, sachant rendre l'attention, elle 
donnait à l'esprit des autres un sourire si joli, si 
bien placé, que tous lé recherchaient comme une 
approbation de la grâce, et qu'une cour de jeunes 
gens et de jeunes personnes entouraient cette 
femme de quarante ans conservant sur son visage 
sa jeunesse de vingt ans, 

A l'agrément que la comtesse de Boufflers appor- 
tait au salon du prince de Gonti se joignait le 
charme d'une jeune et jolie femme, sa belle-fiUe, la 
comtesse Amélie de Boufflers. Gelle-ci avait dans 
toute sa personne un tel air de candeur, de dou- 
ceur, d'ingénuité, d'enfance, que l'on retrouve ses 
traits dans ce portrait d'une femme appelée avec le 
petit style du temps « le modèle des grâces mi- 
gnardes, de la démarche enfantine, de tout ce qui 
fait chérir une femme comme un bijou». Mais cette 
candeur cachait bien de la finesse ; cette naïveté, ce 
rôle d'ingénue, dont s'enveloppait la jeune comtesse 
de Boufflers, couvraient une ruse savante, un rai- 
sonnement aiguisé, une intelligence prompte aux 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE, 57 

reparties déconcertantes. Souvent elle donnait à sa 
belle -mère de cruelles contrariétés; mais comme 
elle les rachetait, comme elle se les faisait vite par- 
donner avec ces mots délicieux et soudains, si pro- 
fonds dans la délicatesse, qui lui sortaient de Fesprit 
et qu'on eût dit pai*tis de son cœur ! « Je crois tou- 
jours qu'il n'est que votre gendre, » répondait-elle 
un jour à la mère de son mari qui lui faisait re- 
proche de la façon dont elle parlait du jeune comte 
de BoufQers. Une autre fois, pour désarmer sa belle- 
mère et rentrer de vive force dans ses tendresses, 
elle eut un mot, un cri presque sublime. On jouait 
à un jeu fort à la mode un moment, le jeu des Ba- 
teaux, dans lequel, vous supposant prêt à périr avec 
les deux personnes que vous aimiez ou que vous de- 
viez aimer le mieux, sans pouvoir en sauver plus 
d'une, on avait la très-méchante indiscrétion devons 
demander quel choix vous feriez. Le bateau rempli 
par sa belle-mère et par sa mère, qui ne l'avait point 
élevée et qu'elle avait à peine connue, on deman- 
dait à la comtesse Amélie qui elle sauverait : « Je 
sauverais ma mère, et je me noierais avec ma belle- 
mère î » — Et c'était encore une femme à talents. 
Elle avait la plus jolie voix, et sa harpe était un des 
enchantements des petits concerts que présidait le 
prince de Gonti (1). 

Aux hommes, aux femmes représentés par Olivier 
dans le tableau de Versailles, que l'on ajoute la du- 

(1) Mémoires d*an voyageur qui se repose , par Dutens. Paris » 1806^ 
passim. — Souvenirs de Féïicie, 



58 LA FEMME 

chesse de Lauzun, la princesse de Pons, madame 
d'Hunolstein, la comtesse de Vauban, le vicomte de 
Ségur, le prince de Pons, le duc de Guines, l'arche- 
vêque de Toulouse, Ton aura les noms et les figures 
de la société intime du prince de Gonti. G'est le fond 
de ce petit monde, ce sont les habitués de tous les 
jours, les amis de la maison garnissant les deux 
tables de ce grand salon à alcôve, peint dans un 
autre tableau d'Olivier, oîi le style de la Renaissance 
rayonne sourdement sur fond d'or, oîi la nappe re- 
tombe sur les touches du clavecin résonnant (1). 

Mais le Temple avait ses grandes réceptions. A ses 
soupers du lundi passaient tous les hommes et toutes 
les femmes de la cour. Un monde de cent cinquante 
personnes emplissait les salons ; jours de foule. Un 
soir, devant la presse, la marquise de GoasUn faillit 
rebrousser chemin, et comme le prince de Gonti se 
moquait de sa prétendue timidité : « Jugez-en. 
Monseigneur, lui dit-elle, j'avais tellement perdu la 
tête que j'ai fait la révérence à M***, » — et elle dé- 
signait un de ses ennemis (2). 

Dans une autre maison princière qui semblait ré- 
server toutes ses magnificences de réception pour 
Ghantilly, à l'hôtel Gondé, deux grands bals étaient 
donnés pendant l'hiver de 1749, l'un paré, dont les 
femmes de la finance étaient exclues pour ne pas 
nuire, dit un journaliste du temps, « aux beautés 
d'épée » ; l'autre masqué, où l'on invitait une dou- 

(1) Voyez à Versailles le souper du prince de Conti, par Olivier. 

(2) Souvenirs de Félicie. 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 59 

zaine de filles de par le rrumde pour animer la fête et 
relever par le contraste la vertu des duchesses (1). 

Que l'on remonte au commencement du siècle, les 
soupers du Régent au Palais-Royal, les nuits de la 
duchesse du Maine, les fêtes données à l'Ile-Adam, 
à Chantilly, à Bemy, et qui n'approchent point de. 
celles que le siècle verra aux mêmes lieux, c'est a' 
peu près tout le bruit du plaisir, c'est presque tout 
le mouvement de la société. Dans le peu de docu- 
ments qui nous restent sur ce temps, à peine si çà 
et là Ton retrouve la trace d'un endroit de réunion 
où le monde se rassemble, oti les esprits s'appa- 
reillent, le souvenir d'une maison qui ait été un 
centre de rencontres, de conversations, le rendez- 
vous et le lien d'une famille d'intelligences ou de 
caractères. Lres plaisirs, les fêtes, les grands dîners, 
les grands soupers, les hospitalités larges, les récep- 
tions qui dépassent le cercle de l'intimité, semblent 
réservés à la cour et aux princes. Si parfois on les 
rencontre encore à Paris, ce n'est plus que dans des 
salons sans passé, sans histoire, sans goût, dans les 
hôtels de quelques financiers et de rmssissipiennes 
passées subitement de la gynsette à l'étoffe d'or et 
des colliers d'ambre aux colliers de perles (2). Et 
devant ce monde qui fait une débauche de la ri- 
chesse, une orgie du luxe, il s'échappe, au milieu de 
la Régence, une grande plainte des femmes déli- 

(1) Les Cinq Années littéraires, par Clément. Berlin, 1755, vol. 1. 
(S) MercoM de France. Juillet 1720. 



\ 




CD LA FEMME 

Gâtes sur la disparition de ces maisons où il étai( 
permis autrefois de penser et de parler : les regrets 
vont à l'hôtel de Rambouillet, à ces entretiens d'où 
l'on sortait, comme des repas de Platon, l'âme 
nourrie et fortifiée (1). 

Ce que le dix-huitième siècle appellera « le 
monde » n'existe pas encore pour la société fran- 
çaise. Le Versailles de Louis XIV absorbe encore 
tout ; et il faut attendre jusqu'au milieu du règne 
de Louis XV pour que la vie sociale, se détachant 
de ce point unique et retombant sur elle-même, 
reflue à Paris, s'élance, se ramifie, batte partout, 
circule dans mille hôtels. Alors seulement apparaît 
dans son agrément et dans sa force, dans sa splen- 
deur et dans son élégance, épanoui, multiple, ce 
grand pouvoir du temps qui devait finir par anni- 
hiler Versailles : le salon. 

Les femmes célèbres de la Régence, les plus 
brillantes, les plus adorées, M"® de Prie, M"® de 
Parabère, M™° de Sabran, ne laissent point der- 
rière elles la tradition d'un salon. Elles manquent 
de cette immortalité que donnera bientôt à la 
moindre des femmes la réunion d'une société, Fen- 
tour de quelques noms autour^ de son nom, l'ac- 
compagnement de sa mémoire par la mémoire de 
ses amis et de ses hôtes. — A cette première heure 
du dix-huitième siècle, où les mœurs du temps s'é- 
bauchent dans la grossièreté, quels sont les salons? 

(1) Réflexions nouvelles sur les femmes, par une dame de la cour. 
Paris, 1727. 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 61 

C'est la misérable maison de la vieille marquise 
d'AUuys, maison d'affaires et de toutes sortes d'af- 
faires, où le Paris galant, les gens gais, les amants, 
les ménages viennent déjeuner à midi de bou- 
dins, de saucisses, de pâtés de godiveau, de mar- 
rons arrosés de vin muscat, assaisonnés de toutes 
les nouvelles scandaleuses du jour (1). Ce sont quel- 
ques autres pauvres maisons, gênées, ruinées par le 
système, presque affamées, pareilles à cette maison 
de la princesse de Léon, où la matinée se passe à ob- 
tenir des marchands, à force de diplomatie, le souper 
du soir. Et ce n'est point là un fait exceptionnel ou 
exagéré : chez la maréchale d'Estrées, à un souper 
maigre, le souper n'était pas servi, parce que la 
marchande de beurre avait refusé de faire crédit (2). 
Si l'on excepte deux ou trois bureaux d'esprit, les 
livres, les anecdotes, les mémoires ne nomment 
guère dans la première moitié du siècle d'autres sa- 
lons dignes de ce nom, d'autres maisons ouvertes 
que l'hôtel de Sully, où l'on voyait à côté de Vol- 
taire M°*® de Flamarens et sa touchante beauté, 
M"® de Gontaut et sa beauté piquante (3) ; l'hôtel 
de Duras, qui mêlait habituellement les plaisirs de 
l'esprit aux plaisirs du bal et de la table (4); et 
l'hôtel de Villars, rempli jusqu'à la mort de la ma- 

(1) Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon. Ha- 
chette, 1858, vol. 17. — Mémoires et Journal inédit du marquis d*Ar« 
genson. Jannet« vol. II. 

(2) Mémoires du président Hénault. Dentu, 1855. 

(3) Id. 

(4) Revue rétrospective. Chronique du règne de Louis X.V, V24'&. 






63 LA FEMME 

réchale en 1763 par toutes les personnes de la haute 
société, grand salon où M°® de Villars mettait 
le charme de son visage admirable, le charme de ce 
ton que la cour seule donnait et que le temps ne re- 
connaissait qu'à celles qui y avaient vécu (1). Il ne 
faut pas oublier les soupers de M°*® de Ghauvelin, 
où les sept femmes assises à sa table une nuit de 
1733 étaient représentées, dans un vaudeville qui 
courut Paris, sous la âgure des sept péchés capitaux : 
M™® la vidame de Montfleury représentait l'Orgueil ; 
M""® la marquise de Surgères, l'Avarice; M"® de 
Montboissier, la Luxure ; M™® la duchesse d'Aiguil- 
lon, l'Envie ; M"'° de Gomi;eille , la Colère, M*** Pin- 
ceau de Luce, la Paresse (2). 

Vers les derniers mois de l'année 1750, se fondait 
à Paris un salon qui allait être pendant toute la se- 
conde moitié du dix-huitième siècle, le premier salon 
de Paris, le salon de l'ancienne M™® de Boufflers, 
de la toute nouvelle maréchale de Luxembourg. Rien 
n'était épargné par la maréchale pour en faire le 
centre d'un siècle d'intelligence. Jalouse du bruit, de 
l'influence de l'hôtel Duras, de l'agrément que lui 
donnait Pont de Veyle, elle imaginait de décider la 
duchesse de la Yallière, son amie intime, à donner 
congé à Jélyotte pour s'attacher le comte de Bissy ; 
et le comte de Bissy, qu'elle faisait entrer à l'Aca- 
démie par le crédit de M"" de Pompadour, de- 



(1) Mémoires de Hénault. 
2) Mémoires du comte de Maurepas* Boisson, t79S* 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 63 

venait ce personnage de première nécessité, ce 
iieuble de fondation : Thomme d'esprit de la mai- 
son (1). Pourtant le véritable homme d'esprit de ce 
salon, ce ne fut point Bissy, ce fut la maréchale 
elle-même, avec son ton si tranché, à la fois sévère 
et plaisant, ses épigrammes, Toriginalité de ses ju- 
gements, son autorité sur l'usage, le génie de son 
goût. Elle appela chez elle le plaisir, l'intérêt, la 
nouveauté, les lettres, la Harpe, qui venait y lire les 
Barmécides, Gentil Bernard, qui y déclamait son ma- 
nuscrit de VArt d'aimer (2). Et à ces distractions se 
joignaient, dernier agrément, la critique frondeuse, 
une critique qui ménageait si peu les ministres et la 
famille royale elle-même, qu'un moment il fut fait dé- 
fense à M°*® de Luxembourg de paraître à la cour (3). 
Là, dans ce salon d'une femme, sous ses leçons, 
se formait et se constituait cette France si fière 
d'elle-même, d'une grâce si accomplie, d'une si rare 
élégance, la France polie du dix-huitième siècle, — 
un monde social qui jusqu'en 1789 allait apparaître 
au-dessus de toute l'Europe, comme la patrie du 
goût de tous les États, comme l'école des usages de 
toutes les nations, comme le modèle des mœurs hu- 
maines. Là se fondait la plus grande institution du 
temps, la seule qui resta forte jusqu'à la révolu- 
tion, là seule qui garda, dans le discrédit de 



(1) Mémoires de d^Argenson, vol. m. 

(2) Lettres de M"' du Deffand, 1812, vol. II. — Correspondance de 
Grimm, vol. n. 

(3) Mémoires de la République des lettres, vol. 18. 



tontes les lois morales, l'antorité d'ane règle : là sel 
fondait ce qn*on appela la parfaitement bonne com-^ 
pagnie, c'esl-à-dire ane sorte d'association des deux 
sexes dont le bnt était de se distinguer de la mau 
vaise compagnie, des sociétés vulgaires, des sociétés 
provinciales, par la perfection des moyens de plaire, 
par la délicatesse de ramabilité, par Tobligeance 
des procédés, par l'art des égards, des complai- 
sances, du savoir-vivre, par toutes les recherches et 
les raffinements de cet esprit de société qu'un livre 
du temps compare et assimile à Tesprit de charité. 
Air et usages, façons, étiquette de l'extérieur, la 
bonne compagnie les fixait; elle donnait le ton à la 
conversation ; elle apprenait à louer sans emphase 
et sans fadeur, à répondre à un éloge sans le dédai- 
gner ni Taccepter, à faire valoir les autres sans pa- 
raître les protéger; elle entrait et faisait entrer ceux 
qu'elle s'agrégeait dans ces mille finesses de la parole, 
du tour, de la pensée, du cœur même, qui ne lais- 
saient jamais une discussion aller jusqu'à la dispute, 
voilaient tout de légèreté , et, n'appuyant sur rien 
plus que n'y appuie l'esprit, empêchaient la médi- 
sance de dégénérer en méchanceté toute noire/ Si 
elle ne donnait point la modestie, la réserve, la 
bonté, l'indulgence, la douceur et la noblesse de 
sentiments, l'oubli de l'égoïsmê, elle en imposait 
(lu moins les formes, elle en exigeait les dehors, elle 
en montrait l'image, elle en rappelait les devoirs. 
Car la bonne compagnie ne fut pas seulement dans 
le dix-huitième siècle la gardienne de l'urbanité; 



IAU DIX-HUITIÈMK SIÈCLE. C5 

elle fît plus que de maintenir toutes les lois qui dé- 
rivent du goût : elle exerça encore une influence 
1^ morale en mettant en circulation de certaines vertus 
d'usage et de pratique, en faisant garder un orgueil 
aux âmes, en sauvant la noblesse dans les con- 
sciences. Que représente-t-elle en effet dans son 
principe le plus haut? La religion de Thonneur, la 
dernière et la plus désintéressée des religions d'une 
aristocratie. Tout ce qui est du ressort de l'honneur, 
^ c'est elle qui le juge; toujt ce qui y manque, bas- 
IPsesses, vilenies, instincts ou vices qui dégradent, 
I c'est elle qui le punit avec la rigueur et la puissance 
1- d'une opinion publique. Et que cette bonne com- 
w^ pagnie repousse un homme, qu'elle fasse dire de lui : 
« On lui a fermé toutes les portes, » voilà une exis- 
tence perdue. 

M"* la maréchale de Luxembourg donnait d'or- 
dinaire deux grands soupers par semaine. On 
citait après ses soupers les soupers de M"*" de la 
Vallière, dont le visage céleste, la première fois 
qu'elle avait paru à la cour, avait arraché ce cri au 
duc de Gesvres: « Nous avons une Reine (1) I » 
M"° de la Vallière n'avait point d'esprit pour faire 
naître le plaisir, mais elle était agréable naturelle- 
ment, par manière d'être. Indolente jusque dans 
ses passions, indifférente dans l'amour, et ne con- 
sultant pas même son cœur pour le choix de ses 
amants, elle dut à des qualités passives, à des vertus 

(1) Sonrenira de Félicie. 



06 LA FEMME 

de société un peu froides, à la paix de son humeu 
à la mollesse de ses affections, à la douceur de Sv 
antipathies, un certain charme tranquille qui, joint 
à de grandes et excellentes façons de maîtresse de 
maison (1), remplit pendant tout le siècle .son salon 
du plus beau monde. Venaient ensuite les soupers 
de M"»® de Porcalquier, la Belh'ssima, «cette honnête 
bête obscure et entortillée » qui pourtant eut une 
fois l'esprit aussi vif que la main. Ce fut ce jour où, 
ne pouvant se faire séparer sur un soufflet reçu de 
son mari en tête-à-tête e{ sans témoin, elle alla 
trouver le brutal dans son cabinet et au moment de 
la restitution : « Tenez 1 Monsieur, voilà votre souf- 
flet : je n'en peux rien faire (2). » Le monde qui se 
réunissait chez M'"^ de Forcalquier s'appelait la so- 
ciété du Cabinet vert, et c'est dans le Cabinet vert 
que Gresset trouva sa comédie du Méchant (3). 

On soupait en compagnie de quelques hommes de 
lettres chez la princesse de Talmont, l'ancienne 
amie du Prétendant, la plus originale, la plus extra- 
vagante des femmes, qui marquait tout au coin de 
sa bizarrerie, ses actions, ses paroles, sa tenue, sa 
toilette et ses repas (4). On soupait chez cette com- 
tesse de Broglie qui ressemblait à une tempête, et 
dont la force, la vivacité, les éclats eussent animé, 



(1) Correspondance de M"»» du Deffand avec d'Alembert, etc. Paris, 
1809. Portrait par la marquise de G,.., 

(2) Correspondance de M"« du Deffand, 1809. 

(3) Correspondance littéraire, par la Harpe. Verdière, 1823, vol. I. 

(4) Correspondance inédite de M"«« du Deffand. Michel Lévy, 1859, 
vol 1. 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 67 

au dire de M™* du DefFand, douze corps comme le 
sien. On soupait chez M"® de Crussol. On soupait 
chez M"*® de Gambis. On soupait chez M™® deBussy. 
On soupait chez M*"® de Garaman, la soeur aînée du 
prince de Ghimay. On soupait chez la femme qui 
appelait, avec son temps, le souper « une des quatre 
fins de rhomme », on soupait chez M™® du Def- 
fand. 

Il y avait les fins soupers du président Hénault, 
cuisinés par le fameux Lagrange (1), dont les hon- 
neurs étaient faits par l'amabilité un peu intéressée 
de M™® de Jonsac, et par l'amabilité empressée, 
mais un peu commune, de M™® d'Aubeterre, la 
nièce du président (2). Et Ton allait encore aux excel- 
lents soupers de cette marquise de Livry si jeune, si 
naturelle, si vive, qui d'un bout du salon à l'autre, 
dans le feu d'une discussion, envoyait à la tête du 
discuteur sa mule, — une vraie pantoufle de Gen- 
drillon (3). 

Pendant tout un hiver, l'hiver de 1767, Paris s'en- 
tretint d'une fête, de ce fameux bal chinois où l'on 
avait vu vingt-quatre danseurs et vingt-quatre dan- 
seuses en costumes du Géleste Empire, divisés en 
six bandes de quatre hommes et de quatre femmes 
dont la première était menée par le duc de 
Chartres et la comtesse d'Egmont. Ge bal, où le prix 



(1) Histoire générale da Pont-Neuf en six volumes in-fol. Londres, 
1750. 

(2) Lettres de la majrquise du Deffand, vol. 2 et 3. 

(3) Mémoires de M** de Genlis, vol. 1. 



68 LA FEMME 

de la beauté fut accordé à M"*® de Saint^Mégrin, 
avait été offert par la duchesse de Mirepoix à 
M"*® d'Henin. Nulle femme n'était plus aimée, plus ai- 
mable que cette amusante duchesse de Mirepoix, 
toujours désordonnée, noyée d'embarras d'argent, 
ruinée par le jeu, perdue de contrariétés et de gêne 
au milieu de ses cent mille livres de rente (1) ; et 
cependant, quand elle s'échappait de Versailles et 
tombait à Paris, toujours gaie, sans humeur, douce, 
complaisante, gracieuse à tous, empressée à plaire, 
ne demandant que des services à rendre, si bonne 
qu'elle réussissait à faire oublier ses lâchetés à la 
cour et à remplacer autour d'elle l'estime par la 
sympathie (2). M"*® de Mirepoix ne faisait pas seu- 
lement danser la cour, elle avait aussi des soupers 
auxquels M™® du DefPand reconnaissait un ton de 
gaieté et une légèreté de causerie qu'elle se plai- 
gnait de ne point retrouver chez elle. Un moment 



(1) Walpole a tracé de M"* de Mirepoix ce portrait sévère dans sa 
vérité : u Elle a de la lecture, mais elle le montre rarement, et son goût 
est parfait. Elle a des manières froides , mais très-polies , et elle sait 
même dissimuler l'orgueil du sang lorrain , sans l'oublier jamais. Per- 
sonne, en France, ne connaît mieux le monde et personne n*est si bien 
avec le roi. Elle est fausse, artificieuse et insinuante outre mesure 
quand son intérêt le demande, mais elle est aussi indolente et peureuse. 
Elle n'a jamais eu d'autres passions que le jeu et elle y perd toujours. 
Le seul fruit de son assiduité à la cour et de toute une vie d'artifice est 
Targent qu'elle tire du roi pour payer ses dettes et en contracter de nou, 
velles dont elle se débarrasse aussitôt qu'elTe peut. Elle a affiché la 
dévotion pour devenir dame du palais de la reine, et le lendemain cette 
princesse de Lorraine se laissait voir sur le devant du carrosse dft 
M"" de Pompadour. n 

(2) Souvenirs et Portraits par M. de Lévis. Buisson 1813. — Corres- 
pondance de M*« du Deffand , vol. H. 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 60 

ces soupers avaient lieu chez M""* de Mirepoix 
tous les dimanches (1) ; et la table n'était pas assez 
grande pour les neveux, nièces, cousins, cousines, 
parents, alliés de cette femme de cour qui avait la 
vocation de l'obligeance et dont le crédit semblait 
appartenir aux autres. 

Un salon rivalisait avec le salon de la maré- 
chale de Luxembourg : le salon de la maréchale de 
Beauvau. M™* de Beauvau était, comme M"® de 
Luxembourg, une maîtresse des élégances et des 
convenances, un conseil et un modèle des usages du 
monde. Mais des formes moins cassantes, moins 
brusques, une noblesse de manières peut-être supé- 
rieure, lui donnaient une politesse particulière, et 
faisaient d'elle une des femmes qui contribuaient 
le plus à faire regarder Paris comme la capitale de 
l'Europe par les gens bien nés de tous les pays. C'é- 
tait une politesse douce, sans sarcasme, encoura- 
geant le trouble , rassurant la timidité , commu- 
niquant l'aisance par son aisance naturelle (2). 
Sans être belle, M"® de Beauvau avait un visage 
plaisant par son air ouvert et franc. Mais un 
charme en elle effaçait tout le reste : son talent 
de conversation , cet art de causer (3) qui fut sa 
gloire et son enchantement. Et que de dons elle 
y apportait, au dire des;contemporains : l'élévation 



(1) Lettres de la marquise du Deffand, \ol. III. 

(2) Mémoires de M"" de Genlis, vol. 1 

(3) Galerie des dames françaises pour servir de suite à la Galerie des 
états généraux. Londres, 1790. Desdemona. 



70 LA FEMME 

(le Tâme, une chaleur qui allait à Tenthousiasme, 
sans effort, sans affectation, la séduction de la 
caresse et la force du raisonnement , une lo- 
gique d'homme maniée par Tesprit délicat d'une 
femme I 

Il y avait encore dans ce salon comme un vieil et 
pur honneur, comme un éclat des vertus domes- 
tiques qui y attiraient le monde. Les sympathies, les 
respects allaient à cet heureux ménage qui donnait 
le grand exemple de l'amour conjugal. On aimait et 
on estimait les Beauvau pour leur noblesse d'âme, 
leur indépendance, leur dédain de la faveur malgré 
des alliances qui les mettaient si avant dans la cour, 
la constance et le dévouement qu'ils montraient en 
restant attachés à Ghoîseul disgracié, en soutenant 
Necker dans toutes les variations de son crédit, en 
adoucissantla chute àLoménie deBrienne. Le monde 
accourait donc dans ce salon où il trouvait à côté de 
M™° de Beauvau deux charmantes femmes: l'une, 
qui n'était pas jolie et qui boitait même un peu, 
la princesse de Poix, la belle-fille de M""® de Beau- 
vau, avait un si beau teint et tant d'esprit sur le 
visage qu'on ne voyait que cela de sa personne; 
l'autre, la princesse d'Henin, fille de M™® de Mau- 
conseil, mariée au jeune Beauvau, était l'enfant 
gâtée qu'elle fut toute sa vie, une diabolique petite 
personne, tournant à tout vent, volontaire, im- 
périeuse, coquette, et se faisant tout pardonner 
avec un fond de bonté, de gaieté et d'esprit, un es- 
prit d'observation, de finesse et de nuances, 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 71 

qui trouva de si jolis mots sur la politesse des 
hommes (1).' 

C'était une autre maison que celle de la maré- 
chale d'Anville sur laquelle se reportaient la consi- 
dération acquise par les la Rochefoucauld, l'estime 
des vertus et de la bienfaisance héréditaires dans ce 
noble sang, dans cette famille que les dignités, les 
places n'avaient pu corrompre (2). Continuant 
ces traditions de charité généreuse, M™® d'Anville 
avait la passion du bien, ou plutôt du mieux public. 
Son cœur était à toutes les utopies, son esprit à 
tous les systèmes d'illusion. Amie des philosophes, 
amie de M"® Lespinasse que l'on voit si souvent 
s'asseoir chez elle à ces dîners d'une heure d'où la so- 
ciété se levait pour aller à l'Académie (3), M""" d'An- 
ville était la femme à laquelle Voltaire s'adressait 
pour obtenir un sauf-conduit (4), la femme de 
France qui se montrait la plus dévouée à la fortune 
de Turgot, à la gloire de ses idées. De ce dévoue- 
ment, elle ne recueillit guère qu'une caricature la 
représentant, à la chute du ministre, en cabriolet 
avec l'ancien contrôleur général, culbutée sur un tas 
de blé, avec ce mot sur ses jupes : Liberté, liberté, 
liberté tout entière (5). 



(1) Lettres inédites de la marquise de Créqui. Introduction par 
M. Sainte-Beuve. — Vie de la princesse de Poix née Beauvau , par la 
vicomtesse de Noailles. Lahure, 1855. 

(2) Lettres nouvelles de M"" de Lespinasse. Maradan, 1820. 

(3) Lettres de M"« de Lesp'masse. CoUin, 1809, vol. II. 

(4) Correspondance de Voltaire. Lequien, 1823, vol. XIV. 

(5) Mémoires de la République des lettres, vol. VII. 



72 LA FEMME 

Les idées philosophiques, Fesprit de rEncyclo- 
pédie trouvaient encore asile et protection chez une 
autre grande dame qui recueillait Tabbé de Prades 
et le sauvait de la persécution, chez la duchesse 
douairière d'Aiguillon (1). Une bouche enfoncée, un 
nez de travers, un regard fou, ne l'avaient pas em- 
pêchée longtemps d'être belle par l'éclat du teint. 
Massive de corps, elle était lourde d'esprit ; le goût 
lui manquait comme la grâce ; mais dans cette 
femme qui se dessinait toute en force, la force sauvait 
tout. Avec une parole inspirée, presque égarée, elle 
étonnait, elle subjuguait. Son intelligence, sa con- 
versation, ses idées, ses mouvements, sa personne, 
un signe les marquait : la puissance (2). 

Au milieu de tous ces salons de la noblesse où les 
doctrines nouvelles trouvaient tant d'échos, tant 
d'applaudissements, la complicité de passions si 
vives, l'encouragement d'amitiés si chaudes, une 
femme faisait de son salon le point de ralliement 
des protestations, des résistances, des colères que 
les philosophes s'honoraient de soulever. Nous avons 
de cette ennemie personnelle de l'Encyclopédie, de 
cette héroïque adversaire du parti philosophique, de 
la princesse de Robecq , un portrait où l'agonie lui 
donne comme une canonisation : la gravure où Saint- 
Aubin l'a représentée la tête sur l'oreiller, à sa der- 
nière heure , lui prête la sainteté de la mort. On la 
retrouve , on la voit encore dans une mauvaise bfo- 

(1) Mémoires de la République des lettres, vol. VI. 

(2) Correspondance do M'^' da Deffand, vol. II. ~ LettreSi voL L 



AU DIX-HUITIÈMË SIÈCLE. 73 

chure du temps, sous la figure de THumanité, avec 
la paix au front, de grands yeux bleus sous des 
sourcils noirs, des cheveux blonds, sereine et 
douce (1). Pourtant que d'ardeur sous ce visage ! 
C'est cette femme dont les blasphèmes de la philo- 
sophie blessent non point l'esprit, mais le cœur, qui 
excite la religion aux représailles, qui retourne la 
satire contre ses maîtres ! La comédie des Philo- 
sophes s'élabore dans son salon, sous ses yeux : Pa- 
lissot l'écrit, la main poussée, prejBsée par cette mou- 
rante de trente-six ans, qui, n'ayant que quelques 
mois à vivre, anime le pamphlétaire avec ses impa- 
tiences, l'échauffé, l'inspire, lui dicte la scène capi- 
tale de son œuvre. Et la pièce finie, l'ordre de la 
jouer obtenu, par un crédit singulier, du ministre 
des philosophes, de M. de Choiseul, la princesse de 
Robecq ne demandait plus à Dieu que la grâce de 
vivre jusqu'à la première représentation, la grâce de 
mourir en disant: « C'est maintenant. Seigneur, 
que vous laissez aller votre servante ; car mes yeux 
ont vu la vengeance (2)... » 

Dans le salon d'une dévote plus accommodante, 
d'une bonne personne un peu précieuse, d'une sœur 
du duc de Noailles, qui n'avait rien de la hauteur 
de son rang, chez la comtesse de Lamarck, brillait 
et coquetait, montrant son petit pied, ses mains 
délicieuses, une femme de manège et de séduction, 
l'ancienne M"* Pater, toujours jolie sous son nou- 

(1) Le Conseil des lanternes. 

(2) Préface de la comédis des Philosophes, 



74 LA FEMME 

veau nom de M™® Newkerque, et qui le sera encon 
sous le nom de M""® de Champcenets. 

Parmi les six ou sept grands salons du temps , i 
ne faut pas oublier le salon de M™® de Ségur mère 
cette fille naturelle du Régent, qui malgré la vieil 
lesse gardait encore une pointe d'esprit et de gaieté 
se plaisait aux jeunes compagnies, et les amusai 
avec sa mémoire où le passé revenait en riant. Char 
mante de douceur et d'élégance, sa belle-fille, 1; 
femme du maréchal de Ségur, l'aidait à faire le 
honneurs de son salon (1). 

Il existait un salon, le salon de la comtesse di 
Noisy. dont le grand amusement était la guern 
acharnée et spirituelle que s'y faisaient un princ< 
du sang et un lieutenant de police : le prince d 
Gonti et M. de Marville. En sortant de ce salon pou 
aller patronner le fils de M™* de Noisy au bal d 
l'Opéra, M. de Marville trouvait au bal toutes le 
filles de Paris, auxquelles le prince de Gonti avai 
fait donner le mot, et qui le saluaient de mille in 
jures. Le lendemain d'une soirée passée chez M™* d 
Noisy, le prince partant de grand matin, incognito 
pour une campagne où il était attendu à dîner d 
bonne heure, trouvait sur toute sa route, à tous le 
bourgs et villages, les officiers municipaux en gran 
costume, armés de si longues harangues qu'il n'ai 
rivait qu'à sept heures du soir (2). 

Dans un hôtel de la place du Carrousel, la sociét 

(1) Mémoires de M"« de Genlis, vol. IL 

(2) Paris Versailles et les Provinces. PanSf 1823, vol. L 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 75 

trouvait une femme aux traits réguliers et singuliè- 
rement belle, M""® de Brionne, une Vénus, comme 
l'appelait le temps, à laquelle manquait Tair de 
volupté pris par la comtesse d'Egmont (1), une Vé- 
nus qui ressemblait à Minerve. Princesse dans toute 
rétendue du mot et avec tous les dehors de l'or- 
gueil , elle était digne , imposante , haute dans son 
maintien, sévère dans ses manières; et, tenant les 
gens à distance, elle avait l'air de compter ses re- 
gards pour des grâces, ses paroles pour des services, 
sa familiarité pour des bienfaits. Elle avait l'âme de 
son visage : la chaleur, la vivacité lui manquaient : 
mais la sûreté de son jugement, la finesse de son 
tact, un sens rare acquis dans la pratique des affaires 
politiques, une facilité de parole qui se montait au 
ton le plus haut, la constance de son amitié, un mé- 
lange de roideur et de grandeur froides, lui valaient 
les respects du monde qui n'abordait son salon 
qu'avec une certaine gêne (2). Quoiqu'elle refusât 
les dédicaces, et qu'elle affichât un dédain de grande 
dame pour le parfum des vers, si goûté par toute la 
société qui l'entourait. M"® de Brionne ofl'rait sou- 
vent aux invités de ses dîners la distraction d'une 
lecture : c'était chez elle que Marmontel donnait pour 
la première fois connaissance de ces Contes moraux 
qui remplissaient de larmes tant de beaux yeux (3). 



(1) Mémoires d\ui père pour servir à rinstruction de ses enfants, par 
Marmontel. Paria, an xm, vol. n. 

(2) La Galerie des dames françoises. ffermînie, 

(3) Mémoires de Marmontel, vol. II. 



76 LA FEMME 

fl 

Les dîners, à rimitation des dîners de M°® de 
Brionne, faisant dans quelques maisons concur- 
rence aux soupers , la mode venait des bals d'après 
dîners (1). Les plus courus de ces bals étaient don- 
nés par la comtesse de Brienne qui avait apporté à 
son mari une si énorme fortune ; par la marquise du 
Chastelet, une des femmes les plus estimables de la 
cour; et par M™® de Monaco, qui passait pour belle, 
en dépit de ses traits aplatis dans une figure trop 
large (2). 

La société se pressait dans les salons d*une autre 
grande dame, galante à l'excès, et à laquelle le 
monde prêtait l'archevêque de Lyon, M. de Monta- 
zet, Radix de Sainte-Foix (3), et quelques autres (4). 
C'était du reste la seule générosité du monde à 
l'égard de cette femme, M"^® de-Mazarin, qu'une 
mauvaise fée semblait avoir maudite. Belle, le monde 
qui allait chez elle ne la trouvait que grasse ; fraîche, 
la maréchale de Luxembourg disait qu'elle avait la 
fraîcheur de la viande de boucherie ; riche des plus 
beaux diamants du monde (5), on la comparait. 



(1) Lettres de la marquise du Deffand, vol. II. 

(2) Mémoires de M*»» de Genlis, vol. II. 

(3) Correspondance secrète, par Métra, vol. VII. 

(4) Mémoires de la République des lettres, vol. VI. 

(5) La duchesse de Mazarin laissa à sa mort un des plus riches mobi> 
liers du siècle. Il fallut deux ventes pour le disperser. La première avait 
lieu le 10 décembre 1781 et était ainsi annoncée : « Catalogue raisonné 
des marbres , jaspes , agates , porcelaines enrichies , laques , beaux 
meubles... formant le cabinet de M"»» la duchesse de Mazarin... par 
J.-D.-P. Lebrun. « La seconde avait lieu le 27 juillet 1784 : « Notice d'ob- 
jets rares et précieux provenant de la succession de M"« la duchesse de 
Mazarin. » Ce goût des choses de luxe , des riches jolités, était du reste 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE, 77 

lorsqu'elle en était chargée, à un lustre ; obligeante 
et polie, elle passait pour méchante; spirituelle 
quand elle se trouvait à Taise, elle avait la réputa- 
tion d'être ridicule, et l'usage était de la trouver 
sotte; mangeant sa fortune, elle était réputée avare. 
Beauté, parure, esprit, prodigalité, rien chez cette 
femme ne trouvait grâce auprès du public, et « son 
guignon » s'étendait jusqu'à ses fêtes. On avait ri 
longtemps de cette singulière entrée dans le grand 
salon de danse, décoré de glaces du parquet au pla- 
fond, l'entrée d'un troupeau de moutons savonnés 
et enrubannés qui devaient défiler à travers un 
transparent sous la conduite d'une bergère d'Opéra; 
fourvoyés, débandés, ils s'étaient précipités dans le 
salon en troupe furieuse, et quel tumulte ! que de 
glaces cassées I que de danseurs et de danseuses 
culbutés (1) ! L'accident pourtant n'avait point arrêté 
les fêtes ; et les salons de M""® de Mazariri continuaient 
à être la grande salle de bal de ce siècle dansant, qui 
suit avec les révolutions de sa danse les révolutions 
de ses mœurs. Au menuet grave, majestueux, mo- 
notone, succèdent les danses vives, animées, vo- 
lantes. C'est le règne de la contredanse, et l'on 
danse la Nouvelle Badine^ les Ét7*ennes mignonnesy la 
Nouvelle Brunswick^ la Petite Viennoise, la Behamire, 
la Charmante, la Belle Amélie, la Belle Alliance, la 



héréditaire dans la famille. C'était la duchesse de Valentinois, la fille 
de la duchesse de Mazarin, qui paraissait en 1778 à Longchamps, dans 
un carrosse de porcelaine. 
(1) Mémoires de M"* de Genlis, vol. II. 

T. 



78 LA FEMME 

Pauline (1). Mais les figures, les noms même de 
toutes ces danses, une danse venue de l'étranger va 
les faire oublier. Toutes se perdent et disparaissent 
dans le triomphe de TAllemande, notre seule con- 
quête de la guerre de Sept ans, qui règne sans par- 
tage et qui a l'honneur d'être représentée dans le 
Bal paré de Saint-Aubin. Danse charmante, qui n'est 
qu'enlacement, passage des danseuses sous le pont 
d'amour formé par les bras des danseurs, dos à dos 
liés par les mains pressées. Arrivée en France « gros- 
sièrement gaie », l'Allemande est renouvelée par le^ 
grâces françaises, dès qu'elle touche les parquets de 
Paris. Débarrassée de la rudesse et de la pesanteur 
germaines, elle prend la flexibilité, la mollesse, le 
liant, et suit la légèreté d'une cadence vive. « Volup- 
tueuse, passionnée, lente, précipitée, nonchalante, 
animée, douce et touchante, légère et folâtre », l'Al- 
lemande dessine toutes les coquetteries du corps de 
la femme ; elle donne occasion à toutes les expres- 
sions de sa physionomie (2). Et par l'abandon des 

(1) L'énumération des contredanses du dix-huitième siècle ne finirait 
pas. Le Répertoire du bal ou Théorie pratique des contredanses , par le 
sieur de la Cuisse , maître de danse, 1762, donne, pour quelques années 
seulement : la Marquise^ — la Mienne, — l'Originale, — l'Intime, — le 
Tambourin de Daquin, — la Bonne Foy, — les Moulinets brisés, — la Du 
bois, — les Amusements de Clichy, — la Fleury, ou Amusements de Nancy 
— les Festes de Paphos, — la Bonne Année, — la Baudri, — les Babil- 
lardes, — la Belotte, — la Cocotte, — les Jolis Garçons. — la Strasbonr- 
geoise, — la Nouvelle Cascade de Saint-Cloud, — la Trop Courte , — les 
Caprices, — les Plaisirs grecs, — la Clairon, — la Coaslin, — la Marseil- 
laise, — la Bosalie, — les Échos de Passy, — la Boucouleuse, — les Quatre 
Vents, — la Gardel, — la Tigrée, — la Promenade de Mesdames, etc., etc., 
sans compter les nouvelles contredanses allemandes. 

(2) Almanach dansant, ou Positions et Attitudes de rAllemande, par 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 79 

attitudes, par rentrelacement des bras, par le ma- 
riage des mains, par les regards qui se cherchent et 
semblent se jeter un sourire ou un baiser par-dessus 
répaule, elle unit si agréablement et si mollement 
les couples que le temps l'accuse d'être un des 
grands périls de la vertu de la femme (1). 

Une femme qui eut le talent de mettre sa grâce 
dans ses défauts et dans ses faiblesses (2), la prin- 
cesse de Bouillon, donnait dans son hôtel du quai 
Malaquais de gais soupers de femmes dont les fa- 
milières étaient la duchesse de Lauzun, M"® de la 
Trémouille, la marquise de la Jamahique, la prin- 
cesse d'Henin. Le dessert de ces soupers, au rapport 
des médisants, était la venue de M. de Goigny, fort 
occupé de la princesse d'Henin, et la venue de M. de 
Gastries, fort assidu auprès de la princesse de Bouil- 
lon (3). 

Une cousine- de M""* de Pompadour, appelée 
familièrement par la favorite « mon torchon » , 
M""® d'Amblimont, donnait à l'Arsenal ces fêtes 
où M. de Ghoiseul faisait solliciter M. de Jarente 
par deux actrices costumées en abbé, qui parais- 
saient sur le théâtre après avoir attendri le pré- 
lat sur leur sort, et rejouaient en face de la salle, 

Guillaume, maitre de danse. Paris, 1770. — Principes d'Allemande , par 
M. Dubois de l'Opéra. Paris, à l'hôtel des Pompes. 

(1) La Parisienne en province. Amsterdam, 1769. — Les Jeux de la 
petite Thalie, par de Moissy. Paris, 1769. Le Menuet et l'Allemande. 

(2) La Galerie des dames françoises. Briséis. 

(3) Les Petits Soupers et les Nuits de Thôtel Bouillon au sujet des 
récréations de M. de Castries, ou de la danse de Tours. A Souillon, 
1783. 



80 LÀ FEMME 

dans les rires, la comédie qu'elles venaient de 
jouer (1). 

Une personne sans méchanceté, mais impitoya- 
blement curieuse et cruellement bavarde, jalouse 
d'ailleurs de la réputation de femme amusante et 
piquante. M"*® d'Husson tenait un salon tout plein 
d'un bruit d'anecdotes et d'un sifflement de malices : 
la médisance y jouait avec le scandale. Le monde 
s'y pressait pourtant, sans se croire obligé d'accor- 
der la moindre considération à la maîtresse de la 
maison (2). 

Chez la comtesse de Sassenage avaient lieu des 
bals, des fêtes, courus par ce que Paris avait de plus 
jeune et de plus aimable. Pour s'y montrer, pour 
obtenir du maréchal de Biron une permission d'a- 
bord refusée, Létorière se faisait saigner trois fois 
en un jour (3). 

De jolis soupers étaient les soupers de M"^® Filleul, 
gais, animés, enchantés par la beauté naissante, 
l'enjouement de la jeune comtesse de Seran, et de 
cette spirituelle Julie devenue plus tard M""® de Ma- 
rigny (4). 

Du bruit, du mouvement, des joies délicates, des 
fêtes spirituelles, musiques, concerts, spectacles, 
tous les plaisirs qui vont à l'âme et à l'intelligence, 
un salon les réunit qui semble la salle de répétition 



(1) Mémoires de la République des lettres, vol. IV. 

(2) Mémoires de M»« de Genlis, vol. II. 

(3) Paris, Versailles, etc., vol. II. 

(4) Mémoires de Marmontel, vol. II. 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 81 

des Menus, de l'opéra, de la comédie : c'est le salon 
de la duchesse de Villeroy, la sœur du duc d'An- 
mont, premier gentilhomme de la chambre; et ce 
salon est la femme même, pleine d'affaires, toujours 
allante, parlante, agissante, le tintamarre person- 
nifié, «un ouragan sous la forme d'un vent cou- 
lis (1) », une femme dont le théâtre est la passion, 
la vie, la fièvre. C'est chez elle qu'on essaye les 
pièces arrêtées ; chez elle que l'on joue jusqu'à des 
opéras à machines. Elle fait rentrer Clairon au 
théâtre , elle monte les représentations de la cour, 
elle y préside, elle ramène Athalie à Versailles (2). 
Au milieu de tout, elle a de l'esprit, un esprit qui 
prend feu dans la contradiction, des traits qui 
partent, des mots qui éclatent sur les visages des 
gens de la cour, toutes sortes de coups de lumière 
sur les hommes, les ouvrages d'esprit, les opéra- 
tions des ministres. Il semble qu'elle passe à tout 
moment de sa mémoire à son intelligence, et de son 
intelligence à son imagination, sans arrêt, sans 
repos, toujours ardente, extrême, hurluberlue, 
étourdie sauf dans la haine et la vengeance, échap- 
pée d'elle-même à moins qu'elle ne joue la co- 
médie , qu'elle ne parle sentiment, qu'elle ne pro- 
mette un service, qu'elle n'offre son crédit : alors 
on lui croirait un cœur, on se jugerait déjà engagé 
par les liens de la reconnaissance, on penserait 



(1) Lettres de M»* du Deffand, voL 1. 

(2) Mémoires de la République des lettres, vol. III, V, XIX. 



82 LA FBMMB 

avoir affaire à une protectrice zélée, à une amie gé- 
néreuse (1). -> 

Quand la duchesse et le duc de Ghoiseul n'étaient 
point retenus à Versailles, du temps du ministère 
du duc, quand, au temps de la disgrâce, ils quit- 
taient Ghanteloup et Tenaient prendre pied à Paris, 
ils déployaient dans leur hôtel de Paris les magni- 
ficences d'une hospitalité princière, presque royale. 
Leur grande réception n'était point le dîner, qui se 
composait simplement tous les jours d'une table de 
douze couverts ; c'était le souper. Dans l'immense ga- 
lerie qu'une cheminée et deux grands poêles avaient 
peine à échauffer, sous la lumière de soixante-douze 
bougies, autour d'une grande table de jeu où l'on 
jouait à ce jeu du temps fait de toutes sortes de 
jeux, la Macédoine, près d'autres tables plus petites 
occupées parle whisk, le piquet, la comète, près 
d'autres où le trictrac faisait son bruit, dans les sa- 
lons où les billes roulaient sur un billard , dans les 
salons où l'on s'amusait à lire, se réunissait toute 
la société du temps, les grands et les petits sei- 
gneurs, les plus hautes dames, les plus jeunes, les 
plus belles (2) ; véritable cour rangée , pressée au- 
tour de cette adorable duchesse de Ghoiseul, la 
Raison animée par le feu du cœur, la femme d'es- 
prit la plus tendre du temps, la femme de ministre 
à laquelle M"® de Pompadour reconnaissait le grand 



(1) La Galerie des dames fVançoises. Cléonice, 

(2) Lettres de M" du Deffand, vol. IIL 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 83 

art de dire toujours la chose qui convient (1), ad- 
mirable maîtresse de maison , qui sut rester natu- 
relle en ne laissant jamais échapper un mot méchant 
ou piquant. — Un quart d'heure avani dix heures, 
Lesueur, le maître d'hôtel, venait jeter un coup 
d'oeil dans les salons; et, au juger, il faisait mettre 
cinquante, soixante, quatre-vingts couverts. Ces 
soupers avaient lieu tous les jours à l'exception du 
vendredi et du dimanche, que le duc et la duchesse 
se réservaient pour aller chez M™* du DefFand ou 
dans quelque autre intime société (2). L'exemple de 
cette splendeur superbe, de ce train de maison pro- 
digieux, ruineux, absorbant et au delà les 800,000 li- 
vres de rente des Ghoiseul, apportait un grand chan- 
gement dans les habitudes du monde : les soupers 
priés passaient de mode; toutes les riches maisons 
se faisaient gloire de tenir table ouverte à tout ve- 
nant, — révolution fatale qui devait transformer 
peu à peu le salon en lieu banal, presque public, où 
la conversation allait s'éteindre sous le bruit, où la 
société n'allait plus se reconnaître (3). 

A côté de ce salon, M. de Ghoiseul remplissait un 
autre salon, auquel présidait son nom, sa gloire, un 
salon tout occupé de sa personne , tout fier de sa 
fortune, et tenu par sa sœur, la duchesse de Gram- 
mont. Désirable, selon l'expression de Lauzun, mal- 



(1) Mémoires de M"» du Hausset. Baudouin, 1824. 

(2) Mémoires d'un voyageur qui se repose, vol. II. 

(3) Mémoires du comte Alexandre de Tilly. Heideloâf, 1830« vol. I. Pré* 
face. 



84 LA FEMME 

gré la dureté de ses traits et de sa voix, plaisante 
sans réputation d'esprit, sans mots à citer (1), M™® de 
Grammont s'attachait les gens par des qualités un 
peu masculines, et surtout par une étude de poli- 
tesse, poussée jusqu'à l'infiniment petit du détail, 
jusqu'à la dernière nuance : jamais elle ne laissait 
entrer personne dans son salon sans se lever, en- 
tamer une conversation debout et la finir avant de 
se rasseoir (2). Son salon était assiégé dès le matin; 
et la maîtresse à peine éveillée, sa porte était pous- 
sée parles princes, les plus grands seigneurs, les 
plus grandes dames. Toute la politique du temps y 
aboutissait; tous les secrets de Versailles, jusqu'aux 
secrets d'État, y tombaient d'heure en heure : ce 
salon avait le mouvement , l'autorité , les portes 
secrètes, les profondeurs voilées et redoutables 
d'un salon de maîtresse de roi. Tout le jour, les 
gens en place et postés au plus haut de la fa- 
veur s'y pressaient, accourant demander des con- 
seils à cette intelligence de femme rompue à la 
pratique des affaires , soumettant leurs plans , 
confiant leurs projets à cette exilée volontaire de 
Versailles, qui, de Paris, touchait à tout ce qu'il y 
avait de grand à la cour et de caché dans le mi- 
nistère. Toutefois , si grande que fût dans ce salon 
la préoccupation de la politique, les lettres n'y 
étaient pas oubliées, et elles faisaient comme un 



(1) Portraits et Caractères* par Senac de Meilhan. Dentu, 1813. 

(2) Mélanges extraits des manuscrits de M"° Necker. Pougens, an VI^ 
vol. II. 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 85 

charmant intermède dans les soupers de vingt-cinq 
couverts (1). 

Dans le salon Brancas, accusé par Grimm de trop 
rappeler l'hôtel Rambouillet (2), régnait paisible- 
ment cette belle duchesse de Brancas qui à côté de 
la duchesse de Gossé semblait le repos de la terre à 
côté de son mouvement (3). G'était la personne la 
plus sage et la plus paresseuse, la grâce recueillie 
dans un bon fauteuil au coin du feu. 

Une femme spirituelle, mais tourmentée par le 
désir de montrer de l'esprit, prétentieuse, affectée, 
et qui faisait par le travail et Teff'ort de ses grâces 
le pendant de M"® d'Egmont, — on les appelait 
toutes deux les deux minaudières du siècle, — 
M™° la comtesse de Tessé recevait à Paris, et plus 
tard à Ghaville, dans ce somptueux château dont 
son ridicule mari portait une vue sur sa tabatière, 
entourée de ce vers de Phèdre : 

Je lui bâtis un temple et pris soin de Torner (4). 

Ce salon de M™° de Tessé ressemblait à sa maî- 
tresse : un ton entortillé y régnait, une fausse dé- 
licatesse y mettait sa glace. Toutefois, bon nombre 
de prudes y venaient souper, moins pour la cuisine 



(1) Lettres de M"« du Deffand, vol. III. 

(2) Correspondance de Grimm, vol. VII. 

(3) Correspondance secrète, vol. X. 

(4) Mémoires de M"* de Genlis, vol. I. 



86 LA FEMME 

du cuisinier vanté par Senac (1), que pour faire dire : 
« Elles vont là (2). » 

L'exemple de ces réceptions à la campagne avait 
été donné par la marquise de Mauconseil dans sa 
maison de Bagatelle au bois de Boulogne, un joli 
palais champôtre tout rempli des fêtes, des amuse- 
ments, des surprises et des changements à vue 
d'une féerie. Tout Paris avait parlé des fêtes oflTertes 
par elle au roi Stanislas en 1756; tout Paris s'en- 
tretenait des fêtes qu'elle montait chaque année en 
l'honneur du maréchal de Richelieu (3), fêtes que 
Favart imaginait le plus souvent, et dont le scéna- 
rio remplit deux volumes manuscrits conservés à la 
bibliothèque de l'Arsenal. 

Vers le temps oti W" de Tessé s'établissait à Gha- 
ville, M™® de Boufflers, quittant le Temple à la mort 
du prince de Gonti, ralliait ses amis et son ancienne 
société dans cette jolie maison d'Auteuil qui faisait 
l'envie de la princesse de Lamballe. Trois fois par 
semaine, elle y donnait un grand souper ; et, tous 
les jours, elle y recevait à dîner douze à quatorze 
personnes (4). 

La mère de l'amant de Clairon, M"® la comtesse 
de Valbelle, avait à Gourbevoie un salon où la com- 



(1) Lettres de M»» de Créqui. Potier, 1856. 

(2) Mémoires de la République des lettres. Lettre de feu M^* la com- 
tesse de Tessé. 

(3) Mémoires du maréchal duc de Richelieu. Buisson, 1793, voL YIII. 
— Mémoires de Favart, 1808, vol. III. 

(4) Lettres de M"* du Deffand, vol. lY. 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 87 

pagnie était détestable (1), mais où le jeu faisait 
oublier la compagnie. On y faisait les plus furieux 
cavagnols ; et toute la nuit, du cercle des femmes en 
arrêt sur leurs numéros et leurs avantages, tout 
occupées à an^oser, Ton n'entendait partir que ces 
mots ; « J'ai joué d'un guignon qui n'a point 
d'exemple... J'ai perdu la possibilité... J'avais douze 
tableaux, je ne crois pas qu'ils aient marqué trois 
fois (2). » 

Trouvant qu'il n'y avait plus de gaieté dans les 
soupers, qu'on n'y buvait plus de Champagne, qu'on 
y périssait d'ennui, que les femmes, au lieu d'y 
apporter de la gaieté, y mettaient de la gêne et 
de la contrainte, y répandaient du sérieux, M™* de 
Luxembourg avait imaginé d'organiser des soupers 
d'hommes (3). En opposition à ces soupers d'hommes, 
et comme protestation, la comtesse de Custine im- 
provisait des soupers de femmes, fixés aux jours 
où les maris allaient coucher à Versailles pour 
chasser le lendemain avec le Roi. Ces soupers se 
composaient presque exclusivement de la maî- 
tresse de la maison, de M"® de Louvois, de M"*® de 
Grenay, de M"' d'Harville, et de cette M"® de Vau- 
becourt si naïve, si charmante. Qui eût dit qu'elle 
serait enfermée pour la fin de ses jours dans un cou- 
vent, à la suite d'aventures d'éclat (4)? 



(1) Lettres de M>« du Deffand, vol. II. 

(2) Les Bijoux indiscrets. Au Monoraotapa. 

(3) Lettres de M"« du Deflfand, vol. II. 
C4) Mémoires de M"" de Genlis, vol. II. 



88 LA FEMME 

Une société amusante, jeune et gaie, en tête de 
laquelle se remarque le cardinal de Rohan, entoure 
dans sa retraite de TAbbaye au Bois la marquise de 
Marigny, la femme du frère de M™° de Pompadour, 
tout heureuse de sa séparation, et des 20,000 livres 
dont sa pension est augmentée (1). Celle qui fut 
d'abord Julie Filleul est toujours une des plus jolies 
personnes de son temps ; et, libre de la jalousie de 
son mari, débarrassée des ombrages de son amour, 
des taquineries de sa tendresse, elle semble re- 
naître à la jeunesse , à la gaieté , à tous ces agré- 
ments de la raison, de Tesprit, du caractère, qui 
font grossir autour d'elle le monde de ses amis (2). 

M™° de Rochefort, « cette bégueule spirituelle », 
ainsi que l'appelait Bandeau (3) , tenait au Luxem- 
bourg un salon où les grosses et petites nouvelles 
de la politique avaient la grande place. C'était une 
personne réfléchie , d'esprit délicat , d'amabilité 
douce, savante sans prétention, de grâces un peu 
effacées, et dont tout le rôle consistait à être l'amie 
décente du duc de Nivernois, « la grande prêtresse 
do ses admirateurs », disait une femme (4). Pour 
garder cet hôte assidu de son salon, pour avoir tous 
les soirs cet esprit caressant et léger qui faisait si 
bon ménage avec le sien , elle faisait refuser le mi- 
nistère à M. de Nivernois lors de la mort do 



(1) Correspondance secrète, vol. VI. 

(2) Mémoires de Marmontel, vol. HI. 

(3) Revue rétrospective, vol. III. 

(4) Lettres de M"« du Deffand, vol. I. 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 89 

Louis XV. hQ salon de M"° de Rochefort, quand il 
n'était pas réduit à la petite coterie intime convo- 
quée pour entendre une fable du fabuliste grand 
seigneur, contenait beaucoup de monde illustre. 
Aux habitués survivants de Thôtel de Brancas , les 
Maurepas, les Plamarens, les Mirepoix, les d'Ussé, 
les Bernis, se joignaient les relations de la seconde 
moitié de la vie de Télégante précieuse, lesBelle-Isle, 
les Gossé-Brissac, le vieux duc, Tancien gouverneur 
de Paris , l'antique chevalier que Walpole rencon- 
trait là avec ses bas rouges, les Castellane, M""" de 
Boisgelin et de Cambis, M. de Keralio qui habitait 
le Luxembourg. L'ami des hommes, le père de Mira- 
beau, était un familier du salon, un attentionné de 
la dame du lieu, s'intéressant à ses tortues et aux 
pannequets de sa table mal cuits. Il y avait beau- 
coup d'Anglais et d'Anglaises introduits par l'an- 
cien ambassadeur de France en Angleterre , entre 
autres la sœur de lord Chatam, une Anglaise très- 
amoureuse de notre France du dix-huitième siècle, 
et encore des étrangers comme le baron de Glei- 
chen, comme l'original et spirituel Gatti. On en- 
tendait dans ce salon l'impérieuse voix de Duclos 
et la verve endiablée de Diderot qui étonnait si fort 
le marquis de Mirabeau. Et bon nombre d'évêques 
et d'abbés étaient mêlés à des femmes comme 
M™® Lecomte vivant publiquement avec Watelet et 
des chanteuses comme la Billioni. Quelquefois un 
théâtre se dressait dans une salle, et les acteurs de 
la comédie italienne représentaient un proverbe du 



90 LÀ FEMMB 

duc de Nivernois, un proverbe mêlé d'ariettes et 
entremêlé de couplets adressés aux grandes dames 
et aux prélats de l'assemblée (1). 

Un lieu de réunion agréable était le concert de 
la comtesse d'Houdetot, oii la voix de sa belle- 
sœur, sans grande étendue, mais menée avec goût, 
rendait avec succès les airs d'opéra à'Atys et de 
Roland chantés au clavecin (2). 

Un moment les grandes maisons du dix-huitième 
siècle donnent ce qu'on appelle des journées de cam- 
pagne oti l'on héberge les invités pendant |;oute une 
journée, et oti se rencontrent tous les plaisirs de la 
vie de château (3). Un moment les salons s'amusent 
à jouer les cafés, les femmes à prendre l'habit, à 
faire le rôle de maîtresses de café. On les voit, dans 
une lettre de M°® d'Épinay, en robe à l'anglaise, 
en tablier de mousseline, en fichu pointu, en petit 
chapeau , assises à une espèce de comptoir oîi se 
trouvent des oranges, des biscuits, des brochures, 
et tous les papiers publics. Autour du comptoir, de 
petites tables simulant les tables de café sont gar- 
nies de cartes, de jetons, d'échecs, de damiers^ de 
trictracs. Sur la tablette de la cheminée on a mis en 
rang les liqueurs. La salle à manger est pareille- 
ment toute pleine de petites tables garnies d'une 
entrée relevée d'un entremets, soutenue par une 



(1) La Comtesse de Rochefort et ses Amis , par Louis de Loménie. 
Paris, 1870. 

(2) Mémoires de Marmontel, vol. IIL 

(3) Mémoires secrets de d'Allonville, vol. L 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 91 

poule au riz et un rôti placés sur le buffet. Les do- 
mestiques, dépouillés de leur livrée, sont vêtus de 
vestes et de bonnets blancs ; chacun les appelle : 
garçons, tandis qu'ils servent le souper de cette 
comédie de salon qui fait fureur (1), à laquelle on 
invite comme pour un bal, qu'on fait suivre de mu- 
sique, de pantomimes, et le plus souvent de pro- 
verbes improvisés dont le public doit deviner le 
mot. Quelle fête alors se passerait de proverbes? 
C'est la mode, succédant à la mode des bouts-rimés, 
qui fait travailler les imaginations de femmes. Mais 
toutes sont dépassées par M"® de Genlis et obligées 
de lui céder, du jour oti, dans le salon de cette 
M™® de Crenay qui, en dépit de sa grosseur et de sa 
grandeur, raffolait de danse, elle organise le merveil- 
leux quadrille des proverbes. Gardel, qui a pour pro- 
gramme : Reculer pour mieux sauter, en fait la plus 
jolie figure de contredanse. M"® de Lauzun danse 
avec M. deBelzunce, dans le costume le plus simple, 
ce qui veut dire : Bonne renommée vaut mieux que 
ceinture dorée. M"*® de Marigny figurant avec M. de 
Saint-Julien en nègre, et lui passant dans les figures 
son mouchoir sur le visage, est chargée de signi- 
fier : A laver la tête â^un More on perd sa lessive. Et 
les autres couples, la duchesse de Liancourt et le 
comte de Boulainvilliers, M""® de Genlis et le vicomte 
de Laval, sont aussi parlants (2). 
De temps en temps dans tous les salons courait 

(1) Mémoires de M*« d'Ëpinay, vol. m. 

(2) Mémoires de M" de Genlis, vol. n. 



9Z LA FEMME 

ainsi une mode nouvelle qui régnait, occupait les 
femmes, s'envolait. A la fureur de jouer des pro- 
verbes succédait dans les sociétés la passion des 
synonymes , passion qui devenait épidémique lors 
de Tapparition du livre de Roubaud (1), le manuel 
dû genre, que M"« de Créqui annonce complaisam- 
ment dans ses lettres. Puis le succès de Nina, le 
succès du Bot Lear, représenté à la Comédie-Fran- 
çaise, faisaient jeter de côté Roubaûd et les syno- 
nymes ; ce n'était plus dans les salons que compo- 
sitions impromptues, noires histoires, petits romans 
lugubres, récits attendrissants débités par de jolies 
conteuses : le plaisir était de pleurer. 

Un hiver, c'est une nouvelle distraction. On n'in- 
vite plus à des soupers dansants. On invite, quinze 
jours d'avance, à des soupers où l'on jouera à colin- 
maillard, à traîne-ballet; et le souper écourté par la 
hâte, les belles-mères établies à la table de whisk, 
commence ce jeu assez indigne de la femme et de 
la société du temps : le colin-maillard et les coups 
de mouchoir (2). — Puis vient le loto. 

Au milieu des grands salons de noblesse qui res- 
tent ouverts à Paris pendant toute la fin du dix-hui- 
tième siècle, M. de Ségur cite le salon de M™® de 
Montesson, dont les ordonnateurs des fêtes étaient 
Dauberval et Garmon telle. Le désir de plaire de la 
maîtresse de maison, tous ses efforts pour s'attacher 
des amis et se faire pardonner une situation fausse, 

(1) Nouveaux Synonymes français. Moutard, 1785. 

(2) Adèle et Théodore, vol. H. 



AU DIX-HUITIÊME SIECLE. 93 

une magnificence à laquelle elle prenait soin d'ôter 
l'orgueil qui blesse et le faste qui écrase, un luxe 
qu'elle tempérait par les simplicités de l'élégance 
et du bon goût, de mauvaises pièces de sa façon 
très-bien jouées et suivies d'un très-bon souper, — 
ces séductions, ces plaisirs attiraient un monde 
énorme dans le salon où le duc d'Orléans n'était 
que M. de Montesson. Et le goût des réceptions 
s'éteignant peu à peu, les grandes maisons si large- 
ment hospitalières se fermant l'une après l'autre ou 
se restreignant, les ambassadeurs ne recevant plus, 
cette maison de M™® de Montesson était un moment, 
sous Louis XVI, la grande maison de la capitale qui 
n'avait plus que les dîners du maréchal de Biron et 
les vendredis de la duchesse de la Vallière (1). 

Dans le monde des grandes dames, il en était une 
que l'on ne rencontrait presque jamais chez elle, 
mais que l'on trouvait partout où allait le grand 
monde. Chez cette femme qui semblait, comme 
M"® de Graffigny l'a dit de la France, s'être 
échappée des mains de la nature lorsqu'il n'était 
encore entré dans sa composition que l'air et le feu, 
chez madame la duchesse de Chaulnes, l'âme, le 
cœur, le caractère, les sens, tout était esprit. Tout en 
elle venait de l'esprit et retournait à l'esprit. Entre- 
tiens, causeries, dissertations, sa parole n'avait que 
la langue de l'esprit et le thème de l'esprit. Enfant 
gâtée, enfant terrible de ce siècle où il fallait tant 

(1) Souvenirs et portraits, par M. de Lévis. 



94 ' LA FEMME 

d'esprit pour en avoir assez, elle en avait trop. Elle 
lejetaitàtoute volée, à l'étourdie, avec des boutades 
soudaines, des mots qui partaient ainsi qu'un coup 
de batte, des traits, des images, des portraits au vif, 
des facéties, un barbouillage effréné, du ridicule à 
draper le monde, des épithètes à tuer un homme, 
des comparaison^ tirées on ne sait d'oti, des carica- 
tures qu'elle découpait comme au ciseau (1) ; et sans 
y songer, sans viser au rôle qu'allait prendre la ma- 
réchale de Luxembourg, son ironie violente, pleine 
de verve, faisait, dans les plus grands salons de la 
noblesse, une police des sottises et des bassesses pa- 
reille à celle que la raison de M™® Geoffrin faisait, 
dans la société, des défauts d'ordre et de bon 
sens (2). 

Elle osait tout avec une insolence de duchesse. «A 
quoi cela est-il bon, un génie? » dit-elle un jour. 
Quand elle eut commis sa mésalliance, quand elle 
fut «la femme à Giac », comme on parlait devant 
elle d'une femme de qualité qui avait épousé un 
bourgeois : «Je ne le crois pas, dit-elle; on ne fait 
qu'une de ces folies en un siècle, et je l'ai déguî- 
gnonnée. » Elle avait aussi bien le motfin que le mot 
vif. Étonnée de l'insuffisance d'une femme qui avait 
désiré ardemment la voir, insuffisance qu'une amie 
de cette femme expliquait par la crainte de se trouver 
devant une personne de son esprit : « Ah! — fit 

(1) Portraits intimes du dix-huitième siècle, par Edmond et Jules de 
Goncourt. Charpentier^ 1877. 

(2) Mélanges de M"« Necker, vol. UI, 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 95 

M"® de Ghaulnes, — cette crainte-là est la con- 
science des sots (1). » A l'aventure, c'est la devise de 
sa pensée et de sa vie ; sa conscience n'est qu'un pre- 
mier mouvement, et Senac de Meilhan l'a peinte tout 
entière en comparant sa tête au char du soleil aban- 
donné à Phaéton. Intelligence à la dérive et pleine 
de flammes, elle étonne toujours par Téclat et l'im- 
prévu. Son génie fou, le caprice de sa bouffonnerie, 
ses éclairs de raison, le dérèglement et la chaleur de 
ses idées, la fièvre de tout son être, le feu même de 
ses gestes et de son regard, animent la société ; et 
tous s'empressent autour de la duchesse au teint de 
cire, aux yeux d'aigle (2). 

Au-dessous des salons de la noblesse venaient les 
salons de la finance. C'était d'abord le salon de ce 
patriarche de l'argent, tout chargé d'or et d'années, 
le vieux Samuel Bernard, — maison de bonne chère 
et de gros jeu où passait tout Paris, où le président 
Hénault, entrant dans le monde, rencontrait le comte 
de Verdun, grand janséniste et entreteneur de filles 
d'Opéra, le prince de Rohan, M™° de Montbazon, 
Desforts, le futur contrôleur général. M™® Martel, la 
beauté de Paris d'alors, le maréchal de Villeroy at- 
tiré par les beaux yeux de M""® de Sagonne, la fille 
de Bernard, et que l'on ménageait pour qu'il fermât 
les yeux sur la banqueroute de 32 millions que 
Bernard faisait sur la place de Lyon, Brossoré, qui 
devint secrétaire des commandements de la Reine, 

(1) Mélanges de M"" de Necker, vol. II. 

(2) Portrait! et caractères, par Senac de Meilhan. 



96 LA FEMME 

M*"*" de Maisons, sœur de la maréchale de Villars, 
Haute-Roche, conseiller au parlement, M°* Fontaine, 
fille de la Dancourt et maîtresse de Bernard (l). 

Un autre salon dont parlent les Mémoires d'un 
homme de qualité, c'était le salon de Law. On s'y ré- 
unissait autour d'un souper égayé par l'enjouement 
de la maîtresse de la maison, et l'on y entendait 
Jusqu'à minuit, jusqu'à l'heure des affaires, mille 
charmantes folies sortir de la bouche de l'homme 
portant la fortune d'un peuple et sentant le crédit 
de la France crouler sous lui. 

A côté de ce salon brillait le salon de M°*® de 
Pléneuf, cette femme faite, selon l'expression de 
Saint-Simon, « pour fendre la nue àl'opéra et y faire 
admirer la déesse. » A cette beauté M"*® de Pléneuf 
joignait l'esprit, l'intrigue, et comme une grâce de 
domination. Son salon avait encore l'agrément de sa 
fille, de cette fille qui sera M""® de Prie, et que 
d'Argenson appelle « la fleur des pois du siècle » : 
air de nymphe, visage délicat, de jolies joues, des 
cheveux cendrés, des yeux un peu chinois, mais vifs 
et gais, l'attrayante personne possédait tout ce qu'on 
appelait alors « des je ne sais quoi qui enlèvent». La 
musique était le grand plaisir de ce salon, et c'est 
de chez M"® de Pléneuf que sortira, patronnée par 
j^mc (j(3 Prie, l'idée de ces concerts degli Paganti te- 
nus chez Crozat et immortalisés par un des derniers 
coups de crayon de Watteau dans ce dessin, léger 

(1) Mémoires de Hénault. La table de Bernard, d'après le témoignage 
de Barbier, coûtait par an, pour le dîner seulement, 150,000 livres. 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 97 

comme Tâme d'un air italien, qu'on voit au musée 
du Louvre (1); premiers grands concerts du siècle 
auxquels devaient succéder les fameux concerts de 
rhôtel Lubert présidés par la fille du président, et 
courus par les personnes les plus qualifiées de 
France (2). — Et quelquefois la bonne compagnie de 
ce temps poussait jusqu'à Plaisance, jusqu'au beau 
château des Paris-Montmartel , où , après le dîner, 
une loterie de bijoux magnifiques versait les dia- 
mants dans le cercle des femmes (3). 

L'argent a toujours été glorieux en France, et la 
tradition de BuUion servant à ses convives des mé- 
dailles d'or se continue dans les hommes d'argent 
qui lui succèdent. Mais les traitants se façonnent 
dans le dix-huitième siècle ; ils se forment aux déli- 
catesses et aux raffinements du temps. Leur généro- 
sité se dépouille de grossièreté et de brutalité : elle 
vise à être bien élevée, galante, à avoir le bon air, 
elle prend une coquetterie et une modestie. Leur 
opulence n'éclate plus ; elle n'est plus un soufflet 
donné aux gens : l'esprit lui vient ainsi que l'inven- 
tion. Elle se pare de recherches, d'imaginations, 
d'une grâce, oii le goût d'un caprice de femme semble 

(1) Les trois virtuoses de ce concert représentés par Watteau étaient 
le flûtiste Antoine, le chanteur italien Paccini, la chanteuse d'Ârgenon 
Mathieu Marais nous apprend que M"* d'Argenon, qui chantait d'une 
manière très-remàrquahle, était une nièce du peintre Lafosse qui habi- 
tait chez Crozat; c'était un concert de musique italienne établi par 
M** de Prie, qui avait choisi soixante auditeurs qui devaient donner 
400 livres par an. 

(2) Notice sur les femmes illustres, 1769. 

(3) L'Ami des femmes, 1758. Annotation manuscrite de Jam«t. 



98 LA FEMME 

se mêler à la folie d*un grand seigneur. Elle s'élève 
aux charmantes attentions, aux prodigieuses fan- 
taisies de ce Bouret qui, ne pouvant faire manger à 
une femme, condamnée au régime du lait, un litron 
de petits pois, — une primeur de cent écus 1 — les 
fai.^ait donner à sa vache ! 

De ce côté du monde, la finance, dans cet ordre 
de l'argent, éclate, en se voilant à peine, le désir, 
l'ambition, la fureur d'attirer les gens de qualité. 
Maîtres et maîtresses de maison ne reculent devant 
aucun effort, devant aucune peine, devant aucune 
dépense pour avoir cet honneur si disputé, si envié, 
l'honneur de recevoir un peu de la cour et quelques 
femmes nobles. C'est l'idée fixe, la préoccupation 
constante, souvent la ruine du financier et de la fi- 
nancière. Et comme ils jettent largement de leur 
opulence dans leurs appartements, dans leur mobi- 
lier, dans leurs cuisines, dans leurs fêtes, pour donner 
à la noblesse la tentation d'entrer chez eux, de s'y 
asseoir un moment, et d'y laisser tomber le ^ruit de 
ses titres qu'on ramasse pour le faire sonner ! Que 
ne fait-on pas pour se rendre dignes de telles visites, 
pour frotter contre un vieux nom son argent neuf? 
Ce sont des soumissions, mille ambassades, c'est la 
liste de sa société qu'on soumet à l'homme ou à la 
femme de Versailles ; c'est le choix qu'on lui laisse, 
c'est la permission qu'on lui donne d'amener ceux 
et celles qu'il désire : c'est la porte de son salon dont 
on lui donne la clef. 

Le plus grand salon de finance du dix-huitième 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 99 

siècle fut le salon de Grimod de la Reynière, « le 
premier souper de Paris», ainsi qu'on rappelait (1). 
NéedeJarente et tenant par sa famille à une grande 
maison, M"® de la Reynière était désolée de n'être 
pas mariée à un homme de qualité, désolée d'être 
une financière à laquelle était défendue la présenta- 
tion à la cour. S'il ûiut en croire le portrait qu'en a 
tracé M™* de Genlis sous le nom de M""® d'Olcy dans 

Adèle et Tkéodm^e, elle ne pouvait entendre parler du, ' 

*e 
Roi, de la Reine, de Versailles, d'un grand habit, de 

tout ce qui lui rappelait le monde où son or ne pou- 
vait atteindre, sans éprouver des angoisses inté-" 
rieures si violentes qu'elles échappaient au dehors : 
elle rompait aussitôt la conversation. Pour s'étourdir 
et se tromper, elle avait appelé Versailles chez elle. 
Une chère exquise, des fêtes merveilleuses, un luxe 
qui par l'excès touchait à la majesté, avaient amené 
dans son hôtel les hommes et les femmes du plus 
haut parage, et elle était arrivée à avoir pour amies 
intimes la comtesse de Melfort et la comtesse de 
Tessé, pour monde habituel ce qu'il y avait de 
mieux nommé. De là bien des colères et bien des in- 
gratitudes autour d'elle, bien des jalousies encore 



(l) « Avez-vous Iules Deux Éloges? — Ah! mon Dieu! le petit Cossé 
est mort, c'est une désolation ! — M. de Clermont qui vient de perdre 
sa femme ! — Hé bien ! madame, et M. Chambonneau qui doit reprendre 
la sienne; mais c'est affreux! — A propos, on dit qu'on vient de nom- 
mer deux dames à M"** Elisabeth. Si je le sais! — Bon! ne voilà-t-il 
pas que je viens de me faire écrire chez M">« de Bouchcrolies! — Sou- 
pes-vous par hazard chez Jl/"« de la Reynière ? » Telle était, d'après Wal- 
pole, la sténographie de la conversation du monde quintessencié de 
Paris, le 9 septembre 1775, à midi moins un quart. 



/ 



100 Là femme 

excitées par sa beauté, par la magnificence de son 
train, par la suprême élégance de sa toilette, par la 
facilité si noble de son accueil. On exagéra les ridi- 
cules de cette financière délicate et vaporeuse qui se 
plaignait toujours de sa santé ; et Ton oublia de voir 
Ja bonté, la charité, la bienfaisance qui rachetaient 
largement en elle les faiblesses et les petites vanités 
si durement humiliées par les sociétés, les soupers 
fit les cochonailles de son fils (4). — Il semble qu'il y 
ait dans les richesses un degré qui les rend inexcu- 
sables , et où les vertus mêmes ne sont pas pardon- 
nées. 

En sortant du salon Grimod de la Reynière, .l'on 
trouvait le salon Trudaine familièrement appelé « le 
salon du garçon philosophe », où deux grands dîners 
par semaine et un souper, tous les soirs, amenaient 
les ducs et les pairs, les ambassadeurs et les étran- 
gers de distinction, la première noblesse, le simple 
gentilhomme, les gens de lettres, la robe, la finance, 
tout ce que Paris avait de nommé ou de connu. C'é- 
tait l'endroit où se rassemblait en hommes la meil- 
leure compagnie, et où l'on trouvait la conversation 
la plus solide aussi bien que la causerie la plus pi- 
quante. Cependant le complet agrément de ce monde 
était un peu empêché par la maîtresse de maison, 
]y|me Trudaine, femme spirituelle, aimable, sensible, 



(1) Mémoires d'un voyageur qui se repose, vol. H. — Mémoires de 
M"»« de Genlis, vol. I. — Nini, le délicat mouleur de Chaumont, a fait, 
en 1769, du buste de Suzanne Jarente de la Reynière» le chef-d*œuvre 
de ses médaillons en terre cuite. 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. l/^l 

mais qui jouait avec affectation le mépris pour les 
préjugés du siècle, et dont Tattention silencieuse, 
un peu dédaigneuse, laissait tomber autour d'elle 
une certaine froideur. 

Au contraire, il y avait de l'aisance et de la bon- 
homie dans une maison célèbre par sa table, la plus 
somptueuse peut-être de Paris, et par ses concerts si 
recherchés. Cette maison, la maison de M. Laborde, 
était tenue par une femme vertueuse et raisonnable, 
plus sage que les autres financières, moins engouée 
de noblesse, accueillant avec politesse, mais sans 
empressement, les avances et les caresses des 
grandes dames, et se réservant dans ce salon où le 
monde passait un petit coin d'intimité, un petit cercle 
d'amis choisis (4). 

Que de vie, que de bruit dans un autre salon, dont 
il reste aujourd'hui à peine un nom, le salon de 
M"*® Dumoley I un salon un peu à la façon de ces hô- 
tels de là place Vendôme, de la place Royale, où l'on 
ajoutait sans le savoir des scènes si comiques à 
Turcaret, où l'on ne recevait pas les hommes sans 
dentelles arrivant à pied. M"* Dumoley était une 
personne occupée toute la semaine du nombre 
d'hommes qu'elle devait avoir à son lundi, et savou- 
rant d'avance les louanges sur la richesse de ses 
ameublements, le luxe de sa table, le goût de son 



(1) Dans le inonde de la finance Métra cite encore les fins dtners de 
M"* Herbert et de M"* Chanteclair, dtners que faisaient plus rares, en 
1775, la résiliation de leurs baux de ferme et l'établissement des yoU 
tures publiques remplaçant les coches, 

9. 



102 LA FEMME 

opulence. Réglant son accueil sur la fortune et la 
noblesse des gens, affichant les gens titrés, montant 
au plus extrême des airs de la cour, elle voulait bien 
trouver dans l'esprit d'un homme un prétexte à le 
recevoir quelquefois. Cette complaisance la sauvait 
un peu du ridicule. M™® Dumoley avait encore pour 
elle les restes d'un aimable visage, un agréable vernis 
de politesse, un joli petit esprit de femme qui par- 
fois lui mettait la plume en main et lui faisait tracer 
un amusant croquis de « la figure en zigzag de l'abbé 
Delille » (1). Et le portrait de la financière sera fini 
quand nous aurons ajouté avec la méchanceté d'un 
contemporain : « Elle ne fait point entrer l'amour 
dans ses moyens de bonheur. Acceptant à la cam- 
pagne, en voyage, aux eaux, de petits soins offerts 
sans aucuns frais de sentiment et payés par elle en 
sentiments presque purs, elle ne serait capable de 
descendre à des complaisances un peu marquées 
que pour un homme titré (2). » 

Mais le salon de finance où le monde trouvait les 
plus vives distractions, les fêtes les plus animées, un 
spectacle continuel, était la maison de M. de la Pope- 
linièreàPassy, oi^Gossec et Gaïffre conduisaient les 
concerts, où Deshayes, le maître de ballets de la Go- 

(1) Correspondance de Grimin, vol. XI. 

(2) Galerie des dames françoises. Félicie. — Il y a un joli portrait de 
M"* Lecoulteux de Moley, gravé par Augustin de Saint- Aubin en 1776, 
d'après un dessin de Cochin. Le même Oochin a dessiné un portrait de 
l'ancienne chanteuse en tête d'un recueil de morceaux de musique^ où 
son joli profil est enfermé dans un médaillon appuyé contre un forte- 
piano au-dessous duquel des Amours déchiffrent de la musique et jouent 
du violon et du basson. Ce dernier portrait a été gravé par Nicollet. 



AU DIX-HUITIEME SIÈCLE. 103 

médie-Italienne, réglait les divertissements ; maison 
pareille à un théâtre avec sa scène machinée comme 
un petit Opéra et ses corridors remplis d'artistes, 
d'hommes de lettres, de virtuoses, de danseuses qui 
y mangeaient, couchaient, logeaient comme dans un 
hôtel garni d'habitude ; maison hospitalière à tous 
les arts, pleine du bruit de tous les talents, vestibule 
de l'Opéra, où descendaient tous les violons, les 
chanteurs et les chanteuses d'Italie, où les danses, 
les chants, les symphonies, le ramage des petits et 
des grands airs, ne cessaient pas du matin au soir! 
Ce n'était point assez que les jours de spectacle, et 
ces grandes réceptions du mardi où venaient d'Olivet, 
Rameau, M™' Riccoboni, Vaucanson, lepoëteBertin, 
Vanloo et sa femme, la chanteuse à la voix de ros- 
signol; la maison avait encore ses dimanches où 
Paris arrivait dès le matin, pour la messe en mu- 
sique de Gossec, arrivait plus tard pour le grand 
dîner, arrivait à cinq heures pour le couvert dans la 
grande galerie, arrivait à neuf heures pour le souper, 
arrivait après neuf heures pour la petite musique 
particulière où jouait Mondonville. 

Une femme donnait le mouvement à toutes ces 
fêtes, une femme rare et charmante, M"*« de la 
Popelinière. A la beauté et à la grâce de la beauté, 
elle joignait l'esprit, la verve d'imagination et de pa- 
role, la délicatesse, la finesse, un goût exquis des 
choses de l'art et de la littérature, le naturel du ton 
et la simplicité de l'âme. Fille d'une comédienne, la 
Dancourt, et d'abord maîtresse du financier qui lui 



à 



104 LA FEMME 

avait promis le mariage et se dérobait tout douce- 
ment à sa promesse, elle avait été conter son chagrin 
à M°* de Tencin. « Il vous épousera, j'en fais mon 
affaire, » lui avait dit M"*® de Tencin, et elle n'avait 
rien trouvé de mieux que de travailler sourdement 
les scrupules religieux du vieux Fleury; en sorte 
qu'au rembaillement des fermes, Fleury faisait à la 
Popelinière une condition d'épouser sa maîtresse. 
La petite Dancourt se trouva être, une fois mariée, 
une maîtresse de salon admirable. Elle racheta son 
passé en l'oubliant, sans mettre de l'orgueil sur cet 
oubli; elle chercha à plaire, et elle y parvint si bien, 
elle fut si bien adoptée par la mode, que peu à peu, 
sans y songer, elle fut portée naturellement dans un 
monde où le financier ne pouvait la suivre, dans des 
soupers où il n'était pas invité. Il voulut la retenir, 
la retirer de ces grandes relations qui le rendaient 
jaloux; car, en la voyant si courtisée, il avait repris 
de l'amour pour elle. Elle traita ces prétentions de 
tyrannie capricieuse, d'esclavage humiliant; et bien- 
tôt arrivait la découverte de la liaison avec Richelieu 
que suivait la séparation des époux. Mais déjà, elle 
était malade du mal qui devait la tuer, et sur lequel 
elle semble mettre la main pour le faire taire quand 
elle écrit à Richelieu. Un cancer emportait la pauvre 
femme. 

Cette mort n'assombrissait qu'un moment la mai- 
son de la Popelinière, bientôt remarié avec la jolie 
M"® de Mondran, qu'il épousait sur la réputation de 
ses talents. Mais ce n'était plus M"® de la Popelinière. 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 105 

Malgré tous ses talents, son esprit, son art de grande 
comédienne, la nouvelle maîtresse du salon de la 
Popelinièren*avait plus la grâce attachante, attirante 
de celle qui l'avait précédée. Le monde affluait tou- 
jours ; mais il n'accourait plus que par curiosité pour 
les fêtes et la magnificence de Thôte (1). 

(1) Mémoires de M"* de Genlit, roi. 1. — Mémoires de Marmontel, 
vol. I 



III 



LA DISSIPATION DU MONDB 



Peignons au milieu de ce monde la vie de la femme 
mondaine. 

Ce n'est que vers les onze heures qu'il commence 
i faire jour chez une femme de bon ton du dix-hui- 
tième siècle. Jusque-là « il n'est pas encore jour » : 
c'est l'expression consacrée qui fermé sa porte. Une 
raie de lumière glissant du haut du volet, un aboie- 
ment do bichon ou de la petite chienne gredine 
couchée sur le lit à ses pieds, l'éveille : elle détourne 
son rideau, elle ouvre les yeux dans ce demi-jour de 
sa chambre toute pleine encore des tiédeurs de la 
nuit, et elle sonne. On gratte ; c'est le feu qu'une 
femme de chambre vient faire. La maîtresse demande 
le temps qu'il ftiil, se plaint d'une nuit affreuse^ 
trempe ses lèvres à une tasse de chocolat. Puis, jetant 
ses pieds sur le tapis, sautant et s'asseyant sur le 
bord du liK caressant d'une main la petite chienne, 



LA FEMME AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 107 

de l'autre retenant sa chemise, elle laisse ses deux 
femmes lui passer une jupe et lui chausser, en s'a- 
genouillant, ses deux mules. Gela fait, elle s'aban- 
donne aux bras de ses femmes, qui la transportent 
sur une magnifique délassante, et la voilà devant sa 
toilette. Dans l'appartement de la femme, c'est le 
meuble de triomphe que cette table surmontée d'une 
glace, parée de dentelles comme un autel, enveloppée 
de mousseline comme un berceau, toute encombrée 
de philtres et de parures, fards, pâtes, mouches, 
odeurs, vermillon, rouge minéral, végétal, blanc chi- 
mique, bleu de veine, vinaigre de Maille contre les 
rides (4), etles rubans, et les tresses, et les aigrettes, 
petit monde enchanté des coquetteries du siècle d'où 



(1) Dans ce siècle où la toilette tient une si grande place dans la vie 
de la femme , où réclat du teint est en si grand honneur, où sa fraî- 
cheur, la fraîcheur d'un temt de couvent est si appréciée, si recherchée, 
que la vieille maréchale de Olérambaut n'affronte jamais l'air extérieur 
sans un loup de velours sur le visage, — il existe, indépendamment du 
blanc et du rouge, mille pâtes, mille essences, toutes sortes d'eaux pour 
Tembellissement et la conservation du teint. C'est le baume blanc ; c'est 
l'eau pour rendre la peau de la face vermeille, l'eau pour blanchir, l'eau 
pour les teints grossiers, l'eau pour nourrir et laver les teints corrodés, 
l'eau pour faire pâlir lorsqu'on est trop rouge, Feau de chair admirable 
pour les teints jaunes et biUeux, l'eau pour conserver le teint fin des 
personnes maigres, enfin l'eau ■ pour rendre le visage comme à vingt 
ans ». Viennent ensuite les eaux et les laits contre les rides, les tannes 
les rousseurs, les rougeurs, les boutons, le h&le du soleil et du froid* 
puis les mouchoirs de Vénus, les bandeaux pénétrés de cire vierge qui 
lissent et purifient la peau du front; on va jusqu'à faire suer des 
feuilles d'or dans un limon exposé au feu poiff donner au visage « un 
lustre surnaturel ». N'oublions point la pommade pour effacer les 
marques de la petite vérole, et en remplir les creux, pommade qui suc- 
cède à cette Eau de beauté, inventée par le parfumeur du roi d'Angle- 
terre, donnant au teint, à la gorge un air de fraîcheur naturel, rendant 
!• rouge couleur de chair et enlevant à la peau par le lavage toute 



106 LA FEMME 

s'envole un air d*ambre dans un nuage de poudre I 
— Depuis longtemps les experts ont réglé sa place : 
la toilette est toujours dans un cabinet au nord, pour 
que le jour net, la clarté sans miroitement d'un ate- 
lier de peinture tombe sur la femme qui s'habille. 

Une femme alors devant la glace ajuste à sa maî- 
tresse le corps échancré et serré des deux côtés, et le 
lui lace au dos avec un cordonnet qui ^ar instants se 
prend dans la chemise qu'il retrousse. Le cartel en 
forme de lyre accroché au panneau marque plus de 
midi; la porte, mal fermée derrière le paravent, s'est 
déjà ouverte pour un charmant homme qui, assis à 
côté du coffre aux robes, le coude appuyé à la toi- 
lette, un bras jeté derrière le fauteuil, regarde ha- 
biller la dame d'un air de confidence. Le moment du 
grand lever est venu ; et voici tous les courtisans et 
tous les familiers qui viennent faire cercle autour de 
la femme en manteau de lit. C'est l'instant du règne 
de la femme. Elle est friande, elle est charmante, 
ramassée dans son corset, avec cet aimable désordre 
et cet air chiffonné du déshabillé du matin. Aussi 
que de monde autour d'elle! C'est un marquis, un 
chevalier, ce sont des robins et des beaux esprits. Et, 
tout assaillie de compliments, elle répond, elle sou- 
rit, remuant à tout moment, choisissant un bonnet, 
puis un autre, lai^ant en suspens la main du coif- 

tirace de petite vérole {Mercure 1722). Et pour les cheveux, pour les 
dents, pour les ongles, etc., c'étaient autant de recettes, autant de 
baumes, d'onguents, de petits pots, de flacons. — Voyez la Toilette de 
Vénus, extrait du Médecin des Dames ou VArt de les co)iserver en uanté» 
Paris, 1771, et la Toilette de Flore* 



AU DIX-HUITIEME SIÈCLE. 109 

feur forcé d'attendre, le peigne en Tair, que cette tête 
de girouette se fixe un instant pour pouvoir enfin 
faire une boucle à la dérobée. C'est là qu'on dépêche 
les grandes affaires, qu'on reçoit Tamour, qu'on le 
gronde, qu'on le caresse, qu'on le congédie ; c'est là 
qu'au milieu du babil interrompu et coupé, on écrit 
ces délicieux billets du matin plus aisés que ceux du 
soir et où le cœur se montre en négligé. Cependant 
les deux sonnettes du cabinet font sans cesse un ca- 
rillon étourdissant : ce sont des caprices, des ordres, 
des commissions ; toute la livrée est mise en cam- 
pagne pour aller prendre l'affiche de la comédie , 
acheter des bouquets, s'informer quand la mar- 
chande de modes apportera des rubans d'un nouveau 
goût, et quand le vis-à-vis sera peint. Le colporteur 
entre avec les scandales du jour, tirant de sa balle 
des brochures dont une toilette ne peut se passer, et 
qu'on gardera trois jours, assure-t-il, sans être tenté 
d'en faire des papillotes. Le médecin de madame la 
complimente sur son magnifique teint, sa brillante 
santé, « la collection de ses grâces ». Et l'abbé, car 
l'abbé est de fondation à la toilette, quelque petit 
abbé vif et sémillant, se trémoussant sur le siège 
qu'une femme lui a avancé, conte l'anecdote du 
jour, ou fredonne l'ariette courante, pirouette sur le 
talon, et taille des mouches tout en parlant. On va, 
on vient, on piétine autour de la toilette : un homme 
à talent gratte une guitare que les rires font taire, 
un marin présente un sapajou ou un perroquet, 
un petit marchand de fleurs, remarqué la veille à la 

10 



110 LA FEMME 

porte du Vauxhall , offre des odeurs, des piqûres de 
Marseille ou des bonbons. Une marchande déroule 
sur un fauteuil une soie gorge de pigeon ou fleur de 
pêcher; et à tout cela: « Quen dit Vahhél » fait la 
jolie femme qui se retourne à demi, et, revenant à la 
glace, se pose au coin de Tœil une mouche assassine, 
tandis que Tabbé lorgne la soierie et la mar- 
chande (4). 

Heure charmante du matin, que le dix-huitième 
siècle appelait poétiquement la jeunesse de la journée! 
La coquetterie semblait se lever, la beauté renaissait 
dans le bruit, l'empressement, l'adoration d'une 
cour. Il y avait auprès de la toilette un mouvement 
délicieux, et qu'animait encore l'activité des femmes 
de chambre autour de leur maîtresse, le travail léger 
des soubrettes lestes et voltigeantes. On les voyait à 
tout moment passer et repasser, aller et revenir, et 
doucement trottiner, tantôt du vent de leur jupe fai- 
sant leverla poudre tombée, tantôt agenouillées ten- 
dant les mules, ou bien droites tirant du bout des 
doigts le lacet d'un corps, ou bien encore penchées 
mettant la main à un accommodage de cheveux. Et 
quel air à tout celai Imaginez Clairette, Philippine 
ou Mutine, de fines matoises, des minois délicats, la 



(1) Les Mille et Une Folies, par M. N... Londres^ 1785. —Le Colpor- 
teur, histoire morale et critique par Chevrier. Londres , l'an de la Vé- 
rité 1774. — Le Nouvel Abailard, ou Lettres d'un singe, aux Indes, 
1763. — Ces Messieurs et ces Dames à leur toilette. — Quen dit l'abbé! 
dessiné par I^avreince, gravé par Delaunay ; la Toilette, peinte pw Bau« 
douin , gravée par Ponce ; le Lever^ gravé par Massard. — Tableau de 
Paris (par Mercier). Amsterdam, 1783, vol. VI. 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 111 

plus jolie tournure de visage, les yeux les plus fripons, 
la peau blanche, le pied mignon, et Tensemble de 
figure le plus frais (4). Car la femme d'alors voulait 
du joli dans tout ce qui Tentourait. Elle aimait les 
suivantes avenantes et ragoûtantes. Elle les prenait, 
sans jalousie, pour accompagner sa beauté ou pour 
lui rappeler sa jeunesse; et elle mettait à les choisir 
Tamour-propre et le goût de la duchesse de Gram- 
mont dont les chambrières étaient si renommées (2). 
II semble qu'elle ait voulu donner à Baudouin ces 
modèles de filles ravissantes, si bien parées des dé- 
pouilles encore fraîches de leurs maîtresses, le petit 
papillon de dentelle posé sur le haut de la tête, le 
fichu des Indes glissant entre les deux seins, les bras 
nus sortant des dentelles, la jupe retroussée et fal- 
balassée, le grand tablier de linge à bavette sur la 
poitrine (3) ; toilette des grandes maisons qui fait si 
vite oublier à la femme de chambre sa tenue passée 
dans les maisons bourgeoises où elle a d'abord servi, 
le juste de molleton rayé, la jupe de calemande, le 
bonnet rond de simple batiste, les cheveux sans 
poudre, la croix d'or au cou au bout d'une ganse 
noire, etle tablier de toile à carreaux rouges (4). Mais 
alors elle savait tout au plus lire et écrire, faire un lit, 

(1) Les Lauriers ecclésiastiques, ou Campagnes de Tabbé T... à Luxu- 
ropolis, 1777. 

(2) Correspondance secrète, par Métra, vol. II. 

(3) Voyez les planches de Baudouin , les planches de Freudeberg, 
p«ur le Monument du costume physique et moral de la fin du dix-hui- 
tième siècle; la Femme de chambre, par Cochin, et la Jolie Femme de 
chambre, publiée chez Aveline. 

(4) Les Contemporaines, vol. L 



112 LA FEMME 

une petite soupe, blanchir le menu linge, coudre, rac- 
commoder (1); maintenant, que de talents! Elle est 
femme de chambre, coiffeuse, habilleuse, ouvrière, 
couturière. Elle sait faire de la tapisserie à point 
carré et à petit point, monter une blonde, attacher 
un falbala ou des quilles (2). Elle est précieuse à ma- 
dame qui la traite presque en femme de compagnie. 
Et à force de voir d'en bas la meilleure société, elle 
en prend àTantichambreetdans l'office le maintien, 
les petits airs, les travers et l'élégance (3) ; si bien 
qu'elle pourrait, comme Lisette, doubler sa maîtresse 
dans les Jeux de l'Amour. Elle porte dans toute sa 
personne comme un goût de monde qui fait dans ce 
siècle sa tentation si grande, qui irrite l'infidélité de 
ces maris peints par Baudouin dans V Épouse indis- 
C7'ète, qui inspire au fils du comte de Soyecourt cette 
furieuse passion pour la femme de chambre de sa 
mère (4). Les grâces de la femme de chambre, ce sont 
les grâces de Marton devenant les grâces de Suzanne. 
Si élégantes, si coquettes, si provocantes qu'elles 
soient, ces femmes de service ont souvent de la 
vertu ; presque toujours elles ont une vertu : le dé- 
vouement, si commun dans le service plein de dou- 
ceur de ce temps où les maîtresses faisaient danser 
aux chansons dans leur antichambre (5), où les 
Choiseul donnaient le bal aux domestiques de leurs 

(1) Les Illustres Françoises, vol. III. 

(2) Angola, vol. I. 

(3) Mémoires de M"" Roland, publiés par Barrière, vol. 1, 

(4) Correspondance secrète, vol. IX. 

(5) Les Illustres Françoises, vol. IIL 






AU DIX-HUIT,IÈME SIÈCLE. U3 

amis (1). A côté du nom de M»® du Deffant, de M'^* de 
Lespinasse, de M"® Aïssé, l'histoire n'a-t-elle pas 
conservé le souvenir de ces trois servantes attachées 
à leur mémoire comme elles furent attachées et 
pour ainsi dire mêlées à leur vie : Devreux, Rondet, et 
cette Sophie qui, après la mort de sa maîtresse, entra 
de chagrin dans un couvent (2)? 

La toilette finie, — et cette toilette n'est souvent 
qu'une des trois toilettes de la journée (3), — la 
femme va répéter l'ariette nouvelle et s'accompa- 
gner au clavecin ; ou bien elle prend sa leçon de 
harpe, cette leçon, dessinée par Moreau dans V Ac- 
cord parfait, qui met le bras en si beau jour, fait 
jouer si joliment la main, et donne au visage un 
air d'enthousiasme fort apprécié par le siècle de 
M"*® de Genlis (4). Est-ce le temps du règne de 
Tronchin imposant l'exercice à la femme comme 
une sorte de devoir à la mode ? L'ordre est donné 
de seller un joli cheval dont la crinière est nouée 
tout le long de rubans, dont la queue ornée d'une 
rosette flotte au vent qui la fouette. Et suivie par un 
seul palefrenier, la femme galope jusqu'au bois 4e 
Boulogne dans une veste amazone de satin vert ga- 
lonné d'or, à la jupe rose soutachée de dentelles 
d'argent. C'est la grande distraction des élégantes 
quand l'hygiène est de bon ton. Le bois de Boulogne 



(1) Lettres de M"« du Deflfand, vol. m. 

(2) Lettres de M"* Aïssé. Préface par M. Sainte-Beuve. 

(3) Mélanges par le prince de Ligne, vol. XIIL 

(4) Contes moraux de Marmontel. Merlin, 1765, vol. IL 



114 LA FEMME 

se remplit de cavalcades où les amazones se croisent 
avec les cavaliers. Le cheval donne à la femme mille 
coquetteries, une allure . nouvelle, piquante, libre, 
le charme d'un demi-travestissement, les provoca- 
tions singulières de ce costume d'homme dans le- 
quel M"® du Barry a voulu être peinte, a voulu 
être gravée: ainsi l'on se figurerait la Volupté 
essayant l'uniforme de Chérubin. Tailleurs et cou- 
turières s'empressent à renouveler la mode théâ- 
trale des amazones du commencement du siècle; 
ils s'appliquent à trouver l'habit le moins habillé 
qui soit en même temps le plus simple et le plus 
galant. Et les femmes à cheval, que le bois de 
Boulogne voit passer en 1786 dans ses allées de pous- 
sière, portent la veste de pékin puce à trois collets, 
garnie sur le devant et aux ouvertures des poches de 
petits boutons d'ivoire ; la jupe pareille, bordée d'un 
ruban rose, cache et montre, en allant et venant, un 
soulier de peau rose à talon plat. Un petit gilet de 
pékin vert pomme se croise et se rabat sur la poi- 
trine, au-dessous d'une large cravate de gaze blanche 
qui fait au cou un gros nœud. Sur un chapeau de 
feutre de laine couleur queue de serin, la nuance en 
vogue, tremble, se balance et s'envole un bouquet 
de plumes blanches et vertes ; et les cheveux, serrés 
en gros catogan, à la manière des hommes, parfois 
enfermés dans une coiffure au flambeau d'amour, 
battent au dos des amazones (1). 

(1) Cabiuet dw modes, 1786, 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 115 

Avant Tronchin, la lecture des nouvelles manus- 
crites, quelques brochures feuilletées menaient la 
femme jusqu'au dîner (1). Le dîner achevé, les che- 
vaux attelés, la femme sortait. Elle faisait ses visites, 
mille courses ; elle passait au Palais-Marchand, et 
chez les marchandes de modes pour choisir quel- 
ques dentelles ou les petites oyes les plus élégantes. 
Elle entrait au Chagrin de Turquie^ la boutique de 
joaillerie à la mode, où on lui montrait les aigrettes 
du dernier goût, les girandoles, les boucles, les 
esclavages, les rivières de diamants (2). Elle battait la 
ville, courait les curiosités du jour, allait donner un 
regard au bâtiment âni, à Tincendie fumant, à la 
tapisserie exposée. Tout en courant d'ici là, d'une 
chose à une autre, elle mettait des billets de visite, 
elle se faisait écrire à une dizaine de portes, elle 
entrait dans vingt maisons, elle y restait le temps 
d'une embrassade, d'une médisance et d'un com- 
pliment. Souvent elle se montrait dans une désobli- 
geante « azurée comme le firmament », et quand 
le jour commençait à baisser elle faisait toucher aux 
Tuileries : c'était le moment brillant de la prome- 
nade, la belle heiire du beau monde, et il n'y aurait 
pas eu de décence à s'y montrer plus tôt. Les dia- 
mants brillaient dans la grande allée, dont quatre 
paniers prenaient toute la largeur ; et jusqu'au bout 

(1) Kheore du diner remonte dans le dix-huitième siècle d*iine heare 
à quatre. Cette dernière heure de quatre heures gêne les vieilles gens 
habitués aux heures du commencement du siècle et font refuser à 
M** de Créqui les dîners de M">* Necker. 

(2) Angola, vol. n. 



ne LA FEMME 

de ces Tuileries, où Richelieu mourant se traînera 
pour saluer une dernière fois Paris , le soleil et la 
femme, on voyait des révérences de grandes dames 
rendues, d'un air distrait, aux hommes qui défilaient. 
Les grands habits, les grandes toilettes passaient, 
mêlés aux petites toilettes, aux déshabillés des 
femmes qui venaient promener « leur nonchalance 
ou leur mauvaise santé » ; le panier à ouvrage à la 
ceinture, le petit chien sous le bras, ces dernières 
allaient lentement, la coifTure avancée, un soupçon 
de rouge à la joue, en robe ouverte, en jupe falba- 
lassée et assez courte pour laisser voir un pied 
chaussé d'une mule blanche. A chaque pas, dans tout 
ce monde qui se croisait, c'étaient des rencontres, 
des reconnaissances, un regard, un mot échangé, un 
bras offert, et qu'on prenait pour l'enlever à une 
autre. Parfois, en se promenant, l'idée venait d'une 
partie improvisée. On attendait, en faisant le tour du 
grandbassin, que le Pont tournant fût fermé ; et, après 
un souper chez le Suisse, on avait à soi le jardin et la 
nuit (1). — Parfois encore Ton finissait la journée par 
une partie de garçon, un souper aux Porcherons ou 
au Porta l'Anglais (2), à moins que l'on ne préférât 
le passe-temps de ces nuits blanches du Cours la Reine, 
nuits joyeuses et brillantes, pleines de symphonies, 
et d'illuminations, et de jeux, qui retenaient jusqu'à 
l'aube les hommes et les femmes à la mode (3). 

(1) Le Livre des quatre couleurs. — Angola, vol. L 

(2) liCttres juives. La Haye, 1742, vol. I. 

(3) Mercure de France» ju'Uet 1721. 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 117 

Mais le plus souvent, les jours qui n'étaient point 
jours d'opéra ou grands jours de comédie, la femme 
se laissait entraîner à quelqu'une de ces foires qui 
mettaient un coin de carnaval dans Paris ou dans la 
campagne autour de Paris. Une compagnie l'emme- 
nait à la foire de Bezons, à la foire Saint-Ovide, à la 
foire Saint-Laurent et de préférence à la foire Saint- 
Germain, qui l'éblouissaient, l'étourdissaient et 
l'amusaient avec leurs mille lumières, leurs bruits 
de toutes sortes, leurs spectacles de toute espèce : 
cris de marchands, appels et compliments, annonces 
et représentations de danseurs de corde, de joueurs 
de gobelets, de faiseurs de tours de gibecière, de 
montreurs d'ouvrages mécaniques, boutiques où l'on 
vendait de tout et des brochures nouvelles, fête de 
Babel dont la femme allait oublier la fatigue et le 
fracas à l'Opéra-Gomique (1). 

Plus tard tout est changé, les amusements, les 
promenades, la vogue des marchanids et les rendez- 
vous de la mode. On ne va plus au Palais-Marchand, 
on va au Palais-ftoyal. Ce n'est plus au Chagrin de 
Turquie, à peine si l'on sait encore ce nom, c'est à 
la Descente du Pont-Neuf, slxx Petit Dunkerque, au 
Petit, comme on dit familièrement, que s'arrêtent 
les petites maîtresses désœuvrées, et qu'elles perdent 
agréablement deux heures à choisir une délicieuse 
inutilité (2). Et de même que le Palais-Marchand est 
déserté pour le Palais-Royal, les Tuileries sont aban- 

(1) Le Livre à la mode, en Europe, chez les libraires, 100070060. 

(2) Tableau de Paris (par Mercier), vol. VII. 



118 LA FEMME 

données pour les boulevards, la nouvelle promenade 
en vogue, qui a son jour de mode, le jeudi, où Ton 
voit se presser toutes les voitures d'élégantes, les 
allemandes, les diligences, les dormeuses, les vis-à- 
vis, les solï, les paresseuses, les cabriolets, les sabots, 
les gondoles, les berlines à cul de singe, les baquets 
et les diables. Et ce ne sont qu'hommes et femmes 
du bel air se lorgnant d'un carrosse à l'autre, se sa- 
luant en levant et abaissant les glaces. Les chevaux 
vont au pas pour permettre aux promeneurs d'aller 
à la portière dire un bonjour à leurs connaissances, 
et les bouquetières montent sur les marchepieds 
pour offrir leurs fleurs aux dames (1). On s'arrête, 
on descend; on va prendre une glace aux tables 
placées devant le café Gaussin ou devant le café du 
Grand Alexandre ; et Ton regarde passer tout ce 
monde, défiler toutes ces voitures, les livrées, les 
figures, la mode, dans ce bruit des boulevards fait 
de tous les bruits : le fracas lointain des parades, le 
grommellement bourdonnant des buveurs, le siffle- 
ment des petites marchandes de nougat, la musique 
des vielleuses montagnardes, le claquement des 
coups de fouet, le hennissement des chevaux, le son 
des tambours et des trompettes (2). 

Le cadre des distractions de 1730, de 1740, de 
1750 est bien élargi. Les femmes vont maintenant 



(1) Les Portraits à la mode, les Remparts de Paris, dessinés par Saint- 
Aubin, gravés par Courtois et Duclos. 

(2) Déclaration de la mode portant règlement pour les promenades des 
boulevards. 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 119 

après le dîner, reculé à trois heures, aux sermons 
du père Anselme. Elles vont au Lycée. Elles vont 
voir la fabrication de la thériaque au Jardin des 
Plantes. Elles vont chez l'horloger Furet voir la né- 
gresse qui a l'heure peinte dans l'œil droit, les 
minutes dessinées dans l'œil gauche. Elles vont à 
Vincennes, qui a cessé d'être une prison, voir la 
chambre oîi fut enfermé le grand Gondé (1), ou bien 
chez Greuze admirer son tableau de Danaé (2). Elles 
vont encore voir la procession de trois cent treize 
esclaves français rachetés à Alger (3), ou l'hôtel Thé- 
lusson qui s'élève, ou les deux têtes parlantes de 
l'abbé Mical qui articulent quatre phrases (4). Elles 
vont faire dessiner leur profil, le faire éanre à main 
/ewéepar le calligraphe Bernard (5). Elles vont assister 
à l'inventaire de la marquise de Massiac, voir ce 
mobilier de deux millions, ce magasin d'étoffes et 
de porcelaines et de bijoux, comme il n'y en avait 
pas un à Paris (6). Après avoir fait dire une messe le 
matin pour le succès de l'ascension d'un aérostat, 
elles vont embrasser les frères Robert ou Pilatre du 
Rozier avant qu'ils ne s'enlèvent (7). L'engouement 
des sciences, des arts, de l'industrie, entré dans la 
société, a développé chez la femme une curiosité 



(1) Mémoires de la République des lettres, vol. XXVI. 

(2) Adèle et Théodore. 

(3) Mémoires de la République des lettres, vol. XXX. 

(4) Id., vol. XXVI. 

(5) Abrégé du Journal de Paris, vol. III, 

(6) Mémoires de la République des lettres, vol. II. 

(7) Correspondance secrète, vol. XVI. 



120 LA FEMME 

universelle et fébrile, une envie de tout voir et de 
tout connaître. Son imagination vole d'idées en 
idées, de spectacles en spectacles, d'occupations en 
occupations; sa journée n'est que mouvement, em- 
pressement, projets d'un instant, ardeur tourbillon- 
nante, inconstante, qui l'emporte aux quatre coins 
de Paris, sur les pas de l'opinion, sur les annonces 
des feuilles publiques, sur le bruit des systèmes, des 
théories, des cours et des expériences, sur le vent 
qu'il fait, sur l'air qui souffle, sur l'aile du caprice 
qui lui effleure le front en passant. Journée pleine 
et vide, grosse de désirs, d'aspirations, de résolu- 
tions, qui semble remuer avec ce qu'elle se promet 
de plaisirs sérieux et de distractions philosophiques, 
économiques même, la table d'une encyclopédie! 
Un méchant, qui est à peine un caricaturiste, l'a 
esquissée d'après nature, cette journée d'une femme 
de la fin du siècle, et il va nous en peindre le train, 
la fièvre, les zigzags, les arrêts à moitié chemin, la 
folie courante et à bâtons rompus. La femme sort ; 
elle passe prendre le chevalier, elle l'enlève : il l'ac- 
compagnera au cours d'anatomie où elle va. En 
route, elle rencontre la marquise, qui a besoin de la 
consulter sur la chose du monde la plus essentielle, 
et qui la mène chez sa marchande de modes. A trois 
portes de la marchande de modes, le chasseur du 
baron aborde la voiture de ces dames retardée par 
un embarras: c'est le baron, qui leur propose de 
voir de nouvelles expériences sur l'air inflammable. 
« Je n'aime rien tant, répond la femme, mais vous 



AU DIX-HUITIEME SIECLE. 121 

me garantissez qu'il n'y aura point de détonations. 
Montez, baron. » Et le baron jette au cocher : « Rue 
de la Pépinière! » On arrive. « Je vous laisse, dit 
la femme; il est tard, et je manquerais mon cours 
de statique. Chevalier, serez - vous des nôtres ? » 
Près de l'Arsenal : « Germain , voici l'adresse impri- 
mée. » On commence à rouler. Mais on aperçoit de 
jolies perruches : il faut arrêter pour les regarder, 
leur parler ; le marchand engage les dames à entrer 
pour voir un superbe perroquet disant, à ce qu'il 
assure, des polissonneries qui attireraient trop de 
monde autour de la voiture. « Oh ! descendons, ma 
chère, nous nous amuserons comme des dieux I » 
On achète le perroquet. Une berline passe. La femme 
crie à l'homme qui est dedans : « Un mot. Oh 
courez-vous, comte? — Je vais voir l'imprimerie des 
aveugles. — Unique ! délicieux ! charmant I Gourons-y 
tous î » Mais en chemin, la femme demande au 
comte si c'est cette berline qu'il avait le jour où il 
l'a conduite voir le tableau de Drouais: voilà la 
marquise enflammée par la description du tableau, qui 
veut absolument le voir. On se dit que les aveugles im- 
primeront encore longtemps, que le tableau peut dis- 
paraître d'un moment à l'autre : « Ghez Drouais ! » 
On s'est misa causer peinture, le chevalier avoue qu'il 
peint: aussitôt l'idéeprend aux femmes de surprendre 
ses portefeuilles en désordre et de juger ses fleurs. 
« A la Barrière Blanche ! » Les chevaux tournent et 
repartent. « Eh ! bon dieu ! à propos de fleurs, re- 
prend la marquise, on est venu me dire que le grand 



122 LA FEMME 

cierge serpentaire du Jardin du Roi est fleuri, ce 
qui n'aura lieu que dans trente ou quarante ou cin- 
quante ans peut-être... Si c'était le dernier moment, 
nous l'aurions manqué pour la vie. » Et du Jardin 
des Plantes, l'on revient encore, avant d'être arrivé, 
à un architecte de Parthénion qui demeure rue des 
Marais, de l'architecte à un stucateur du boulevard 
de l'Opéra, du stucateur à Réveillon, de Réveillon à 
Desenne pour prendre des brochures. Au bout de 
quoi le chevalier dit à la dame : « Vous vouliez aller 
au Lycée... » C'est le mot final de la journée (1). 

Point de repos, point de silence, toujours du mou- 
vement, toujours du bruit, une perpétuelle distrac- 
tion de soi-même, voilà cette vie. La femme ne veut 
point avoir une heure de recueillement, un instant 
de solitude. Et même aux heures où le monde lui 
manque, aux heures où elle est menacée de retomber 
sur elle-même, il lui faut à côté d'elle, sous la main, 
quelque chose de vivant, de bruyant, d'étourdissant. 
Il faut, pour lui tenir compagnie et l'empêcher d'être 
seule, le jeu et le tapage d'animaux familiers. Ici 
c'est un singe, la bête d'élection et d'afTection du 
dix-huitième siècle, la chimère du Rococo,un sapajou 
qui prend le chocolat avec sa maîtresse en face d'un 
perroquet. Là, capricieux et leste, sautillant comme 
une phrase de Carraccioli, un écureuil court sur le 
damas d'une ottomane et grimpe à la rocaille d'un 
lambris. Les chambres à coucher et les salons se 

(1) Éloge philosophique de rimpertmence; ouvrage posthume de M. de 
Bractéùle, à Abdère, 1788. 



AT> DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 123 

remplissent de ces jolis angoras gris dont M"** de 
Mirepoix s'entoure, qu'elle installe sur sa grande 
table de loto, et qui poussent de la patte les jetons 
à leur portée (1). Quelle femme n'a eu au moins 
un chien? un chien chéri, gâté, qu'on couche avec 
soi, qu'on fait manger sur son assiette, auquel on 
sert un filet de chevreuil, une aile de faisan, ou une 
carcasse de gelinotte (2), épagneul ou doguin qui 
règne en maître sur les oreillers et les coussins, le- 
vrette blanche ou chienne gredine dont on dit, lors- 
qu'elle n'est plus : « Ma pauvre défunte Diane ou 
Mitonnette (3)1... » Et quel amour, que de soins 
pareils à ceux de Marie Leczinska se relevant cent 
fois la nuit pour chercher sa chienne (4) ! A panser 
de petits chiens , lionais gagnait un château et une 
belle terre: on l'appelait Monseigneur en Bour- 
gogne (5). Et quelles belles éducations! Il semble 
que ces bêtes prennent, entre les mains de leurs 
mîdtresses, quelque chose de leur cœur ou de l'es- 
prit du temps : Patie, le chien de W^° Aïssé, est 
toujours à la porte pour attendre les gens du cheva- 
lier ; le chien de M. de Ghoiseul, Ghanteloup, suit 
M"*® de Ghoiseul au couvent (6), et la princesse de 
Gonti dresse le sien à mordre son mari (7) ! Intel- 



(1) Souvenirs par M. de Lévis. 

(2) Les Numéros. Amsterdam, 1782, vol. I. 

(3) Lettres de M»« du Deffand, vol. III. 

(4) Mémoires et Journal du marquis d'Ârgenson. Jannet» 1857, vol. I. 

(5) Les Dîners de M. Guillaume, 1788. 

(6) Correspondance secrète, vol. XVIII. 

(7) Mémoires du comte de Maurepas. Buisson^ 1792, vol. I. 



124 i^A. VfSUUE 

ligence, caresses, immoralité même, rien ne manque 
dans le dix-huitième siècle à tous ces jolis petits 
animaux domestiques, bêtes frottées de grâce à peu 
près comme Tabbé Trublet était frotté d'esprit. Le 
Mercure est rempli des élégies que leur mort inspire. 
De leur vivant ils sont fameux, ils ont un nom et une 
généalogie : c'est Filou, le chien du Roi ; c'est Pouf, 
le petit chien de M"® d'Épinay, fils de Thisbé et de 
Sibéli, qui manque un moment de brouiller la Che- 
vrette et le Grandval (1). On les fait dessiner, on les 
fait graver. Cochin donne à la postérité les chats de 
M™° du DefFand. Les chiens de M"° de Pompadour 
n'ont pas seulement l'honneur de l'estampe : ils ont 
la gloire de la pierre gravée. Poëtes, artistes et 
peintres les chantent ou les représentent au-dessous 
d'un nom ou d'une figure de femme ; et n'est-ce pas 
l'image de leur fortune que ce chien de la Gimblette, 
peint par Fragonard, modelé par Glodion, dans le 
cadr^d'un conte de la Fontaine ? 

Cependant, malgré tout, des heures restent à la 
femme qui seraient bien vides, si la femme ne leur 
donnait un emploi physique, presque machinal. Au 
logis, au coin du feu oii la tient un mauvais temps 
d'hiver, un accès de paresse, dans le salon même où 
elle va s'établir toute une soirée, elle a besoin d'un 
de ces travaux qui occupent dans tous les temps les 
mains et les yeux de son sexe : petits ouvrages ne 
demandant à la femme qu'une attention d'habitude 

(1) Mémoires de Diderot. Paris, Gamier, 1841, vol. I, 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 125 

et sans réflexion, passe-temps de son loisir qui est 
la contenance de son activité. Il y a au dix-huitième 
siècle une grande imagination de ces menues occu- 
pations de la femme : elles naissent comme une 
mode, elles se répandent comme une épidémie, elles 
disparaissent comme un engouement; un caprice 
les apporte et les emporte. Sous la Régence, la fu- 
reur est de découper. Toutes les estampes passent à 
la découpure, celles-là surtout qui sont enluminées, 
et le désœuvrement de la femme taille aux ciseaux 
les plus belles, les plus vieilles, les plus rares, des 
estampes de cent livres pièce (1) ; une fois décou- 
pées, on les colle sur des cartons, on les vernit et on 
en fait des meubles et des tentures, des espèces de 
tapisseries, des paravents, des écrans. Folie géné- 
rale, grand art que cet art des découpures î Grébil- 
lon ne manque pas de le faire appeler le chef- 
d'œuvre de l'esprit humain par le sultan Schah- 
Baham ; et cet art ne va-t-il pas avoir en ce siècle 
son grand homme et son génie dans le fameux Huber, 
le Watteau, le Gallot, et le Paul Potter du découpage 
aprovisé ? 

Quand les découpures ont fait leur temps, arrive 
en 1 747 l'invasion des pantins et des pantines, des 
petites figures de carton dont un fil remue les bras 
et les jambes. Point de cheminée qui n'en soit gar- 



(1) Lettres de M"« Aïssé. — En 1777, le goût de l'enluminure et du 
vernissage des estampes reprenait aux femmes , et Ton ne faisait sa 
<r>ur à la duchesse et à la présidente , dit Métra, qu'en lui apportant 
Q Qe boite de couleurs. 



1S6 LA PEMMB 

nie ; c'est rétrenne demandée par toutes les femmes 
et toutes les filles, et partout les petites figures s'a- 
gitent sur Tair de la chanson : 

Que Pantin serait content 
S*il avait Fart de vous plaire » 
Que Pantin serait content 
S'il vous plaisait en dansant I 

Partout dansent et pantinent les Scaramouches, 
les Arlequins, les mitrons, les bergers, les ber- 
gères, un peuple de comédie et d'opéra en minia- 
ture, pantins de toutes sortes et à tout prix, depuis 
le pantin de vingt-quatre sols jusqu'au pantin de 
quinze cents livres que M°® la duchesse de Chartres 
fait dessiner et peindre à Boucher lui-même (1). — 
Dans la vogue des pantins passe, en 1749, la vogue 
des cheminées à la Popelinière, petites cheminées 
avec une plaque qui s'ouvre: un amusement fait 
d'un scandale. — A quelques années de là, en 1754, 
une brochure prend cette singulière date de publi- 
cation : Lan 42 des àtlboqiœts, 8 des pantins, 1 des 
navets (2). Nous apprenons là que la mode des bilbo- 
quets, signalée par M*^® Aïssé avant la mode des dé- 
coupures, est déjà vieille d'un demi-siècle et que les 
pantins ont fait place à une nouveauté. Collé va nous 
donner le secret de cet amusement singulier, dont 
l'idée fut peut-être donnée à la femme par l'usage 
de porter ses bouquets au bal dans une espèce de 

(1) Journal historique de Barbier, voL m. 

(2) Déclaration de la mode. 



AU DIX-HUITIÈMK SIÈCLE. 127 

petite bouteille de fer blanc couverte de ruban vert, 
et de les garder frais en les tenant dans Feau (1). 
Gela consistait à creuser un navet et à faire entrer 
dans le creux un ognon de jacinthe, et le tout mis 
dans Teau, le plaisir était de voir croître les deux 
plantes ensemble et l'une dans l'autre, la jacinthe 
poussant ses fleurs et le navet ses feuilles (2). C'est 
le temps où pas une femme n'est meublée sans ca- 
binets de la Chine, sans magots achetés à l'homme de 
la rue du Roule (3) ; et ne semble-t-il pas qu'il y ait 
un goût de chinoiserie dans ses plaisirs, dans ses 
modes, dans le caprice de ses distractions? 

Au milieu de ces fantaisies et de ces enfantillages 
d'un instant, la femme retrouve un travail que toutes 
les femmes adoptent, que le bon ton consacre, et 
qui fait tomber en désuétude tous les autres ouvrages 
et même la tapisserie au petit point. On voit repa- 
raître et se répandre la mode des nœuds (4), mode 
charmante. En occupant les doigts de la femme d'un 
travail léger et négligent, en lui faisant tantôt al- 
longer, tantôt crochir le petit doigt, elle laisse son 
corps sur une chaise longue; elle lui permet de 
s'abandonner coquettement aux grâces de la non- 
chalance éveillée, de la paresse qui semble faire 
quelque chose. Plus de femmes qui ne marchent 



(1) Lettres d*Horace Walpole. Paris, 1818. 

(2) Journal de Collé. Parity 1805, vol. UI. 

(3) Angola, vol. I. 

(4) Cette mode n'était que renouvelée ; car déjà en 1718 les carmé- 
lites offraient à la mère du Régent un sac à nœuds. {Lettres de la du- 
chesse d'Orléans^ 



128 LA FEMME 

armées de ces jolies navettes, de ces navettes dont 
Martin le peintre vernisseur fera des bijoux d'art, 
« petits magasins des grâces », comme on les ap- 
pelle, que bientôt Ton ne voudra plus qu'en nacre, 
en acier ou en or. Et où ne fait-on point de nœuds ? 
On en fait chez soi par tenue, dans sa chambre par 
air, dans son boudoir par désir de plaire, par em- 
barras ou par décence. On en fait dans le monde, on 
en fait au spectacle ; et Ton voit dans les salles de 
théâtre, pendant que l'on joue, les dames tirer Tune 
après l'autre une navette d'or d'un sac brodé et se 
mettre à faire des nœuds d'un air fort appliqué, et 
en ne regardant guère que le public (1). 

Puis, vers 1770, les nœuds et le filet, qui semble 
venir après les nœuds, ne sont plus le goût du jour: 
on parfile. On parfile des galons, des épaulettes, 
toute passementerie où il y a de l'or. On parfile pour 
parfiler, et aussi pour faire sur son parfilage des bé- 
néfices de cent louis par an (2). Le gain se mêlant 
ici à la mode, ce fut une furie qui fit taire un mo- 
ment dans les sociétés jusqu'à l'amour du jeu. L'excès 
devint tel qu'un homme entrant dans un salon où 
l'on parfilait, assailli par les parfileuses, sortait de 
leurs mains, de leurs ciseaux, l'habit entièrement 
dégalonné. C'est le moment où, pour rappeler la 
femme à la discrétion, à l'honnêteté, le duc d'Or- 
léans imagine la charmante perfidie de faire mettre à 
son habit des brandebourgs d'or faux qu'il laisse 

(1) Lettres de M"* *** à une de ses amies sur les spectacles, 1745. 

(2) Mémoires de M"* de Genlis , vol. X. Dictionnaire des étiquettes. 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 129 

sans rien dire découdre par les dames dans le salon 
de Villers-Cotterets , et parfiler avec de Tor vrai(l). 
Corrigée de ces violences, la femme trouva bientôt 
dans le commerce mille objets de parfilage. Les fa- 
briques filèrent pour elle l'or en toutes soiies. de 
jouets. Au jour de Tan de l'année de 1772, Ton vit 
une boutique pleine de pièces d'or à parfiler pour 
étrennes : bobinés à tout prix, meubles, fauteuils, 
cabriolets, écrans, cabarets, tasses à café, pigeons, 
poules, canards, moulins, danseurs de corde. Pen- 
dant une dizaine d'années, l'usage, la vogue dura 
des cadeaux en parfilage d'homme à femme et sur- 
tout de femme à femme: c'était la surprise et le 
souvenir de l'amitié. M™® du Deffand envoyait à la 
duchesse de la Vallière un panier rempli d'œufs de 
parfilage (2), à M™*' la maréchale de Luxembourg une 
chaise de parfilage, enveloppée dans ces vers que 
Grimm lui dispute pour les donner à qui? à 
M. Necker l 

Vive le parfilage ! 
Plus de plaisir sans lui. 
Cet important ouvrage 
Chasse partout Tennui. 
Tandis que Ton déchire 
Et galons et rubans, 
L*on peut encor médire 
Et déchirer les gens ^. 

Dans le monde, à la maison, c'est la grande occu- 

(1) Correspondance de Grimm, vol. VIII. 

(2) Correspondance de Grimm, vol. IX. 

(3) Id., vol. VIII. 



130 LA FEMME 

pation de toutes les heures où Ton a les mains 
libres ; c'est la ressource de toutes contre l'oisiveté, 
et Ton n'entend entre femmes que ce dialogue: 
a Mon cœur, avez-vous du gros or? — Assurément, 
de Tor de bobine? — Je n'en parfile jamais d'autre, 
— En voulez-vous un fagot ? Allons, je vais vous en 
donner un fagot, c'est tout ce que j'aime de faire un 
fagot (1). » 

En ce temps de la fin du siècle, quand la journée 
est finie, la femme a pour employer sa soirée toutes 
les maisons, toutes les réunions, toutes les fêtes dont 
tout à l'heure nous donnions la liste et la physio- 
nomie. Elle a encore tous les spectacles de Paris, 
où elle va, non point en grande loge, mais, selon 
l'usage suivi, en petite loge (2), dans une loge mas- 
quée par des stores ; petit salon commode, entouré 
tout à la fois de monde et de mystère, où Lauzun et 
M"*® de Stainville se donnaient leurs rendez-vous. On 
y arrive en déshabillé, on y apporte son épagneul, 
son coussin et sa chaufferette. On y échappe aux 
importuns qui assiègent une femme avant l'heure 
du souper (3). On y reçoit le monde qu'on veut, et 
on y tient tout haut une conversation dont on n'in- 
terrompt le babil et les éclats que pour regarder par 
le morceau de verre de son éventail les entrants et 
les sortants sans qu'ils vous voient. Innovation char- 
mante qui est une fortune pour les comédiens fran- 

(1) Les Dangers du monde. Théfttre de société, par M** de Genlis. 

(2) Ah ! quel conte ! 

(3) Correspondance de Grimm, vol. XIII. 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE 131 

çais, et leur fait remanier leur salle : une partie du 
parterre est supprimée pour augmenter le nombre 
de ces petites loges, dont chacune rapporte par an 
4,800 livres à la Comédie (1). 

Mais la femme a pour se distraire mieux encore 
que tous les spectacles : elle a le théâtre où elle 
joue, le théâtre de société. 

C'est une fureur, une folie que le théâtre de so- 
ciété dans la seconde moitié du dix-huitième siècle. 
Le goût de jouer la comédie gagne toutes les classes. 
Il va des petits appartements de Versailles aux so- 
ciétés dramatiques de la rue des Marais et de la rue 
Popincourt (2). La mimomanie règne dans le grand 
monde, et des mères comme W" de Sabran donnent 
à leurs enfants pour professeurs Larive et M"® Sain- 
val. La mimomanie éclate dans tous les coins de Pa- 
ris (3). Elle se répand dans les campagnes aux envi- 
rons de Paris. Un petit théâtre se dresse dans les 
hôtels, un grand théâtre se monte dans les châteaux. 
Toute la société rêve théâtre d'un bout de la France à 
l'autre, et il n'est pas de procureur qui dans sa bas- 
tide ne veuille avoir des tréteaux et une troupe. Les 
spectacles de société ont leurs deux grands auteurs : 
M. de Moissy, peintre moraliste en détrempe, et 
Garmontelle, peintre de ridicules à gouache (4). Les 
grandes dames ne peuvent plus vivre sans théâtre. 



(1) Tableau de Paris (par Mercier), vol. II et X. 

(2) Mémoires de la République des lettres, vol. VII. 

(3) Le Babillard, chez Jean-François Bastion, 1778, vol. I. 

(4) Correspondance de Qrimm. voL VU. 



132 LA FEMME 

sans une scène à elles ; et lorsque Af^^ de Guéméuée 
est exilée après la « souveraine banqueroute » des 
Guéménée, que fait-elle tout d'abord en arrivant au 
lieu de son exil? Elle appelle des tapissiers, et leur 
fait arranger un théâtre (1). 

Comptez toutes ces scènes où se presse la plus 
grande compagnie de France, dont les entrées sont 
si recherchées, et qui font rage au carême et sur- 
tout pendant la clôture des spectacles (2) : — théâtre 
de Monsieur, où se donnent les drames historiques 
de Desfontaines, les comédies-parades de Piis et 
Barré (3); théâtre au Temple, chez le prince de 
Gonti, où Jean- Jacques Rousseau fait jouer son 
grand opéra les Neuf Muses , déclaré injouable par 
toute la société du Temple (4) ; théâtre à TIle-Adam, 
où le Comte de Commmges, le drame d'Arnaud , fait 
pleurer toutes les femmes (5); théâtre de M"*" de 
Montesson, où M"*® de Montesson figure dans ses 
pièces en véritable comédienne, et rappelle, dans 
les autres, le jeu de M^^® Doligny, de M"® Arnould 
et de M""" La mette (6) ; théâtre chez la duchesse de 
Villeroy, où les comédiens français représentent, 
avant de le jouer sur leur scène, rHonnête Cinminel; 
théâtre chez le duc de Grammont à Glichy, où Du- 
rosoy fait un rôle dans sa tragédie du Siège de Ca- 



(1) Mémoires de la République des lettres, vol. XXI. 

(2) Correspondance de Grimra, vol. X. 

(3) Correspondance secrète, vol. II. 

t'4) Mémoires de la République des lettres, vol. III. 
\5) Mémoires de la République des lettres, vol. IL 
(6) Correspondance de Grinun, vol. IX et X. 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 133 

laisj et où paraissent les demoiselles Fauconnier; 
théâtre chez le baron d'Esclapon au faubourg Saint- 
Germain, où a lieu la représentation au bénéfice de 
Mole dont les six cents billets sont placés avec tant 
d'empressement par les femmes de la cour (1) ; 
théâtre à Ghilly chez la duchesse de Mazarin , qui 
offre à Mesdames la représentation de la Pai^tie de 
chasse de Henri IV (2) ; théâtre chez M. de Vaudreuil 
à Gennevilliers, où le Mariage de Figaro est repré- 
senté pour la première fois (3) ; théâtre de M. le duc 
d'Ayen à Saint-Germain, où sa fille, la comtesse de 
Tessé, et le comte d'Ayen déploient tant de talents 
dans un drame de Lessing traduit par M. Tru- 
daine (4) ; théâtre de M""® d'Amblimont; théâtre de 
la Folie-Titon; théâtre à la Chaussée-d'Antin de 
M"* de Genlis, où ses deux filles jouent la Petite 
Curieuse, piquante satire contre les mœurs de la 
cour (5) ; théâtres d'Auteuil et de Paris des demoi- 
selles Verrière, qui ont des loges grillées pour les 
femmes du monde qui ne veulent pas être vues (6) ; 
théâtre de M. de Magnanville à la Chevrette, le 
théâtre de société modèle, supérieur même au 
théâtre de M™° de Montesson par le goût, la magni- 
ficence, le local, les décorations, les auteurs, les 
acteurs , les actrices même ; le théâtre qui attire 

(1) Mémoires de la République des lettres, vol. III. 

(2) Id., voi. IV. 

(3) Correspondance de Griram, vol. XII. 

(4) Id., vol. IV. 

(5) Mémoires de la République des lettres, vol. XIII. 

(6) Ibid.. vol., I. 



134 LA FEMME 

deux cents carrosses à trois lieues de Paris, le 
théâtre oh Ton joue Bornéo et Juliette du chevalier 
de Ghastellux « tiré du théâtre anglais et accommodé 
au nôtre », le théâtre où la marquise de Gléon 
montre un jeu si décent, si aisé, si noble, où M"® Sa- 
valette fait les soubrettes de manière à donner de 
Tombrage à M"® Dangeville (1) I 

Car c'était là la grande séduction du théâtre de 
société pour la femme : il lui permettait d'être une 
actrice, il la faisait monter sur les planches (2). 11 
lui donnait l'amusement des répétitions, l'enivre- 

(1) Correspondance secrète, vol. H. 

(2) Quelquefois les grandes dames et leurs tenants se donnaient le plai- 
sir de jouer pour un petit public d'admirateurs, dans une salle louée, 
où Ton montait un tliéâtre. Je copie dans un recueil de pièces manus- 
crites qui m'a été communiqué par M. Claudin et qui porte Vex libris de 
la bibliothèque du président Hénault, ce curieux compte-rendu écrit par 
le président en tête du Jaloux de soi-même : 

« Cette pièce a été représentée le 20 août 1740. On choisit pour cela une 
salle aux Percherons, où Ton construisit un théâtre tout à fait galant; 
il ne devoit y avoir qu'un très-petit nombre de spectateurs, et il n'y 
avoit, en effet, que M"« la duchesse de Saint-Pierre, M"« la maréchale 
de Villars, M*« de Flamarens , M. de Céreste et M. d'Argental. 

« La pièce commença par une espèce de prologue fort court qui rouloit 
sur le secret que nous exigions de nos spectateurs. O'étoit M. de Pont- 
de- Veyle, habillé en Pythie, qui chantoit la parodie de la Pythie de Bellé- 
rophon , accompagné par Rebel et Francœur, qui composoient seuls 
notre orchestre; on y joignit depuis Tabbé pour jouer du violoncelle.» 

A la fin de cette pièce : le Jaloux de lui-même, on lit : 

M Après la comédie , il y eut un ballet composé par M. le marquis de 
Clermont d'Amboise et dansé par lui, par M. de Clermont son fils , et 
par M"« la duchesse de Luxembourg. Après le divertissement il y eut 
une parade exécutée par M"« Quinault, M. de Pont-de-Veyle, M. dUssé 
et M. de Forcalquier. Cette même pièce fut jouée une seconde fois 
dans une salle que Ton avoit louée aux Percherons; elle fut suivie 
d'une comédie composée par M^ le comte de Forcalquier, intitulée 
l'Homme du bel air, en trois actes. MM. de Rupelmonde et de la Marche 
y jouèrent pour la première fois ; la pièce est très-bien écrite et amusa 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 135 

ment de rapplaudissement. Il lui mettait aux joues 
le rouge du théâtre qu'elle était si fière de porter, 
et qu'elle gardait au souper qui suivait la représen- 
tation, après avoir fait semblant de se débarbouiller. 
Il mettait dans sa vie Tillusion de la comédie, le 
mensonge de la scène, les plaisirs des coulisses, 
rivresse que fait monter au cœur et dans la tète 
l'ivresse d'un public. Que lui faisait un travail de 
six semaines, une toilette de six heures, un jeûne 
de vingt-quatre ? N'était-elle pas payée de tout en- 
nui, de toute privation, de toute fatigue, lorsqu'elle 

beaucoup. H y eut un ballet dans lequel on chanta le vaudeville sui- 
vant 

« Après ce divertissement, M. de Pont>de-Veyle se présenta à la porte 
de la salle en habit d'opérateur et demanda quHl lui fût permis d'étaler 
sa boutique et de vendre ses drogues. Il n'eut pas de peine à obtenir 
cette permission. U monta sur le théâtre, et là, secondé par M. de For- 
calquier, habillé en Arlequin et dont la figure et le jeu furent d'autant 
plus admirables qu'assurément ce n'est pas son genre, ils trouvèrent le 
secret d'amuser pendant plus d'une heure et demie, par le récit de tout 
ce qu'il y avoit de merveilleux dans le cours de ses voyages. Elnsuite 
il distribua ses drogues à tout le monde, c'est-à-dire qu'il donna des 
petites bottes dont chacune renfermoit un vaudeville applicable à la 
personne qui le recevoit. Cette scène fut extrêmement divertissante par 
la chaleur et le comique des deux acteurs ; et M. de Pont-de-Veyle eut 
lieu d'être content de la joie et des rires continuels que Ton donna à 
tout ce que son imagination lui fournit. La fête fut terminée par des 
présents de rubans que M. de Pont-de-Veyle et M. de Forcalquier 
avoient enfermés dans des boites et qu'ils jetèrent à toutes les femmes 
de chambre et à tous les valets de chambre , et par des poignées de 
dragées qui volèrent dans la salle pour le peuple qui étoit en grande 
affluence ; car les représentations, qui avoient commencé par un très- 
petit nombre de spectateurs, se trouvoient comblées de monde, quelques 
précautions qu'on eût prises pour l'empêcher. On s'étoit trop bien 
trouvé de cette espèce de fête pour ne pas demander aux acteurs de 
vouloir bien continuer à en donner de nouvelles. En effet, on représenta 
le Baron d'Aldiércui quinze jours après, suivi d'un divertissement et 
terminé par le Baron de la Crasse, où M. de Pont-de-Veyle joignit quel- 



138 LA FEMME 

entendait à sa sortie de scène : « Ah ! mon cœur, 
comme un ange !... Comment peut-on jouer comme 
cela? C'est étonnant! Ne me faites donc psis pleurer 
comme ça... Savez-vous que je n'en puis plus? » Et 
quelle plus jolie invention pour satisfaire tous les 
goûts de la femme, toutes ses vanités, mettre en 
lumière toutes ses grâces, en activité toutes ses 
coquetteries? Pour quelques-unes, le théâtre était 
une vocation : il y avait en effet des génies de na- 
ture, de grandes comédiennes et d'admirables chan- 

(jues scènes de sa façon. On se proposoit de donner bientôt après de 
nouvelles comédies ; mais des incommodités survenues en 6rent différer 
la représentation, et ce ne fut qu'au bout d'un mois que l'on se rassem- 
bla pour jouer deux comédies , chacune en trois actes , l'une de M. Du- 
chastel, intitulée Zayde et l'autre , la Petite Maison. La première pièce 
est prise d'un roman intitulé la Belle Grecque^ qui venoit de paroistre. 
et M. Duchastel avoit su tirer du sujet un bien meilleur parti que dom 
Prévost, auteur du roman. M"" de Rochefort , dans le rôle de Zayde, fit 
répandre bien des larmes ; M"" de Luxembourg fut charmante, habillée 
à la turque, dans le rôle de Fatime ; M. de Forcalquier se surpassa dans 
le rôle de Florimond, amant de Zayde ; et M. Duchastel, auteur delà 
pièce, représenta avec un très-grand succès le rôle d'Alcippe, rival de 
Florimond, Après cette pièce on joua la Petite Maison. Le succès du 
Jaloux de lui-même m' avoit porté à composer cette nouvelle comédie. 
Il y avoit une difficulté à surmonter : c'étoit le déguisement de M"" de 
Rochefort en homme. Cela suspendit quelque temps l'idée de la donner. 
Mais enfin on imagina une espèce d'habillement qui accorda la décence 
avec nilusion nécessaire pour le plaisir des spectateurs.» 

Acteurs représentant dans la Petite Maison : 

Julie. M"» de Rochefort déguisée en homme. , 

CiDALiSE. M"» de Luxembourg. 

Araminte. M"« du Deffant. 

Phrosine. 

Javotte. 

Valère. M. de Forcalquier. 

Clitandre. m. d'Ussé. 

Mathurin. m. de Pont-de-Veyle. 

La Montagne. M. de Clermont. 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE 137 

teuses dans ces actrices de société. « Plus de dix de 
nos femmes du grand monde, dit le prince de Ligne, 
jouent et chantent mieux que ce que j*ai vu de 
mieux sur tous les théâtres. » Pour beaucoup, le 
théâtre était un passe - temps ; pour un certain 
nombre, il était une occasion ; pour toutes, il était 
une fièvre, une fièvre et un enchantement qui n'é- 
tait rompu qu'à ces mots : « Ces dames sont ser- 
vies. » On courait souper; car on avait à peine 
déjeuné pour être plus sûre de son organe. En pas- 
sant, une glace faisait voir à une ou deux femmes 
que leurs épingles étaient tombées ; on pensait aux 
fautes qu'on se ressouvenait d'avoir commises, on 
se disait : J'aurais dû dire ceci autrement. Puis on 
se rappelait que deux personnes, passant pour être 
bien ensemble, s'étaient parlé sur le troisième banc. 
On n'était plus comédienne, on redevenait femme, 
et la comédie finissait par une jalousie de talent, 
d'amant ou de figure (1). 

Quand c'était l'hiver et le carnaval, la nuit de la 
ftemme s'achevait d'ordinaire à quelque bal masqué 
et de préférence au bal de l'Opéra (2). 

Les préparatifs du bal au commencement du règne 
de Louis XV, le peintre Detroy nous les a gardés ; et 
nous voici grâce à lui dans ce riche appartement oh 

(1) Mélanges par le prince de Lijame, vol. XI et XII. 

(2) Les bals de TOpéra, qui commençaient alors à la fête de Saint- 
Martin, s'ouvraient à onze heures du soir et fermaient à six heures du 
matin. L'entrée était de six livres. Leur succès était tel à la fin du 
siècle que l'Opéra donnait l'été des après-soupers, bals masqués, précé- 
dés de sérénades. (Mémoires de la République des lettres, vol. XXIU.\ 



138 LA FEMME 

les bras allumés, se tordant aux murs, jettent leurs 
éclairs aux cadres superbement chantournés des 
glaces. La flamme pétille dans la cheminée, derrière 
les feux de bronze doré qui sont des sirènes coiffées 
à la Maintenon. Les grosses bougies de cire jaune 
brûlent aux deux coins de la toilette. Et debout ou 
assis, les dominos, largement étoffés dans leur robe 
sombre, causent, sourient, se rajustent, rattachent 
le gros nœud qui relève leurs manches. Les mains 
jouent avec les lourds masques de carton d'où pen- 
dent deux rubans; un coup léger d'éventail cha- 
touille là-bas deux yeux qui commencent à se fer- 
mer. Ici, le coude poussé par les plus éveillés de la 
bande, une soubrette donne le dernier léché h. la coif- 
fure plate d'une jeune femme déjà animée de la joie 
et de l'esprit du bal, les épaules couvertes, la gorge 
à demi voilée d'un manteau de lit flottant laissant 
voir les ramages opulents de sa robe de brocart (1). 
— L'heure venue, l'on part; l'on est arrivé, et sitôt 
la rencontre faite de « quelqu'un qui en vaut la 
peine», que d'espiègleries dont le feu s'ouvre par 
la vieille phrase, toujours jeune : Je te connaisy beau 
masque! Ce sont des libertés prises et des pardons 
demandés, des hardiesses suivies d'excuses, et des 
excuses accompagnées d'audaces, des éloges de la 
beauté appuyées par le geste. Pendant que les deux 
orchestres font leur bruit, les éventails donnent sur 
les doigts, et pas une minute ne se passe sans qu'on 

(1) Les Préparatifs du bal, peints par Detroy, g^ravés par Beauvarlet. 



AU DIX-HUITIÈMB SIÈCLE. 139 

entende un froissement de soie, et ce mot d'une 
bouche de femme : Finissez vos folies (1) I C'est un 
flux, un reflux jusque dans les corridors. Que de 
rendez-vous donnés sur les degrés de l'amphithéâtre ! 
Que de reconnaissances et de méprises! Tout se 
mêle, les rangs, les ordres, les plus grandes dames 
et les bourgeoises qui se gonflent sous leur carton 
pour jouer la dame de qualité (2). Qu'est ce bruit? 
un masque déchiré sur le visage d'une duchesse par 
un prince du sang. Qu'est cette main qu'un masque 
baise au môme bal ? La main de la reine de France 
donnée à une poissarde qui reproche gaiement à 
Marie - Antoinette de n'être pas auprès de son 
mari (3). 

Mais le plaisir, le vrai plaisir du bal est la cau- 
serie. L'esprit du dix-huitième siècle est à l'aise sous 
le masque : le masque lui donne la verve, il éman- 
cipe ses malices, il fait pétiller ses ironies. Sous la 
voûte de l'Opéra, les mots volent, les ripostes 
sifflent. L'épigramme de Piron se mêle à la chanson 
de Nivernois ; et tous les esprits de la France, ivres 
et charmants comme à la fin d'un souper, y rap- 
pellent à tout instant que, là oh ils parlent, le Régent 
causa de Rabelais avec Voltaire. 

Au fond de ces saturnales de la conversation , la 
femme trouve et goûte la distraction des rencontres, 
l'amusement de la coquetterie, le jeu vif et léger de 

(1) Angola. — Le Grelot. 

(2) Le Babillard, Vol. I. 

(3) Correspondance secrète, vol XI« 



140 LA FEMME 

l'amour. Elle arrête ses amis par le bras, leur donne 
en passant un soupçon de jalousie. Elle reçoit, sans 
être forcée de rougir, les compliments des incon- 
nus. Elle jouit, à Tabri du déguisement, des aveux 
et des déclarations. Elle peut laisser échapper les 
mots qu'elle ne veut pas dire à visage découvert, 
encourager la timidité, renouer après avoir rompu, 
ébaucher un roman d'un instant, laisser tomber, 
comme par mégarde, son sourire sur un mot, son 
cœur sur un passant. Et même si elle ne veut que 
jouer, badiner, n'a-t-elle pas aux mains cette taba- 
tière que les dames laissent si volontiers échapper 
au bal de l'Opéra, pour avoir le lendemain, comme 
M™® d'Épinay, la visite de l'aimable homme qui la 
rapporte (1)? 

Le goût et le ton du monde, gardé au milieu de la 
licence de l'esprit, une galanterie libre, mais relevée 
d'élégance, conservent pendant tout le siècle une 
délicatesse aux plus vifs plaisirs du carnaval. Une 
grosse joie, une turbulence folle, ne se montrent 
qu'un moment dans ce siècle à l'Opéra , alors que pa- 
raissent les arlequins, les pierrots, les polichinelles, 
les mendiants, les podagres, les chinois, les chauves- 
souris, les hirondelles de nuit de carême; mais tous 
ces masques de tapage sont bien vite renvoyés aux 
bals des maîtres de danse de la ville, et même plus 
bas, aux bals de la Gourtille et du Grand-Salon. La 
mode des costumes espagnols emplissant la salle de 

(1) Mémoires de M">* d'Épinay, vol. L 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. ' 141 

duègnes et de sefioras ne dure guère plus ; et après 
quelques hivers, les hommes et les femmes revien- 
nent au costume de la causerie, au manteau de l'in- 
trigue : le domino reparaît, annonçant le retour des 
anciens plaisirs, qui rendent aux échos de TOpéra 
le bruit, le rire et la gaieté d'un salon. Puis, à la fin 
du siècle, quand le domino est dans son plein règne, 
on trouve à sa couleur brune ou noire une mono- 
tonie trop sévère. Alors, ce ne sont plus sous le feu 
des lustres et des bougies que couleurs éclatantes 
et tendres, du blanc, du rose, du lilas, du gris de 
lin, du coquelicot, du soufre, tons frais et gais 
qu'égayent encore la gaze et les fleurs artificielles. 
Et la Polie ne sait pas pour ses nuits de fête de plus 
beau voile à jeter sur une femme qu'un domino 
jaune pâle noué par des rubans roses, les devants 
et le capuchon fleuris d'une guirlande de roses qui 
repasse deux fois sur un falbala de gaze blanche, 
le masque noir et luisant avec une barbe de taffetas 
rose (1). 

La femme du dix-huitième siècle est sortie du 
bal. Mai^ sa nuit n'est pas encore finie. Après un 
médianoche, un souper, le jour est venu ou va ve- 
nir : il lui prend fantaisie d'aller tempérer les va- 
peurs du Champagne avec un ratafia qu'il est de 
bon goût de prendre au pont de Neuilly, et qu'il 
faut boire en mangeant des macarons, si l'on se 
pique d'usage (2). 

(1) Cabinet des modes. 

(2) Angola. — Déclaration de la mode* 



142 LA FEMMB 

Arrive enfin le coucher. Je l'ai là sous les yeux, 
ce coucher de la femme du temps, dans un fin et 
coquet dessin de Freudeberg. Auprès d'une che- 
minée dont le feu clair est masqué par un écran de 
Beauvais, à côté du marchepied de lit à deux marches 
cloutées d'or, devant le lit à la couronne empana- 
chée, aux draps bombés par la bassinoire que pro- 
mène une fille de chambre, la femme, debout sur 
le tapis peluché, où elle vient de laisser tomber une 
lettre, se laisse déshabiller par une femme de 
chambre. Elle est déjà coiffée du battant l'œil qui en- 
ferme ses cheveux pour la nuit; sa chemise glisse 
sur son sein découvert, son jupon falbalassé va tom- 
ber au bas des hauts talons de ses mules. Les lu- 
mières des bras vont s'éteindre ; la femme demande 
ses bougies de nuit, — et derrière elle, dans un 
cadre éclairé d'une dernière lueur, un Amour rit 
comme le dieu de ses rêves et l'ange de sa nuit. 

Cette dissipation de la vie, cette dissipation du 
monde, cet étourdissement des sens, de la tête et 
de l'âme, ne tardaient pas à amener chez la femme 
un certain étourdissement du cœur. Dans ce cercle 
de plaisirs où l'épouse s'éloignait chaque jour un 
peu plus de son mari et s'en détachait davantage, 
soit qu'elle eût contre lui le ressentiment de nou- 
veaux torts, soit qu'elle se refroidît naturellement et 
d'elle-même, elle commençait bientôt à souffrir 
comme d'une vague inquiétude. Elle trouvait le vide 
au fond de son existence agitée; et dans cet état 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 143 

lottant où elle était entre la retenue, les scrupules, 
iine disposition tendre, rénervement, et les pre- 
mières tentations des idées, son cœur inoccupé 
croyait se défendre et se remplir, en allant à quelque 
femme, à une amie, au choix de laquelle on mettait 
ilors presque autant de vanité qu'au choix d'un 
imant. Encouragée par l'exemple et le bon ton du 
temps, elle se jetait à l'amitié brillante d'une femme 
3l la mode, et y apportait l'engouement, la frénésie, 
l'excès d'emportement de son sexe. C'était là pour 
Bile un premier pas vers l'amour et comme son 
essai enfantin et son jeu innocent. Car dans ces liai- 
sons il y avait plus que des soins, exclusivement 
réservés à la famille, plus qu'un intérêt, banale po- 
litesse de cœur qu'une femme laissait tomber sur 
une douzaine de personnes ; il y avait un sentiment, 
une illusion vive, une sorte de passion. On se jurait 
une amitié qui devait durer toute la vie ; et que de 
mines, que d'embrassades, que de tendresses, que 
de transports mignards, que de chuchotages! On 
ne pouvait se quitter, vivre l'une sans l'autre; et 
tous les matins, c'étaient des lettres. Mon cœur^ mon 
amour, ma reine, on ne s'appelait qu'ainsi d'une voix 
claire et traînante, en penchant doucement la tête. 
On portait les mêmes couleurs, on se soignait, on 
se gardait dans ses migraines, on se disait mille se- 
crets à l'oreille ; on n'allait qu'aux soupers où l'on 
était priées ensemble, et il fallait inviter l'une pour 
avoir l'autre. On se promenait dans les salons, les 
bras enlacés autour de la taille, ou bien on se tenait 



144 LA PEMMB 

sur un sopha dans des attitudes qui montraient un 
groupe de rAmitié. On ne parlaif que des charmes 
de Tamitié; on était fière d*afficher son intimité senti- 
Tnentak,,ei le portrait de la délicieuse amie ne man- 
quait pas de se balancer au bracelet (1). 

Vers la fin du siècle, quand la sécheresse des 
âmes cherche à se retremper ou plutôt à se tromper 
par la semiblejne, quand la mode exige de la ten- 
dresse, les amitiés de femmes exagèrent encore leur 
spectacle et leur affectation. C'est une fureur d'au- 
tels à Tamitié, d'hymnes à Famitié. Les femmes ne 
portent plus que des ajustements de cheveux pour 
porter leur amitié sur elle ; et la manufacture de 
Sèvres fabrique à l'honneur de cette amitié des grou- 
pes d'une sensibilité passionnée. Alors entrent dans 
la langue toutes sortes de petites finesses alambi- 
quées, d'expressions molles, et de coquettes miè- 
vreries. Une femme dit, parlant d'une autre : « J'ai 
un sentiment pour elle, elle a un attrait pour moi... 
Ce qu'elle m'inspire a quelque chose de si vif et de 
si tendre, que c'est véritablement de la passion, El 
puis il y a une telle confo7*mité dans notre manière 
d'être, une telle sympathie entre nous... » Tel est le 
ton, le parler, et pour ainsi dire le son de voix de 
cette amitié toute nouvelle et véritablement propre 
à ce siècle, dont le plus gros ridicule et l'extrava- 
gance de générosité nous sont retracés dans une 
petite comédie de femme, la comédie où Juliette, 

(ï) Tableau de Paris (par Mercier). voL V et VU» 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 145 

femme de chambre de la marquise de Germini, 
ouvre la scène en lisant les mémoires des fournis- 
seurs. « Pour un bureau, 800 livres!... G*est vrai- 
ment bien nécessaire pour écrire à la vicomtesse 
Dorothée ; car, grâce au ciel, voilà la plus grande 
occupation de Madame : passer sa vie ensemble, el 
s'écrire régulièrement dix billets par jour! Pour une 
grande écritoire, 300 livres ! Pour un portefeuille à 
secret... Pour un déjeuner de Sèvres, double chiffre 
de myrte et de roses, dix écus ! Pour deux vases, dou- 
ble chifiTre d'immortelles et de pensées , 400 livres I 
Pour un groupe représentant « la Confidence de 
deux jeunes personnes», 120 livres... Mémoires pour 
bagues de cheveux, montres do cheveux, chaînes de 
cheveux, bracelets de cheveux, cachets de cheveux, 
collier de cheveux, boîte de cheveux... (1). » 

Cette grande amitié des femmes baissa pourtant 
un moment comme une mode qui va passer. La dé- 
licieuse amie fut pendant quelques années détrônée 
et remplacée par un confident, par Tami, par un 
homme auquel la jeune femme confiait « ses vrais 
secrets ». — 11 y avait par le monde d'alors des 
hommes très-nuls, très-insignifiants, généralement 
hors d'âge, sans nul danger, en qui tout s'alliait, la 
douceur d'esprit, le caractère eCTacé, l'amabilité sans 
exigence, pour écarter de la femme qui s'approchait 
d'eux toute idée d'être compromise. Modestes, ils 
s'étaient rendu justice en bornant leur ambition 

(1) Les Dangers du monde. Théâtre à l'usage des jeunes personnes, 
par M** de Geolis. 



146 LA FEMME 

dans la société à la familiarité amicale de la femme, 
leur rôle à la direction de la coquetterie féminine ; 
et la considération qu'ils tiraient de cette place sans 
fatigue ni agitation, dans Tombre, derrière la femme, 
souvent en tiers dans son cœur, leur suffisait. Dis- 
crets, portant dans toute leur personne une appa- 
rence de réserve, à l'écart et le dos tourné à la con- 
versation générale, ils prenaient position dans un 
coin de cheminée où ils restaient à se chauffer : une 
femme passait-elle à leur portée? elle était prise, 
ils l'accaparaient toute la soirée, ils ne la quittaient 
plus, ils prenaient place à ses côtés au souper, ils 
étaient toujours auprès d'elle, affairés, penchés con- 
fidemment, parlant bas, glissant à tout moment un 
murmure à son oreille, des petits mots, de petites 
phrases, des riens qu'ils coupaient d'un air de mys- 
tère, de repos à intention. Les femmes, les maris, 
les amants eux-mfemes les laissaient faire, sans en 
prendre ombrage : ils demandaient si peu pour être 
heureux 1 D'ailleurs pour les femmes où trouver 
plus d'indulgence ? Ces confesseurs de leurs secrets 
avaient si peu de mauvaises pensées ou les ca- 
chaient si bien, qu'ils paraissaient toujours croire 
que les intrigues dont on leur faisait confidence 
étaient des passions platoniques. Et comment s'é- 
tonner, après tant de qualités, du succès des deux 
grands amis des femmes : le marquis de Lusignan, 
appelé Grosse-tête y et le vieux marquis d'Ëstréhan, 
appelé familièrement par toutes les femmes le Père, 
suprême confident de tout le monde féminin, si 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 147 

• 

bien en pleine possession de la confiance générale, 
qu'il regardait comme un mauvais procédé Toubli 
qu'une femme faisait de s'ouvrir entièrement à 
lui(l)? 

Il arrivait que ce coquetage de l'amitié avec un 
homme, ce commerce de sentiment passionné avec 
une femme, amusant, sans le satisfaire, le cœur de 
la jeune épouse, l'acheminaient doucement et in- 
sensiblement vers l'idée d'un caprice plus sérieux. 
Le tête à tête de Tamitié, assez froid, assez languis- 
sant lorsqu'il n'était plus en spectacle, en repré- 
sentation dans un salon, se tournait naturellement 
vers ce qui occupe la pensée de la femme : la cau- 
serte se laissant aller à son cours se mettait à rouler 
sur les ridicules des maris, les inconvénients du 
mariage. On s'abandonnait à des dissertations sur 
l'amour, à des réflexions , à des confidences ; et, 
l'amour - propre se mettant du jeu, on se contait 
les passions qu'on inspirait, tout cela ingénument, 
au moins de la part de la jeune mariée, sans penser 
à mal, sans croire au danger. Mais la coquetterie 
s'excitait, l'imagination s'enhardissait, la pensée 
s'échauffait. Il se dégageait, des paroles que se ren- 
voyaient les deux femmes, des questions qu'elles 
soulevaient, des images qu'elles faisaient naître de- 
vant elles, un commencement de tentation, une 
sourde envie d'émulation pour celle qui était pure. 
Ce n'était rien que cette causerie badine et folâtre ; 

(I) Méraoiies de M*** de Genlis, vol. 1. 



148 LA FEMME 

• 

et cependant, à chaque mot, elle touchait à fond 
une âme pleine de trouble. Et lorsque, selon l'ordi- 
naire, cette amie de la jeune femme n'était ni aussi 
jeune ni aussi neuve qu'elle, lorsqu'elle savait le 
monde et qu'elle était de celles qui s'occupaient à 
former les jeunes femmes, ce n'était point pour elle 
un bien long ouvrage de monter tout à fait cette 
jeune tête et de disposer entièrement la petite per- 
sonne à l'amour de quelque joli homme attendant 
le moment et l'heure. 

Ces dialogues de femme à femme, qui avancent 
si fort les choses, il semble qu'on les écoute à la 
porte quand on entend M™® d'Épinay avec M"® d'Ette, 
cette Flamande maîtresse du chevalier de Valory, 
que Diderot a peinte ainsi : « une grande jatte de lait 
sur laquelle on a jeté des feuilles de rose, et des 
tétons à servir de coussins au menlon. » C'est un jour 
où la jeune femme, mal à l'aise, accablée de lan- 
gueur, étouffant comme dans un grand vide, est 
couchée sur sa chaise longue, les yeux fermés et 
mouillés de larmes qui y montent, faisant semblant 
de dormir pour ne pas éclater, le cœur gros, débor- 
dant, prêt à se rompre et à se répandre. D'abord 
elle essaye de rejeter son état, sa tristesse sur les 
vapeurs, sur un ennui qu'elle ne peut définir. « Oui, 
l'ennui du cœur, et non de l'esprit, » lui dit 
M*^® d'Ette, et avec ce mot elle entre en elle, et met 
le doigt et la lumière sur tout ce que M"® d'Épinay 
craignait de creuser et de s'avouer. Elle lui affirme 
et lui prouve qu'elle n'aime plus son mari, qu'elle 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 149 

ne saurait plus l'aimer, qu'il n'y a plus en elle que 
la révolte d'un amour humilié. Et le remède c'est 
d'aimer quelque autre objet plus digne d'elle. 
M"® d'Épinay s'écrie vivement « qu'elle ne pourra 
aimer un autre homme ». Puis, ce premier mouve- 
ment passé, elle demande où trouver un homme qui 
se sacrifie pour elle et se contente d'être son ami 
sans prétendre être son amant. « Mais je prétends 
bien qu'il sera votre amant, » interrompt la d'Ette 
jetant le grand mot et la vérité des choses dans 
ces illusions de pensionnaire. Cependant, comme 
M™* d'Épinay demeure effarouchée, balbutiant qu'elle 
ne veut pas mal se conduire. M"® d'Ette lui déve- 
loppe la théorie qu'il n'y a qu'un mauvais choix ou 
rinconstance d'une femme qui puissent flétrir une 
réputation. Au bout de cela, la jeune femme n'en 
est déjà plus aux principes ; il n'est plus question de 
sa part que de la difficulté de cacher une intrigue 
aux yeux du monde. M"° d'Ette, pour réponse, lui 
jette au nez sa propre histoire, l'amant avec lequel 
elle vit, que personne ne soupçonne, que M™® d'Épi- 
nay ignorait. Et comme elle voit, sous le coup qu'elle 
lui a porté. M"® d'Épinay chancelante, étourdie, 
confondue, éperdue, disant qu'il lui faudra du temps 
pour s'accoutumer à ces idées : « Pas tant que vous 
croyez, répond-elle. Je vous promets qu'avant peu 
ma morale vous paraîtra toute simple , et vous êtes 
faite pour la goûter (4). » 

(4) Mémoires de M— d'Épinay, vol. I. 



iV 



L*AMOUa 



Jusqu'à la mort de Louis XIV, la France semble 
travailler à diviniser Tamour. Elle fait de Tamourune 
passion théorique, un dogme entouré d'une adora- 
tion qui ressemble à un culte. Elle lui attribue une 
langue sacrée qui a les raffinements de formules de 
ces idiomes qu'inventent ou s'approprient les dévo- 
tions rigides, ferventes et pleines de pratiques. Elle 
cache la matérialité de l'amour avec l'immatérialité 
du sentiment, le corps du dieu avec son âme. Jus- 
qu'au dix-huitième siècle, l'amour parle, il s'em- 
presse, il se déclare, comme s'il tenait à peine aux 
sens et comme 's'il était, dans l'homme et dans la 
femme, une vertu de grandeur et de générosité, de 
courage et de délicatesse. Il exige toutes les épreuves 
et toutes les décences de la galanterie, l'application 
à plaire, les soins, la longue volonté, le patient ef- 
fort, les respects, les serments, la reconnaissance, la 



LA FEMME AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 151 

discrétion. Il veut des piières qui implorent et des 
agenouillements qui remercient, et il entoure ses fai- 
blesses de tant de convenances apparentes, ses plus 
grands scandales d'un tel air de majesté, que ses 
fautes, ses hontes même, gardent une politesse et 
une excuse, presque une pudeur. Un idéal, dans ces 
siècles, élève à lui l'amour, idéal transmis par la che- 
valerie au bel esprit de la France, idéal d'héroïsme 
devenu un idéal de noblesse. Mais au dix-huitième 
siècle que devient cet idéal? L'idéal de l'amour au 
temps de Louis XV n'est plus rien que le désir, et 
l'amour est la volupté. 

Volupté! c'est le mot du dix-huitième siècle ; c'est 
son secret, son charme, son âme. Il respire la vo- 
lupté, il la dégage. La volupté est l'air dont il se 
nourrit et qui l'anime. Elle est son atmosphère et 
son souffle. Elle est son élément et son inspiration , 
sa vie et son génie. Elle circule dans son cœur, dans 
ses veines, dans sa. tête. Elle répand l'enchantement 
dans ses goûts, dans ses habitudes, dans ses mœurs 
et dans ses œuvres. Elle sort de la bouche du temps, 
elle sort de sa main, elle s'échappe de son fond in- 
time et de tous ses dehors. Elle vole sur ce monde, 
elle le possède, elle est sa fée, sa muse, le carac- 
tère de toutes ses modes, le style de tous ses arts ; et 
rien ne demeure de ce temps, rien ne survit de ce 
siècle de la femme, que la volupté n'ait créé, n'ait 
touché, n'ait conservé, comme une relique de grâce 
immortelle, dans le parfum du plaisir. 
La femme alors n'est que volupté. La volupté l'h^-* 



153 LA FEMME 

bille. Elle lui met aux pieds ces mules qui balancent 
la marche. Elle lui jette dans les cheveux cette 
poudre qui fait sortir, comme d'un nuage, la physio- 
nomie d'un visage, l'éclair des yeux, la lumière du 
rire. Elle lui relève le teint, elle lui allume les joues 
avec du rouge. Elle lui baigne les bras avec des den- 
telles. Elle montre au haut de la robe comme une 
promesse de tout le corps de la femme ; elle dévoile 
sa gorge, et Ton voit, non-seulement le soir dans un 
salon, mais encore tout le jour dans la rue, à toute 
heure, passer la femme décolletée, provocante, et 
promenant cette séduction de la chair nue et de la 
peau blanche qui dans une ville caressent les yeux 
comme un rayon et comme une fleur. 

L'habit et le détail de l'habit de la femme, la vo- 
lupté l'invente et le commande, elle en donne le 
dessin et le patron, elle l'accommode à l'amour, en 
faisant de ses voiles mêmes une tentation. Parures 
et coquetteries, elle les baptise de noms qui semblent 
attaquer le caprice de l'homme et aller au-devantde 
ses sens. 

Ainsi parée par la volupté, la femme trouve la vo- 
lupté partout autour d'elle. La volupté lui renvoie de 
tous les côtés son image, elle multiplie sous ses yeux 
les formes galantes comme dans un cabinetde glaces. 
La volupté chante, ellesourit, elle invite parles choses 
muettes et habituelles de l'intérieur de la femme, par 
les ornements de l'appartement, parle demi-jour de 
l'alcôve, par la douceur du boudoir, par le moelleux 
des soieries, par les réveilleuses de satin noir dont le 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 1S3 

ciel est un grand miroir. Elle étale sur les panneaux 
des aventures toujours heureuses , qui semblent 
bannir d'une chambre de femme les rigueurs même 
en peinture. Et, tenant la femme dans une odeur 
d'ambre, elle la fait vivre, rêver, s'éveiller au milieu 
d'une clarté tendre et voilée, sur des meubles de 
langueur conviant aux paresses molles , sur les 
sophas, sur les lits de repos, sur les duchesses où le 
corjps s'abandonne si joliment aux attitudes lasses et 
comme négligées, où la jupe se relevant un tant soit 
peu laisse voir un bout de pied, un bas de jambe. 
L'imagination de la volupté est l'imagination de tous 
les métiers qui travaillent pour la femme, de tous les 
luxes qui veulent lui plaire. Et la femme sort-elle de 
ce logis où tout est tendre, coquet, adouci, cares- 
sant, mystérieux? la volupté la suit dans une de ces 
voitures si bien inventées contre la timidité , dans 
un de ces vis-à-vis où les visages se regardent, où 
les respirations se mêlent, où les jambes s'entre- 
lacent (4). 

La femme se répand-elle dans les sociétés? Cau- 
serie, propos aimables, équivoques, compliments , 
anecdotes, charades et logogriphes à la mode (2), 
voilant dans le plus grand monde le cynisme sous la 
flatterie, l'esprit du temps apporte sans cesse à la 
femme l'écho de la galanterie et le fait résonner au 
fond d'elle. L'esprit du temps l'assiège, il éveille ses 
sens à toute heure; il jette sur sa toilette, il lui met 

(1) Angola, vol. I. 

(2) Correspondance secrète, passim. 



154 LA FEMME 

dans les mains les livres qu'il a dictés et qu'il ap- 
plaudit, les brochurettes. de ruelles, les opuscules de 
légèreté et de passe-temps, les petits romans où l'al- 
légorie joue sur un fond libre et danse sur une gen- 
tille ordure, les contes de fée égayés de licence et de 
polissonnerie, les tableaux de mœurs fripons, les fan- 
taisies erotiques qui semblent, dans un Orient ba- 
roque, donner le carnaval des Mille et une Nuits à 
l'ennui d'un sultan du Parc aux cerfs. Puis, c'est au- 
tour de la femme une poésie qui la courtise, qui la 
lutine; ce sont de petits vers qui sonnent à son 
oreille comme un baiser de la muse de Dorât sur une 
joue d'opéra. C'est Philis, toujours Philis qu'on at- 
taque, qui combat, qui se défend mal... des regards, 
des ardeurs, des douceurs . « J'inspire là-dessus en 
me jouant, » dit l'Apollon de Marivaux. Poésie de fa- 
deurs qui embaume et qui entête! Rondeaux de 
Marot retouchés par Boucher, idylles deDeshoulières 
ranimées par Gentil-Bernard, poëmes oîi les rimes 
s'accouplent avec un ruban rose, et où la pensée 
n'est plus qu'un roucoulement! Il semble que les 
lettres du dix-huitième siècle, agenouillées devant la 
femme, lui tendent ces tourterelles dans une corr 
beille de fleurs dont les bouquetières offraient l'hom- 
mage aux reines de France (4). 

La femme se met-elle au clavecin? chante-trelle? 
Elle chante cette poésie ; elle chante : De ses traits le 
Dieu de Cythère,.,, ou : Par un baiser sur les lèvres 

(1) Correspondance secrète, vol. VU. 



AU DIX-HUITIÈME SIECLE. 155 

{tins,.,, ou : Non, non, le Dieu qm fait aimer (1)..., 
chansons partout goûtées, jetées sur toutes les ta- 
blettes, dédiées à la Dauphine, et auxquelles le temps 
trouve si peu de mal qu'il met sur les lèvres de 
Marie-Antoinette le refrain : 

En blanc jupon, en blanc corset... (2). 

La volupté, cette volupté universelle, qui se dé- 
gage des choses vivantes comme des choses ina- 
nimées, qui se mêle à la parole, qui palpite dans la 
musique, qui est la voix, l'accent, la forme de ce 
monde, la femme la retrouve dans l'art du temps 
plus matérielle et pour ainsi dire incarnée. La sta- 
tue, le tableau sollicitent son regard par un agrément 
irritant, par la grâce amusante et piquante du joli. 
Sous le ciseau du sculpteur, sous le pinceau du 
peintre, dans une nuée d'Amours , tout un Olympe 
naît du marbre, sort de la toile, qui n'a d'autre di- 
vinité que la coquetterie. C'est le siècle où la nudité 
prend l'air du déshabillé, et où l'art, ôtant la pudeur 
au beau, rappelle ce petit Amour de Fragonard qui, 
dans le tableau de la Chemise enlevée, emporte en 
riant la décence de la femme. Que de petites scènes 
coquines, grivoises ! que d'impuretés mythologiques ! 
que de Nymphes sampuleuses, que de Balançoij^es mys- 
térieuses! Que de pages spirituellement immodestes, 
échappées au grand Baudouin et au petit Queverdo, 

(1) Choix de chansons mises en musique par M. de Laborde. Parité 
DéUfrmel, 1773. 
ijL) GonMpondance secrète, vol. U. 



156 Là femme 

à Freudeberg, à Lavreince, aux mille maîtres qui sa- 
vent si bien décolleter une idée de Collé dans une 
miniature du Gorrége ! Et la gravure est là, avec son 
burin leste, vif et fripon, pour répandre ces idées en 
gravures, en estampes vendues publiquement, en- 
trant dans les plus honnêtes intérieurs et mettant 
jusqu'aux murs de la chambre des jeunes filles (1), 
au-dessus de leur lit et de leur sommeil, ces images 
impures, ces coquettes impudicités, ces couples en- 
lacés dans des liens de fleurs, ces scènes de ten- 
dresse, de tromperie, de surprise, au bas desquelles 
souvent le graveur appelle dans un titre naïf le 
Plaisir par son nom (2) ! 

Quelle résistance pouvait opposer la femme à cette 
volupté qu'elle respirait dans toutes choses et qui 
parlait à tous ses sens? Le siècle, qui l'assaillait de 
tentations, lui laissait-il au moins pour les repousser, 
pour les combattre, cette dernière vertu de son 
sexe, l'honnêteté de son corps : la pudeur? 

Il faut le dire : la pudeur de la femme du dix-hui- 
tième siècle ignorait bien des modesties acquises de- 
puis elle par la pudeur de son sexe. C'était alors une 
vertu peu raffinée, assez peu respectée, et qui res- 
tait à l'état brut, quand elle ne se perdait pas au mi- 
lieu des impressions, des sensations, des révélations, 
à l'épreuve desquelles le siècle la soumettait. 11 y 
avait dans les mœurs une naïveté, une liberté, une 

(1) Entretiens du Palais-Royal. Paris, Buisson, 1786. 

(2) Voyez la planche de Queverdo dédiée à M. le comte de SaïmI- 
Marc 



AU DIX-HUITIEME SIÈCLE. 157 

certaine grossièreté ingénue qui en faisait, dans 
toutes les classes, assez bon marché. Gomme la pu- 
deur n'entrait point dans les agréments sociaux, on 
ne l'apprenait guère à la femme, et c'est à peine si 
on lui en laissait l'instinct. Une fille déjà grande 
fille était toujours regardée comme une enfant, et 
on la laissait badiner avec des hommes ; on tolérait 
même souvent qu'elle fût lacée par eux, sans at- 
tacher à cela plus d'importance qu'à un jeu (1). La 
jeune fille devenue femme, un homme que vous 
montrera une gravure de Gochin lui prenait, sur sa 
chemise, la mesure d'un corps (2). Mariée, elle re- 
cevait au lit, à la toilette où elle s'habillait et où l'in- 
décence était une grâce, où la liberté quelquefois 
dégénérait en cynisme (3). Dans l'écho des propos 
d'antichambre , dans la parole des vieux parents 
égrillards, une langue, encore chaude du franc 
parler de Molière, une langue expressive, colorée, 
sans pruderie, apportait à son oreille les mots vifs 
de ce temps sans gêne. Ses lectures n'étaient guère 
plus sévères : de main en main passaient les recueils 
polissons, les Maranzakiniana^ dictés par quelque 
grande dame à la plume de Grécourt (4) ; la Pucelle 
traînait sur les tables, et les femmes qui se respec- 
taient le plus ne se cachaient pas de l'avoir lue et ne 



(1) Les Contemporaines, par Rétif, passim. 

(2) Le Tailleur pour femmes, dessiné par Cochin. 

(3) Voyez dans d'Argenson la façon dont il est reçu par M"»" de Prie 
à sa toilette. 

(4) Mémoires de Richelieu, vol. VIII. 



158 LA FEMME 

rougissaient pas de la citer (4). La femme gardait- 
elle, malgré tout, une virginité d'âme? Le mari du 
temps, tel que nous le dessinent les Mémoires, était 
peu fait pour la lui laisser. Il agissait, là-dessus, 
fort cavalièrement avec sa femme, qu*il formait aux 
docilités d'une msdtresse; et, s'il avait bien soupe, il 
donnait volontiers à ses amis le spectacle du som- 
meil et du réveil de sa femme (2). La femme se tour- 
nait-elle vers l'amitié? Elle y trouvait les confidences 
galantes, les paroles ^'expérience qui ôtent le voile 
à l'illusion, dans la compagnie de quelque femme 
affichée comme M™® d'Arty. Elle allait à une repré- 
sentation de proverbe gaillard sur un théâtre de so- 
ciété, à quelque pièce de haute gaieté pareille à la 
Vérité dans le vin, ou bien à un de ces prologues salés 
des spectacles de la Guimard auxquels les femmes 
honnêtes assistaient en loges grillées (3). Elle es- 
suyait «les jolies horreurs » des soupers à la mode (4), 
elle affrontait les chansons badines à la Boufflers 
courant le monde à la fin du siècle (5). Puis, pour 
achever de lui enlever le préjugé de ces misérables 
délicatesses, la philosophie venait : entraînée à quel- 
que souper de comédienne fameuse, à la table d'une 
Quinault, dans la débauche de paroles de Duclos et 
de Saint-Lambert, au milieu des paradoxes grisés par 

(1) Correspondance inédite de M"« du Deffand. Michel Lévy, 1859^ 
vol. I. 

(2) Mémoires de M"» d'Épinay, vol. I. 

(3) Mémoires de la République des lettres, vol. V. 

(4) Correspondance secrète, vol. YIII. 

(5) Mémoires de la République des lettres, vol. XXVL 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 159 

le Champagne, dans la belle ivresse de Tesprit et de 
l'éloquence, la femme entendait dire de la pudeur : 
« Belle vertu I qu'on attache sur soi avec des 
épingles (1)!... » 

C'est ainsi que peu à peu, d'âge en âge, la facilité 
des approches, les spectacles donnés aux sens, l'ir- 
respect de l'homme, les corruptions de la société et 
du mariage, les enseignements, les systèmes de pure 
nature, attaquaient et déchiraient chez la femme jus- 
qu'aux derniers restes de cette innocence qui est, 
dans la jeune fille, la candeur de la chasteté, dans 
l'épouse, la pureté de l'honneur. Aussi le jour oti 
l'amour se présentait à sa pensée, la femme ne trou- 
vait pas pour repousser cette pensée de force per- 
sonnelle ; elle appelait vainement contre la tentation 
de ce mot et de ces images la défense, la révolte de 
sa pudeur physique. Et bientôt, dans cet intérieur 
que désertait le mari, quel effort ne lui fallait-il pas 
pour garder ce qu'elle croyait avoir encore de pudeur 
morale, devant tant d'exemples publics d'impudeur 
sociale, devant tant de ménages auxquels l'amour 
ou l'habitude servait de contrat, tant de liaisons re- 
connues, consacrées par l'opinion publique : M™* Be- 
lot et le président de Meinières , Hénault et M™® du 
Deffand, d'Alembert et W^^ de Lespinasse, M™® de 
Marchais et M. d'Angivilliers, etc., — jusqu'à M™® Le- 
comte et Watelet que personne ne s'étonnait de 
trouver ensemble chez la rigide M"® Necker (2) I 

(1) Mémoires dé M"« d'Épinay, vol. I. 

(2) Souyenin de Pélicia. 



160 LA FEMME 

Facilités, séductions, mœurs, habitudes, modes, 
tout conspire donc contre la femme. Tout ce qu'elle 
touche, tout ce qu'elle rencontre et tout ce qu'elle 
voit, apporte à sa volonté la faiblesse, à son imagi- 
nation le trouble et l'amollissement. De tous côtés 
se lève autour d'elle la tentation, non-seulement la 
tentation grossière et matérielle, touchant à la paix 
de ses sens, irritant les appétits de sa fantaisie et 
les curiosités de son caprice, mais encore la tenta- 
tion redoutable même aux plus vertueuses et aux 
plus délicates, la tentation qui frappe aux endroits 
nobles, aux parties sensibles de l'âme, qui touche, 
qui attendrit doucement le cœur avec les larmes qui 
montent aux yeux. 

Il est un charme de l'amour, tout plein de fraî- 
cheur et de poésie, à l'épreuve duquel le dix-hui- 
tième siècle soumettra les femmes les plus pures, 
comme pour leur donner l'assaut dont elles sont 
dignes. Le péril ne sera plus représenté par un 
homme, mais par un enfant. La séduction se ca- 
chera sous l'innocence de l'âge, elle jouera presque 
sur les genoux de la femme, qui croira la combattre 
en la grondant, et qui ne la repoussera qu'une fois 
blessée : ainsi, dans l'ode antique, ce petit enfant 
mouillé et plaintif qui frappe avec une voix de prière 
à la porte du poëte ; puis, assis à son feu, les mains 
réchauffées à ses mains, l'enfant tend son arc, l'arc 
de l'amour, et touche son hôte au cœur. 

Prières d'enfant, larmes d'enfant, blessure d'en- 
fant, n'est-ce pas la jolie histoire de M"**' deChoiseul 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 161 

avec le petit musicien Louis, si doux, si sensible, si 
intéressant et qui joue si bien du clavecin ? Elle s'en 
amuse, elle Taime à la folie comme un joujou; elle 
a pour lui la passwnnette qu'une femme a pour son 
chien. Puis le petit homme grandissant, en grâces, 
en intelligence, en douceur, en sensibilité, un malin 
vient où il faut lui défendre ces caresses enfantines 
qui bientôt ne seront plus de son âge. Alors plus de 
joie, plus d'appétit : il ne dîne pas. Le cœur gros, il 
reste assis au clavecin de M""® de Choiseul, si triste 
qu'elle laisse tomber sur sa petite tôtc ce mot de ca- 
resse : « Mon bel enfant. » A ce mot l'enfant éclate ; 
il fond en larmes, en sanglots, en reproches. Il dit à 
M™* de Choiseul qu'elle ne l'aime plus, qu'elle lui 
défend de l'aimer. Il pleure, il se tait, il pleure en- 
core et s'écrie : « Et comment vous prouver que je 
vous aime? » Il veut se jeter et pleurer sur la main 
de M"** de Choiseul ; mais M™* de Choiseul s'est en- 
fuie déjà pour dérober son attendrissement, ses 
larmes, son cœur, à ce doux affligé qui semble im- 
plorer l'amour d'une femme comme on implore l'a- 
mour d'une mère et d'une reine, agenouillé, et ca- 
ressant le bas de sa robe. Et comment se défendre 
de pitié, d'indulgence, les jours suivants? Il a la 
fièvre ; et, comme il le dit à l'abbé Barthélémy, « son 
cœur tombe ». Il reste en contemplation, en adora- 
tion, laissant venir à ses yeux les pleurs qu'il va 
cacher dans une autre chambre. Il s'approche de 
M™® de Choiseul, il embrasse ce qui la touche, et, 
quand elle l'arrête d'un regard, il la supplie d'un 



162 LA PEMMB 

mot : « Quoi î pas même cela? » Tant de candeur, 
tant d*ardeur, tant d^audace ingénue, un enfantil- 
lage de passion si naturel et qui est la passion même 
finiront par mettre sous la plume de M"® de Ghoiseul 
le cri du temps, le cri de la femme : « Quoi qu'on 
aime, c'est toujours bien fait d*aimer. » Et peut-être 
dira-trcUe plus vrai qu'elle ne croit elle-même lors- 
qu'elle écrira : « Mes amours avec Louis sont à leur 
fin ; leur terme est celui de son voyage à Paris, et je 
l'y renvoie à Pâques. Ainsi vous voyez que je vais 
être bien désœuvrée (1). » 

Mais on rencontre dans le dix-huitième siècle, à 
côté du petit Louis, de plus grands enfants et qui me- 
nacent les maris de plus près. Ceux-ci ne sont pas 
encore hommes, mais ils commencent à l'être. Le 
dernier rire de l'enfance se mêle en eux au premier 
soupir de la virilité. Ils ont les grâces du matin de 
la vie, la flamme de la jeunesse, l'impatience, la lé- 
gèreté, l'étourderie. Ils ont pour plaire l'âge où l'on 
obtient une compagnie, l'âge oix l'on voudrait avoir 
une jolie m^dtresse et un excellent cheval de bataille. 
Us séduisent par un mélange de frivolité et d'hé- 
roïsme, par leur peau blanche comme la peau d'une 
femme, par leur uniforme de soldat que le feu va 
baptiser. Us badinent à une toilette, et la pensée de 
la femme qui les regarde les suit déjà à travers les 
batteries, les escadrons ennemis, sur la brèche mi- 
née oti Us monteront avec un courage de grenadier. 

(1) Correspondance inédite de M** du DefTand. PariSf ^859, voL n. 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 163 

Et lorsqu'ils partent, quelle femme ne se dit tout 
bas à elle-même : Il va partir, il va se battre, il va 
mourir! comme laBélise de Marmontel écoutant les 
adieux du charmant petit officier : <( Je vous aime 
bien, ma belle cousine I Souvenez-vous un peu de 
votre petit cousin : il reviendra fidèle, il vous en 
donne sa parole. S'il est tué, il ne reviendra pas, 
mais on vous remettra sa bague et sa montre (1)... » 
Amours d'enfants, amours de jeunes gens, un 
poëte va venir à la fin du siècle pour immortaliser 
vos dangers et vos enchantements ; et faisant tomber 
les larmes du petit Louis sur l'uniforme de Lindor, 
Beaumarchais nous laissera cette figure ingénue et 
mutine , où s'unissent les ensorcellements de l'en- 
fant, de la jeune fille, du lutin et de l'homme : Ché- 
rubin 1 le démon de la puberté du dix-huitième 
siècle. 

A côté de ce danger, que d'autres dangers pour la 
vertu, pour l'honneur de la femme dans la grande 
révolution faite par le dix-huitième siècle dans le 
cœur de la France : la passion remplacée par le dé- 
sir 1 

Le dix-huitième siècle, en disant : Je vous aime, ne 
veut point faire entendre autre chose que : Je vous 
désire. Avoir pour les hommes, enlever pour les 
femmes, c'est tout le jeu, ce sont toutes les ambi- 
tions de ce nouvel amour, amour de caprice, 

(1) Contes moraux de Mannontel. ÂterUn, 1765, vol. I. Le Scrvpule, 



164 LA FEMME 

mobile, changeant, fantasque, inassouyi, que la 
comédie de mœurs personnifie dans ce Cupidon 
bruyant, insolent et vainqueur, qui dit à TAmour 
passé : « Vos amants n'étaient que des benêts, ils 
ne savaient que languir, que faire des hélas, et con- 
ter leurs peines aux échos d'alentour. J'ai supprimé 
les échos, moi... Allons, dis-je, je vous aime, voyez 
ce que vous pouvez faire pour moi, car le temps est 
cher, il faut expédier les hommes. Mes sujets ne 
disent point : Je me meurs, il n'y a rien de si vivant 
qu'eux. Langueurs, timidité, doux martyre, il n'en 
est plus question; fadeur, platitude du temps passé 
que tout cela... Je ne les endors pas, mes sujets, je 
les éveille; ils sont si vifs, qu'ils n'ont pas le loisir 
d'être tendres ; leurs regards sont des désirs ; au lieu 
de soupirer, ils attaquent ; ils ne disent point : 
Faites-moi grâce, ils la prennent : et voilà ce qu'il 
faut (1). » 

Le siècle est arrivé « au vrai des choses », il a ren- 
du «le mouvement aux sens ». Il a supprimé, et 
s'en vante, les exagérations, les grimaces et les 
affectations (2). Avec ce nouvel amour, plus de mys- 
tère, plus de manteaux couleur de muraille dans 
lesquels on se morfondait! Du bruit de ses laquais 
frappant à coups redoublés, le galant éveille le quar- 
tier oîi dort sa belle, et il laisse à la porte son équi- 
page publier sa bonne fortune. Plus de secret, plus 

(1) La Réunion des Amours, par Marivaux, 173L 

(2) La Nuit et le Moment, ou les Matines de Cythère. CoUection com- 
plète des œuvres de Crébilloa le fils. Londres, 1772, vol. I. 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCT.R 1C5 

de discrétion : les hommes apprennent à n'en avoir 
plus que par ménagement pour eux-mêmes (1) ! 
Plus de grandes passions, plus de sensibilité; on 
serait montré au doigt. Quelles railleries ferait de 
vous Tamour libre, hardi, et, comme on dit, grena- 
die?" (2), s'il vous voyait garder l'habitude d'aimer 
languissamment, et cette « bigoterie » de langage 
avec laquelle autrefois l'homme courtisait la femme! 
Que de mépris dans ce mot: inclinations îrspecta- 
blés (3), dont on baptise ces quelques liaisons oti le 
goût succède à la jouissance, et dont la durée scan- 
dalise la société qu'elle gêne ! Le respect pour la 
femme? offense pour ses charmes, ridicule pour 
l'homme ! Lui dire à première vue qu'on l'aime, lui 
montrer toute l'impression qu'elle fait, lancer une 
déclaration, quel risque h cela? N'est-ce pas un 
principe partout répété, un fait aflirmé bien haut 
par les hommes, qu'il suffit de dire trois fois à une 
femme qu'elle est jolie, pour qu'elle vous remercie 
h la première fois, pour qu'elle vous croie à la se- 
conde, et pour qu'à la troisième elle vous récompense? 
Les façons ainsi supprimées, les bienséances suivent 
les façons (4), et l'amour connaît pour la première 
fois ces arrangements appelés si nettement par 

(1) Bibliothèque des petits maîtres pour serx'ir à Thistoiro du bon 
ton et de Textrémement bonne compagnie. Au Palais - Hoynl ^ chez la 
Petite Lolo, marchande de galanteries, à la Frivolité y 1742. 

(2) Dialogue entre TAmour et la Vérité. Mercure de France, mars 
1720. 

(3) Mémoires de Besenval. 

(4) Les Égarements du cœur et de l'esprit , ou Mémoii «s de M. de 
Meilcourt. Œuvres de Crébillon le fils, vol. I. 



166 LA FEMME 

Chamfort « l'échange de deux fantaisies et le contact 
dedeuxépidermes »; commerce d'un genre nouveau, 
déguisé sous tous ces euphémismes, passcules, fantai- 
sies, épreuves, liaisons oix Ton s'engage sans grand 
goût, où l'on se contente du peu d'amour qu'on 
apporte, unions dont on prévoit le dernier jour au 
premier jour, et dont on écarte les inquiétudes, 
la jalousie, tout ennui, tout chagrin, tout sé- 
rieux, tout engagement de pensée ou de temps. 
Cela commence par quelques mots dits, dans un 
salon plein de monde, à l'oreille d'une femme par 
quelque joli homme qui prend en badinant la per- 
mission de revenir, qu'on lui accorde sans y attacher 
de conséquence. Dès le lendemain, c'est une visite 
en négligé, en polisson, à la toilette de la dame, 
étonnée et déjà flattée des compliments sur sa 
beauté du matin ; puis la demande brusque si elle a 
fait un choix dans sa société, et le persiflage sans 
pitié de tous les hommes qu'elle voit. « Cependant, 
vous voilà libre, lui dit-on en revenant à elle. Que 
faites-vous de cette liberté ? » L'on parle du besoin 
de perdre à propos cette liberté : « Si vous ne. don- 
niez pas votre cœur, il se donnerait tout seul. » Et 
l'on appuie sur l'avantage de trouver dans un amant 
un conseil, un ami, un guide, un homme formé par 
l'usage du monde. L'on se désigne; puis négligem- 
ment : «Je serais assez votre fait, sans tout ce monde 
qui m'assiège. » Et faisant un retour sur la femme 
que l'on a dans le moment : « Elle m'a engagé à lui 
rendre quelques soins, à lui marquer quelque em- 



AU DIX-HUITIÈME SIECLE. 167 

pressement ; il n'eût pas été honnête de lui refuser. 
Je me suis prêté à ses vues ; pour plus de célébrité à 
notre aventure, elle a voulu prendre une petite mai- 
son : ce n'était pas la peine pour un mois tout au 
plus que j'avais à lui donner ; elle Ta fait meubler à 
mon insu et très-galamment... » Et Ton raconte le 
souper qu'on y fit avec tant de mystère, et où Ton 
eût été en tête à tête si Ton n'y avait point amené 
cinq personnes, et si la dame n'en avait amené 
cinq autres. « Je fus galant, empressé, et ne me 
retirai qu'une demi-heure après que tout le monde 
fût parti. C'est assez pour lui attirer la vogue... » Et 
l'on ajoute que l'on peut prendre congé d'elle sans 
avoir aucun reproche à craindre. Ici l'on ne manque 
point de parler de ses qualités, de son savoir-vivre, 
de la différence qu'il y a de soi aux autres hommes : 
on vante la délicatesse qu'on s'est imposée de se 
laisser quitter par égard pour la vanité des femmes, 
et l'on conte, comme le beau trait de sa vie, que l'on 
s'est enfermé trois jours de suite pour laisser à celle 
dont on se détachait l'honneur de la rupture. La 
femme, qu'on étourdit ainsi d'impertinences, se ré- 
crie-t-elle? « En honneur, lui dit-on sans l'écouter, 
plus j'y pense, et plus je voudrais pour votre intérêt 
même que vous eussiez quelqu'un comme moi. » Et 
comme la femme déclare que si elle avait l'intention 
de faire un choix, elle ne voudrait qu'une liaison 
solide et durable: «En vérité? dit vivement l'aimable 
homme, si je le croyais, je serais capable de faire 
une folie, d'être sage et de m'attacher à vous. La dé- 



1G8 hA FEMME 

claration est assez mal tournée, c'est la première de 
ma vie, parce que jusqu'ici on m'avait épargné les 
avances. Mais je vois bien que je vieillis... » Là- 
dessus, un sourire de la femme qui pardonne, et qui 
avoue trouver à Thomme qui lui parle des grâces, 
de Tesprit, un air intéressant et noble ; mais elle a 
besoin d'une connaissance plus approfondie de son 
caractère, d'une persuasion plus intime de ses senti- 
ments ; à quoi l'homme répond quelquefois d'un air 
sérieux que, bien qu'il soit l'homme de France le plus 
recherché et un peu las d'être à la mode, en consi- 
dération d'un objet qui peut le fixer, il veut bien 
accorder à la femme le temps de la réflexion, vingt- 
quatre heures : « Je crois que cela est bien honnête, 
je n'en ai jamais tant donné (1). » — Et cet engage- 
ment, qui est à peu d'exagération près l'engagement 
du temps, cet engagement finit par ces mots de l'a- 
mant : « Ma foi ! Madame, je n'ai pas cru la chose si 
sérieuse entre vous et moi. Nous nous sommes plu, 
il est vrai ; vous m'avez fait l'honneur de votre goût, 
vous étiez fort du mien. Je vous ai confié mes dispo- 
sitions, vous m'avez dit les vôtres, nous n'avons 
jamais fait mention d'amour durable. Si vous m'en 
aviez parlé, je ne demandais pas mieux, mais j'ai 
regardé vos bontés pour moi comme les effets d'un 
caprice heureux et passager; je me suis réglé là- 
dessus (2). » 

(1) Contes moraux de Marmontel, 1765, vol, 1. L' Heureux Divorce, 

(2) Œuvres de Marivaux. Paris, 1830, vol. IX. Le Spectateur fran- 
çaiê. 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 106 

Les femmes se prêtèrent presque sans résistance 
à cette révolution de Tamour. Elles renoncèrent vite 
« au métier de cruelles ». La lecture de la Galpre- 
nède, lecture ordinaire des filles de quinze ans, ces 
romans de Pharamond, de Cassandre, de Cléopâire, 
qui gonflaient les poches des fillettes (1), tous les 
livres qui façonnaient le cœur et Tesprit de la femme 
dès Tenfance, la femme ne tardait pas à les oublier 
dès qu'elle entrait dans le monde, dès qu'elle res- 
pirait Tair de son temps. Le siècle qui Tentourait, 
les conseils de l'exemple, les moqueries de ses amies 
plus avancées dans la vie, lui enlevaient bientôt le 
goût et le souvenir des amours héroïques : leurs 
lenteurs, leurs tremblants aveux, leurs nobles dépits, 
leurs transports à la suite d'innocentes faveurs, 
leurs raffinements de délicatesse, leur quintessence 
de générosité et de galanterie, s'effaçaient dans sa 
mémoire. Elle perdait vite toutes les illusions du ro- 
manesque, ces tendres rêveries et ces langueurs du 
jour, ces insomnies et ces fièvres de nuits, ces beaux 
tourments du premier amour qui, les jours d'ab- 
sence de l'amoureux d'abord entrevu au parloir, lui 
arrachaient de si douloureux soupirs, après les sou- 
pirs une apostrophe à '< ce cher Pyrame », après 
l'apostrophe, un monologue où elle s'appelait a fille 
infortunée » ! Puis c'étaient encore de nouveaux 
soupirs suivis de nouvelles apostrophes à la nuit, au 
lit où elle était couchée, à la chambre qu'elle habi- 

(1) Correspondance de M"* du Deffand. -> Mémoires d'iin voyageai 
qui 63 repose, par Dutens. 



I 



170 LA FEMME 

tait: grand roman qu'elle se jouait à elle-même 
jusqu'au jour (1). Mais comment garder une ima- 
gination si enfantine et s'enflammer à de tels jeux, 
au milieu d'une société qui ne s'attache qu'au 
matériel et à l'agréable des passions, qui en rejette 
la grandeur, l'effort, l'exagération naïve et la poésie 
ennuyeuse? La femme voit autour d'elle le persi- 
flage poursuivre et déchirer ce qu'elle croyait être 
l'excuse de l'amour, son honneur, ses voiles, ses 
vertus de noblesse. Par tous ses professeurs, par ses 
mille voix, par ses leçons muettes, le monde lui ap- 
prend ou lui fait entendre qu'il y a un grand vide 
dans les grands mots et tme grande niaiserie dans 
les grands sentiments. Pudeur, vertu, amour, tout 
cela se dépouille à ses yeux comme des idées qui 
perdraient leur sainteté. La femme arrive à rougir 
des mouvements de son cœur, des élancements de 
tendresses qui avaient transporté son âme de jeune 
fille dans le songe des vieux romans ; et la honte se 
mêlant en elle à la peur du ridicule, elle se débar- 
rasse si bien des préjugés et des sottises de son pre- 
mier caractère, que, revoyant son amoureux de 
couvent, l'homme dont la pensée la fit pour la pre- 
mière fois si heureuse et si confuse, elle l'accueille 
avec un air de coquetterie folâtre, une mine imper- 
tinente, le rire de la femme la plus faite ; on dirait 
qu'elle veut lui faire entendre par toute son attitude 
la phrase de la jeune femme de Marivaux ; a Je vous 

(1) Œuvres de Marivaux , vol. IX. Pièces détachées* Premiért 
Lettre de M. de 31, contenant une aventure^ 



AU DIX-HUITIÈME SIËCLB. 171 

permets de rentrer danâ mes fers ; mais vous ne 
vous ennuierez pas comme autrefois, et vous aurez 
bonne compagnie (1). » 

Quand la femme avait ainsi surmonté les préjugés 
du passé et de la jeunesse, quand elle était arrivée 
à ce point de coquetterie, il lui restait bien peu de 
scrupules à dépouiller, et elle n'était pas loin d'être 
dans cette disposition d'âme qui faisait désirer et 
chercher à la femme du temps ce que le temps ap- 
pelait « une affaire ». Bientôt auprès d'elle à sa 
toilette, à la promenade, au spectacle, on voyait un 
homme chaque jour plus assidu, et qu'elle faisait 
prier à tous les soupers oîi elle était invitée ; car, à 
une première affaire, la femme était encore parmi 
ces prudes qui ne pouvaient prendre sur elles de se 
décider au bout de quinze jours de soins, et dont un 
mois tout entier n'achevait pas toujours la défaite. 
Cela finissait pourtant: un soir elle se montrait avec 
son cavalier en grande loge à l'Opéra (2), et déclarait 
ainsi sa liaison, selon l'usage adopté par les femmes 
du monde pour la présentation officielle d'un amant 
au public. Mais, au bout de peu de temps, la désillu- 
sion venait, la jeune femme s'était trompée dans son 
choix ; il n'y avait point dans l'engagement auquel 
elle s'était livrée des convenances suffisantes pour 
l'y attacher, et la femme donnait à l'homme le congé 
que nous avons vu tout à l'heure l'homme donner à 

(1) Œuvres de Marivaux, vol. IX. 

(2) Les Confessions du comte de **% par feu M. Duolos. Amsterdam^ 
1776, voL I. 



172 tA FEMME 

la femme. Elle disait au jeune homme qu'elle avait 
cru aimer à peu près ce que M™® d'Esparbès disait i 
Lauzun, dont réducation n'était point encore faite: 
« Croyez-moi, mon petit cousin, il ne réussit plus 
d'être romanesque, cela rend ridicule et voilà tout. 
J'ai eu bien du goût pour vous, mon enfant; ce n'est 
pas ma faute si vous l'avez pris pour une grande 
passion, et si vous vous êtes persuadé que cela ne 
serait jamais fini. Que vous importe si ce goût est 
passé, que j'en aie pris pour un autre, ou que je 
reste sans amant ? Vous avez beaucoup d'avantages 
pour plaire aux femmes, profitez-en pour leur plaire, 
et soyez convaincu que la perte d'une peut toujours 
être réparée par une autre ; c'est le moyen d'être 
heureux et aimable (1). » 

On se quittait comme on s'était pris. On avait été 
heureux de s'avoir, on était enchanté de ne s'avoir 
plus (2). Alors s'ouvrait devant la femme la carrière 
des expériences. Elle y entrait en s'y jetant, et elle 
y roulait dans les chutes, demandant l'amour à des 
caprices, à des goûts, à des fantaisies, à tout ce qui 
trompe l'amour, l'étourdit et le lasse, plus flattée 
d'inspirer des désirs que du respect, tantôt quittant, 
tantôt quittée, et prenant un amant comme un 
meuble à la mode ; si bien que l'on croit entendre 
l'aveu de son cœur dans la réponse de la Gaussin à 
qui l'on demandait ce qu'elle ferait si son amant la 

(1) Mémoires de M. le duc de Lauzun. Paris, 1822. 

(2) Mélanges militaires . littéraires et seQtimentaires (par le princ« 
de Ligne). Dresde, 1795-1811, vol. VIII. 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE, 173 

quittait: « J'en prendrais un autre. » D'ailleurs 
qui songerait à lui demander davantage par ce temps 
où c'est une si grande et si étonnante rareté qu'un 
homme amoureux, un hoiùme « à préjugés de pro- 
vince », un homme enfin « qui veut du senti- 
ment (1) »? Il est convenu qu'à trente ans, une 
femme « a toute honte bue », et qu'il ne doit plus 
hii rester qu'une certaine élégance dans l'indécence, 
une grâce aisée dans la chute, et après la chute un 
l)adinage tendre ou du moins honnête qui la sauvp 
de la dégradation. Un reste de dignité après l'entier 
oubli d'elle-même sera tout ce qu'elle mettra de 
pudeur dans le libertinage (2). 

Bientôt par la liberté, le changement, la galan- 
terie de la femme va prendre dans ce siècle les al- 
lures et les airs de la débauche de l'homme. La 
femme va vouloir, selon l'expression d'une femme, 
« jouir de la perte de sa réputation (3). » Et des 
femmes auront, pour loger leur plaisir, des petites 
maisons pareilles aux petites maisons des roués ^ des 
petites maisons dont elles feront elles-mêmes le 
marché d'achat, dont elles choisiront le portier, afin 
que tout y soit à leur dévotion et que rien ne les 
gêne si elles veulent y aller tromper leur amant 
même (4). 

(1) Contes moraux par Marmontel, 1765, vol. I. Tout ou rien. 

(2) Le Sopba. — (Euvres complètes de Dorât. 1764-1789. Point de 
lendemain. 

(3) Réflexions nouvelles sur les femmes, par une dame de la cour. 
Pant, 1727. 

(4) Adèle et Théodore. 



m LA FEMME 

La morale du temps est indulgente à ces mœurs. 
Elle encourage la femme à la franchise de la galan- 
terie, à l'audace de Tinconduite, par des principes * 
commodes et appropriés à ses instincts. Des pen- 
sées qui circulent, de la philosophie régnante, des 
habitudes et des doctrines conjurées contre les pré- 
jugés de toute sorte et de tout ordre, de ce grand 
changement dans les esprits qui ébranle ou renou- 
velle, dans la société, toutes les vérités morales, il 
s*élève une théorie qui cherche à élargir la cons- 
cience de la femme,* en la sortant des petitesses de 
son sexe. C'est toute une autre règle de son honnê- 
teté, et comme un déplacement de son honneur 
qu'on fait indépendant de sa pudeur, de ses mérites, 
de ses devoirs. Modestie, bienséance, le dix-huitième 
siècle travaille à dispenser la femme de ces misères. 
Et pour remplacer toutes les vertus imposées jusque- 
là à son caractère, demandées à sa nature, il 
n'exige plus d'elle que les vertus d'un honnête 
homme (4). 

En même temps j'homme commence à donner à 
la femme l'idée d'un bonheur qui ne laisse aucun 
lien à dénouer. Il lui expose une théorie de l'amour 
parfaitement indiquée dans une nouvelle qui la ré- 
sume par son titre : Point de lendemain, A en croire 
la nouvelle doctrine, il n'y a d'engagements réels, 
philosophiquement parlant, « que ceux que l'on 
contracte avec le public en le laissant pénétrer dans 

(1) Dialogues moraux d'un petit maître philosophe et d'une femme 
raisoDoable. Londres, 1774. 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE, 175 

nos secrets et en commettant avec lui quelques in- 
discrétions». Mais, hors de là, point d'engagement; 
seulement quelques regrets dont un souvenir agréable 
sera le dédommagement ; et puis au fait, du plaisir 
sans toutes les lenteurs, le tracas et la tyrannie des 
procédés d*usage. 

Les sophismes commodes, les apologies de la 
honte, les leçons d'impudeur flottent dans le temps, 
descendent des intelligences dans les cœurs, en- 
lèvent peu à peu le remords à la femme éclairée, 
enhardie, étourdie, conviée aux facilités par les sys- 
tèmes, les idées qui tombent du plus haut de ce 
monde, qui s'échappent des bouches les plus cé- 
lèbres, des âmes les plus grandes, des génies les 
plus honnêtes. Et l'amour proclamé par le natura- 
lisme et le matérialisme, pratiqué par Helvétius 
avant son mariage avec M"® de Ligneville, glorifié 
par BufTon dans sa phrase fameuse : « Il n'y a de 
bon dans l'amour que le physique, » — l'amour 
physique finit par apparaître, chez la femme même, 
dans sa brutalité. 

Au bout de cette philosophie nouvelle de l'amour, 
on entrevoit, quand on lève les voiles du siècle, un 
dieu nu, volant et libre, fêté dans l'ombre par des 
adorateurs masqués ; et l'on perçoit vaguement des 
initiations, des mystères, le lien de confréries se- 
crètes, dans des sortes de temples où la statue de 
l'Amour, se retournant comme dans le conte de 
Dorât, montre le dieu des Jardins. On saisit à demi 



176 LA FEMME 

des mots, "es signes de ralliement, une langue, des 
listes d'affiliation. De coteries en cotenes, des anti- 
façonniers, ennemis des façons et des cérémonies, 
qui se réunissent une fois le mois à certain jour 
préfix, on peut suivre à tâtons la filière de cet étrange 
franc-maçonnerie jusqu'au centre, jusqu'au cœur, 
jusqu'à « risle de la Félicité ». C'est là qu'est la 
colonie et le grand ordre, l'Ordre de la Félicité qui 
emprunte à la marine toutes ses formes, son céré- 
monial, son dictionnaire métaphorique, ses chan- 
sons de réception, ses invocations à saint Nicolas. 
Maître, patron, chef d'escadre, vice-amiral sont les 
grades des aspirants, des affiliés, qui promettent, en 
étant reçus, de porter l'ancre amarrée sur le cœur, 
de contribuer en tout ce qui dépendra d'eux au bon- 
heur, à l'agrément et à l'avantage de tous les cheva- 
liers et chevalières, de se laisser conduire dans l'isle 
de la Félicité et d'y conduire d'autres matelots quand 
ils en connaîtront la route (1). Plus cachés, plus ja- 
loux de leurs grands mystères et de leur grand ser- 
ment qu'ils ne révèlent point aux affiliés pratiquants, 
changeant de local, et dispersant souvent la société 
pour l'épurer, les Aphrodites, qui baptisent les 
hommes avec des noms de l'ordre minéral et les 
femmes avec des noms de l'ordre végétal, dispa- 
raissent avec leur secret presque tout entier. Mais il 



(1) La Coterie des Antifaçonniers. A Bruxelles 1739. — Histoire de 
la Félicité. Amsterdam, 1741. — L'isle de la FMicité. A Babiole, 1746. 
— Formulaire du cérémonial en usage dans l'ordre de la Félicité, 
1745. • 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 177 

reste d'une autre société « de félicité », de cette 
société qui s'appelait de ce nom qui la signifie : la 
société du Moment, il reste encore, en manuscrit, le 
règlement, la description des signes de reconnais- 
sance, le registre des affiliés et leurs noms de plai- 
sirs, un code, un formulaire, une constitution, oti 
l'on peut voir jusqu'à quel point la mode avait 
poussé, dans les rangs les plus hauts de cette so- 
ciété, l'oubli et le débarras de tout ce que la galan- 
terie avait eu jusque-là l'habitude de mettre dans 
l'amour pour lui faire garder au moins une politesse, 
une coquetterie, une humanité I 

A l'autre extrémité des idées et du monde de la 
galanterie, en opposition à ces sociétés de cynisme, 
il se formait, dans un coin de la haute société, une 
secte qui trouvait de bon air de proscrire jusqu'au 
désir dans l'amour. Par une réaction naturelle, les 
excès de l'amour physique, la brutalité du liberti- 
nage, rejetaient un petit nombre d'âmes délicates, 
et de nature, sinon élevée, au moins fine, vers l'a- 
mour platonique. Un groupe d'hommes et de femmes, 
à demi cachés dans l'ombre discrète des salons, re- 
venait doucement aux coquetteries du cœur qui 
parle à demi voix, aux douceurs de l'esprit qui sou- 
pire, presque à la carte du Tendre. Ce petit monde 
méditait le projet, il faisait le plan d'un ordre de la 
Persévérance, d'un temple qui aurait eu trois autels : 
à l'Honneur, à l'Amitié, à ^l'Humanité (1). Ainsi, au 

(1) Mémoires de la République des lettres, vol. XIX. 



178 LA FBMME 

commencement du siècle, lorsqu'avait éclaté sa pre- 
mière licence, la cour de Sceaux avait affecté de res- 
taurer VAs(?'ée, et jeté aux soupers du Palais-Royal 
la protestation de ses devis d'amour et Tinstitution 
romanesque de Tordre de la Mouche à miel, 

« Le sentiment » , c'est le nom du nouvel ordre 
où quelques personnes de marque s'engagent. Il se 
dessine ici et là, de loin en loin, des figures de gens 
à grands sentiments, affichant une délicatesse par- 
ticulière de goût, de ton, de manières, de principes, 
et gardant, avec les traditions de politesse du grand 
siècle, comme une dernière fleur de chevalerie dans 
l'amour. Et pour accepter les hommages de leur 
passion pure, voici des femmes qui ne mettent point 
de rouge, des femmes pâles, allongées sur leur 
chaise longue, la figure sentimentale, prédestinées 
pour ainsi dire au rôle d'être adorées de loin et cour- 
tisées religieusement. On aperçoit M""" de Gourgues 
donnant avec ses poses indolentes et sa grâce lan- 
guissante le ton à la confrérie. Et près d'elle, cet 
homme agréable, aux yeux noirs, au teint pâle, aux 
cheveux négligés et sans poudre, se tient ce cheva- 
lier de Jaucourt, véritable héros d'un roman tendre, 
tourné pour être le rêve de la femme, tout plein 
d'histoires de revenants et que le siècle appelle si jo- 
liment de ce nom qui semble un portrait: Clatr de 
lune. C'est le maître du genre ; et il n'a qu'un rival, 
M. de Guines, qui affiche si hautement et avec des 
démonstrations si réservées tout à la fois et si ga- 
lantes son attachement spirituel à M"® de Mon- 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 179 

tesson (i). — Petite secte après tout, et qui ne fut, 
vers la réhabilitation de Tamour, qu'un mouvement 
de mode. L'on ne sait même si elle eut la sincérité 
d'un engouement ; et bien des doutes viennent sur 
ce méritoire essai de platonisme en plein dix-hui- 
tième siècle et sur la conviction de ses adeptes, 
quand on voit comment finit la dernière de ces liai- 
sons platoniques : M"^® de Montesson devint la 
femme du duc d'Orléans, et M. de Guines, renonçant 
net à son amour, obtint par elle une ambassade. 

Que Ton veuille cependant se représenter l'amour 
du dix-huitième siècle selon la plus juste vérité ; que 
l'on cherche ses traits constants, sa physionomie 
ordinaire et moyenne en dehors de l'exagération et 
de l'exception, du pamphlet, de la satire qui s'é- 
chappe de tous les livres du temps et qui force tou- 
jours un peu la vérité, ce n'est point dans ces excès 
ou dans ces affectations que l'on trouvera son carac- 
tère le plus général et ses couleurs les plus propres : 
l'amour d'alors n'est essentiellement ni dans ces 
extrémités qui le livrent au hasard des rencontres, 
ni dans ces engagements qui le nourrissent de pur 
sentiment. 11 consiste avant tout dans une certaine 
facilité de la femme désarmée, mais gardant le droit 
du choix, entrant, sans idée de constance, dans une 
liaison sans promesse de durée, mais voulant au 
moins y être entraînée par la passion de l'instant, 

(1) Mémoires de M«« de Qenlis, vol. L 



180 LA FEMME 

par un goût. Il consiste dans cette disposition sin- 
gulière où la vertu de la femme semble éprouver, 
comme la vie chez Fontenelle mourant, une grande 
impossibilité d'être; abandon naturel, faiblesse, 
apathie, dont on trouve l'aveu et l'accent dans cette 
confidence féminine : « Que voulez-vous? 11 était là, 
et moi aussi ; nous vivions dans une espèce de soli- 
tude ; je le voyais tous les jours, et ne voyais que 
lui (1)... » 

L'amour du dix-huitième siècle est à la mesure et 
à l'image de la. femme du temps: il n'est ni plus 
large, ni plus profond, ni plus haut. Et qu'est celle- 
ci? Interrogez-la, étudiez-la; retrouvez, par la dé- 
duction, son être et son type en reconstituant son 
personnage moral et son organisme physique : cette 
femme produite par la société du dix-huitième siècle 
ne diffère guère de la femme formée par la civilisa- 
tion du dix-neuvième. Elle est la Parisienne, cette 
Parisienne grandie dans ces milieux excitants qui 
hâtent et forcent la puberté, mûrissent le corps 
avant Tâge, et font ces organisations alanguies et 
nerveuses auxquelles est défendue la forte santé des 
sens et du tempérament. Rien donc de ce côté qui 
soit impérieux. Montons au cœur de la femme : les 
mouvements, les instincts n'y ont pas plus de vi- 
gueur, d'élan, d'emportement. Il n'y a point au 
fond de lui de ces irrésistibles besoins de tendresse, 
de déploiement, qui ravissent une femme et l'en- 

(1) Mémoires de Tilly, vol. h 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 181 

lèvent d'elle-même pour la jeter au dévouement de 
Tamoui : ce n*est qu'un cœur aimable, charitable, 
s'apitoyant à ses heures, aimant ce qui le touche 
doucement, les émotions larmoyantes, les théories 
sentimentales, les mélancolies qui le caressent 
comme une musique triste et un peu éloignée. Il y 
a dans ce cœur bien plus d'imagination que de pas- 
sion, bien plus de pensée que d'amour. La remarque 
n'a point échappé à un observateur qui vil de près 
la femme du dix-huitième siècle : « Les femmes de 
ce temps n'aiment pas avec le cœur, a dit Galiani, 
elles aiment avec la tête. » Et il a dit vrai. L'amour, 
dans tout le siècle, porte les signes d'une curiosité 
de l'esprit, d'un libertinage de la pensée. 11 parait 
être chez la femme la recherche d'un bonheur ou du 
moins la poursuite d'un plaisir imaginé dont le be- 
soin la tourmente, dont l'illusion l'égaré. Au lieu de 
lui donner les satisfactions de l'amour sensuel et de 
la fixer dans la volupté, l'amour la remplit d'inquié- 
tudes, la pousse d'essais en essais, de tentatives en 
tentatives, agitant devant elle, à mesure qu'elle fait 
un nouveau pas dans la honte, la tentation des cor- 
ruptions spirituelles, un mensonge d'idéal, le caprice 
insaisissable des rêves de la débauche. 

Aussi les plus grands scandales, les plus grands 
éclats de l'amour, sont-ils des entraînements de tête, 
entraînements particularisés, caractérisés par un 
mobile qui n'a rien de sensuel: la vanité. Les femmes 
résistent assez souvent à la jeunesse d'un Chérubin 
agenouillé à leurs pieds, aux agréments d'un homme 



182 LA FEMME 

dorit la personne leur plaît entièrement! Il peut ar- 
river qu'elles soient fortes contre les périls de Tha- 
bitude, de Tintimité, de la beauté, de la force, de la 
grâce, de l'esprit même, contre les mille séductions 
qui ont fait de tout temps l'homme redoutable à la 
femme. Mais il est une séduction contre laquelle 
elles essayent à peine une défense, une fascination 
qu'elles ne savent point fuir : qu'un homme à la 
mode paraisse, c'est à peine si on lui laissera la fa- 
tigue de se baisser pour ramasser les cœurs, tant 
l'amour a dans la femme de ce temps, la bassesse 
de la vanité ! Qu'un homme à la mode paraisse, elles 
se livreront à lui tout entières ; elles l'aideront de 
leur amitié amoureuse, de leurs intrigues, de leur 
influence ; elles le porteront dans le meilleur cou- 
rant de la cour. Elles seront fières de le servir, sans 
qu'il les remercie, fières d'être renvoyées comme 
elles ont été prises. Et n'arriveront-elles point à ac- 
cepter, comme une déclaration, la lettre circulaire 
envoyée le même jour par Létorière à toutes les 
dames qu'il ne connaissait point encore (1)? Nous 
sommes loin de ce temps des billets galants et raf- 
finés qui fit la fortune de la mère de Montcrif en lui 
empruntant sa plume amoureuse et délicate (2). 
Qu'il se donne la peine de vaincre, cet homme irré- 
sistible, l'homme à la mode ; et l'on verra demander 
grâce aux plus pures, aux plus vertueuses, à celles- 

(1) Mélanges militaires, littéraires et seutimentaires (par le prince de 
Ligne), vol. XX. i 

(2) Mémoires de d*Argenson. Jannet, voL L 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 183 

là qui avaient jusqu'à lui conservé la paix de leur 
bonheur et de leur vertu contre toutes les tentatives 
et toutes les occasions. Qu'il veuille, et M""® deTour- 
vel elle-même sera perdue I 

Qu'il s'appelle Richelieu, il traversera tout le siècle, 
en triomphant comme un dieu et rien que par son 
nom. Il sera ce maître qui devient une idole, et de- 
vant lequel la pudeur n'a plus que des larmes I La 
femme ira chercher le scandale auprès de lui : elle 
briguera la gloire d'être affichée par lui. Il y aura 
de l'honneur dans la honte qu'il donnera. Tout lui 
cédera, la coquetterie comme la vertu, la duchesse 
comme la princesse. L'adoration de la jeunesse, do 
la beauté, de la cour du Régent, de la cour de 
Louis XV, ira au-devant de lui comme une prosti- 
tuée. Les passions des femmes se battront pour lui 
comme des colères d'hommes ; et il sera celui pour 
lequel M™® de Polignac et la marquise de Nesle 
échangeront au bois de Boulogne deux coups de pis- 
tolet (1). Il aura des maîtresses dont la complai- 
sance étouffera la jalousie et qui serviront jusqu'à 
ses infidélités, des maîtresses dont il ne pourra 
épuiser la patience, et qu'il essayera vainement de 
rassasier d'humiliations. Celles qu'il insultera lui 
baiseront la main, celles qu'il chassera reviendront. 
Il ne comptera plus les portraits, les mèches de che- 
veux, les anneaux et les bagues, il ne les reconnaîtra 
plus : ils seront pêle-mêle dans sa mémoire comme 

(1) Mémoires de Richelieu^ vol. II. 



184 LA FEMME 

dans ses tiroirs. Cbaque matin il s'éveillera dans 
rhommage, il se lèvera dans les prières d'un paquet 
de lettres ; il les jettera sans les ouvrir avec ce mot 
dont il soufflettera l'adresse : Lett7^e que je nai pas eu 
le temps de lire; on retrouvera à sa mort, encore 
cachetés, cinq billets de rendez-vous, implorant le 
môme jour, au nom de cinq grandes dames, une 
heure de sa nuit (1)! Ou bien, s'il daigne les ouvrir, 
il les effleurera d'un regard, il bâillera sur ces lignes 
brûlantes et suppliantes qui lui tomberont des mains 
comme un placet des mains d'un ministre I 

Et si ce n'est point Richelieu, ce sera un autre. 
Car peu importe à la femme d'où vient cet homme, 
d'où il sort; peu lui importe sa naissance, son rang, 
son état même : que la mode le couvre, c'est assez 
pour qu'il honore celles qu'il accepte. Que cet homme 
soit un acteur, un chanteur, qu'il ait encore aux 
joues le rouge du théâtre : s'il est couru, il sera un 
homme, un vainqueur I Les plus grandes dames et 
les plus jeunes l'inviteront, l'appelleront, le prieront, 
lui jetteront sous les yeux leurs avances, leur humi- 
lité, leur reconnaissance. Elles l'aimeront jusqu'à se 
faire enfermer, presque jusqu'à en mourir, comme 
la comtesse de Stainville aima Clairval (2). Elles se 
l'arracheront comme ces deux marquises se dispu- 
tant publiquement Michu dans une loge de la Co- 
médie-Italienne (3). Elles en voudront avec la fureur 

(1) Mémoires de Richelieu, vol. VI. 

(2) Mémoires de la République des lettres, vol. XVIII. 

(3) Correspondance secrète, vol. X. 



AU DIX-HUITIËMB SIÈCLE. igS 

éhontée de la comtesse fameuse criant devant tous : 
« Chassé I Chassé I » ou bien avec la volonté fixe, 
l'entêtement résolu, la fermeté douce de la belle- 
sœur de M"* d'Épinay, de M""® de Jully. Et quel mot 
échappe à celle-ci, lorsque demandant à M°*® d'Épi- 
nay d'être la complaisante de ses amours avec Jé- 
lyotte. M"® d'Épinay s'exclame : « Vous n'y pensez 
pas, ma sœur I un acteur de l'Opéra, un homme sur 
qui tout le monde a les yeux fixés, et qui ne peut dé- 
cemment passer pour votre amil... — Doucement, 
s'il vous plaît, lui répond M"® de Jully, je vous ai dit 
que je l'aimais, et vous me répondez comme si je 
vous demandais si je ferais bien de l'aimer (1). » 

Mais ce n'était point encore assez que la profana- 
tion du scandale. Il était réservé au dix-huitième siècle 
de mettre dans l'amour, dont il avait fait la lutte de 
l'homme contre la femme, le blasphème, la déloyauté, 
les plaisirs et les satisfactions sacrilèges d'une co- 
médie. Il fallait que l'amour devint une tactique, la 
passion un art, l'attendrissement un piège, le désir 
même un masque, afin que ce qui restait de cons- 
cience dans le cœur du temps, de sincérité dans ses 
tendresses, s'éteignît sous la risée suprême de la pa- 
rodie. 

C'est dans cette guerre et ce jeu de l'amour, sur 
ce théâtre de la passion se donnant en spectacle à 
elle-même, que ce siècle révèle peut-être ses qualités 

(1) Mémoires de M"* d'Épinay, vol. I, 



186 LA FEMME 

les plus profondes, ses ressources les plus secrètes 
et comme un génie de duplicité tout inattendu du 
caractère français. Que de grands diplomates, que 
de grands politiques sans nom, plus habiles que 
Dubois, plus insinuants que Bernis, parmi cette pe- 
tite bande d'hommes qui font de la séduction de la 
femme le but de leurs pensées et la grande affaire 
de leur vie, l'idée et la carrière auxquelles ils sont 
voués ! Que d'études, d'application, de science, de 
réflexion ! Quel grand art de comédien ! quel art de 
ces déguisements, de ces travestissements, dont 
Faublas garde le souvenir, et qui cachent si bien 
M. de Custine, qu'il peut, habillé en coiffeuse, cou- 
per, sans être reconnu, les cheveux de la femme 
qu'il aime ! Que de combinaisons de romancier et 
de stratégiste ! Pas un n'attaque une femme sans 
avoir fait ce qu'on appelle un plariy sans avoir passé 
une nuit à se promener et à retourner la position 
comme un auteur qui noue son intrigue dans sa 
tête. Et l'attaque commencée, ils sont jusqu'au 
bout ces comédiens étonnants, pareils à ces livres 
du temps dans lesquels il n'y a pas un sentiment 
exprimé qui ne soit feint ou dissimulé. Tous leurs 
effets, tous leurs pas sont réglés; et s'il faut du 
pathétique, ils ont marqué d'avance le moment de 
s'évanouir. Us savent passer, par des gradations de 
la plus singulière finesse, du respect à l'atten- 
drissement, de la mélancolie au délire. Ils excellent 
c\ cacher un sourire sous un soupir, à écrire ce 
qu'ils ne sentent pas, à mettre de sang-froid le feu 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 187 

aux mots, à les déranger avec Tair de la passion. Ils 
ont des regards qui semblent leur échapper, des 
gestes, des cris amoureux qu'ils ont médités dans le 
cabinet. Us parlent comme l'homme qui aime, et Ton 
dirait que leur cœur éclate dans ce qu'ils déclament, 
tant ils sont habiles à faire trembler l'émotion dans 
leur parole comme dans leur voix, tant leur organe 
ressemble à leur âme, tant à force d'être travaillé il 
â acquis de sensibilité factice. « N'omettre rien, » 
c'est le précepte de l'un d'eux. Et véritablement, ils 
n'oublient rien de ce qui peut faire vibrer les sensi- 
bilités de la femme, captiver son intérêt, amener en 
elle un amollissement ou un énervement, toucher 
aux fibres les plus délicates de son être. Us mettent 
avec eux et dans leur calcul, dans leurs chances, la 
température même; et la détente qu'apportent aux 
sens de la femme la douceur d'une atmosphère plu- 
vieuse, la tristesse et l'alanguissement d'une soirée 
grise. Us sont scrupuleux, exacts, appliqués. Ce n'est 
pas seulement vis-à-vis de la femme, c'est vis-à-vis 
d'eux-mêmes qu'ils tiennent à bien jouer depuis la 
première scène jusqu'à la dernière. Avant tout, ils 
veulent se satisfaire, s'applaudir, plus fiers de sortir 
de leur rôle contents d'eux que contents de la femme ; 
car, à la longue, cesjrirtuose s delà séduction ont fait 
entrer dans leur jeu un amour-propre d'artiste. Us 
ont fait plus : ils y ont apporté la conscience de vé- 
ritables comédiens. Et pour faire l'illusion complète, 
pour achever de troubler et d'émouvoir, il en est qui 
ajustent jusque sur leur visage le mensonge de toute 



188 LA FEMME 

leur personne, qui se griment, qui se plâtrent, qm 
se dépoudrent les cheveux, qui se pâlissent en se 
privant de vin. Il en est même qui, pour un rendez- 
vous décisif, se mettent du désespoir sur la figure 
comme on s'y met du rouge : avec de la gomme ara- 
bique délayée, ils se font sur les joues des traces de 
larmes mal essuyées (4) I 

D'autres vont droit au fait. Du jour où l'homme 
pour plaire n'eut pas besoin d'ê'tre amoureux, il 
pensa que dans des cas pressés on le dispenserait 
même d'être aimable. Avec cette pensée tomba le 
dernier honneur de la femme, le respect qui l'en- 
tourait ; et l'amour n'eut plus honte de la violence. 
L'insolence, la surprise, devinrent des procédés à la 
mode ; leur usage ne marqua pas l'homme d'infamie 
ni de bassesse, leur succès lui donna une sorte de 
gloire. La femme même, brutalement insultée, trouva 
comme une humiliation flatteuse dans ce vil moyen 
de séduction. Que de brusques attaques pardonnées! 
que de liaisons, qui souvent durent, commencées 
vivement par l'insolence, dans un carrosse dont le co- 
cher est précieux pour prendre par le plus long, faire 
le sourd, et mener les chevaux au petit pas! « Une 
aventure, de ces choses qu'on voit tous les jours, 
une misère enfin, » c'est tout ce que le monde dit 
le lendemain de ces tours d'audace. La violence ne 
fait-elle pas école dans le meilleur monde? Un jour 
elle ose bien toucher à la robe de la reine de France; 

(1) Mémoires de Tilly, vol. H. 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 189 

et pour un martyr, pour un Lauzun qu'on chasse, 
comptez, dans les confessions du siècle, tous les 
héros heureux de Taventure. De triomphes en 
triomphes, de raffinements de cynisme en délica- 
tesses d'impudeur, la galanterie brutale finit par 
avoir des principes, une manière de philosophie, des 
moyens d'apologie. On mit en théorie savante Tart 
de saisir le moment; et il se trouva des beaux esprits 
pour décider qu'un téméraire avait au fond plus d'é- 
gards pour la femme que le timide, et la respectait 
plus effectivement en lui épargnant le long supplice 
des concessions successives, et la honte de sentir 
qu'elle se manque, et de se le dire inutilement (1). 
Mais il est un genre de victoire estimé supérieur à 
tous les autres et particulièrement recherché par 
l'homme : la victoire par l'esprit. Les raffinés, les 
maîtres delà séduction, ne trouvent que là un amu- 
sement toujours nouveau et la jouissance d'une vé- 
ritable conquête de la femme. Blasés, par l'habitude 
et le succès, sur les brusqueries et les violences, sur 
les surprises qui vont aux sens, ils font avec eux- 
mêmes le pari d'arriver jusqu'au cœur de la femme 
sans même essayer de la toucher, et de triompher 
absolument d'elle sans parler un moment à sa sensi- 
bilité. C'est sa tête, sa tête seule qu'ils remueront, 
qu'ils troubleront, qu'ils rempliront de caprice et de 
tentation, jusqu'à ce qu'ils aient amené par là toute 
sa personne à une disposition de complaisance im- 

(1) Œuvres complètes de Crébillon le fils. Le Hasard du coin du feu, 
— La Nuit et le Moment. 



190 LA FEMME 

prévue, presque involontaire. Un tête-à-tête pour ces 
hommes est une lutte, une lutte sans brutalité, mais 
sans merci, d'oti la femme doit sortir humiliée par 
leur intelligence, domptée et soumise par la supé- 
riorité de leur rouerie, non point aimante, mais 
vaincue. Qu'ils aient la permission d'une entrevue, 
l'occasion d'un dialogue : ils semblent qu'ils allient 
le sang-froid du chasseur au coup d'oeil du capitaine 
pour attaquer la femme, la poursuivre, la pousser, 
la battre de phrases en phrases, de mots en mots, la 
débusquer de défenses en défenses, rétrécir sourde- 
ment le cercle de l'attaque, la presser, l'acculer, la 
forcer, et la tenir enfin, au bout de la conversation, 
dans leur main, palpitante, le cœur battant, à bout 
de souffle comme un oiseau attrapé à la course î C'est 
un spectacle presque efTrayant de les voir s'emparer 
d'une coquette ou d'une imprudente avec de l'imper- 
tinence et du persiflage. Écoutez-les : quel manège 
étonnant î Jamais l'insolence des idées ne s'est si jo- 
liment cachée sous le ménagement des termes. Entre 
ce qu'ils pensent et ce qu'ils disent, ils ne mettent 
guère, par égard pour leur interlocutrice, qu'un tour 
d'entortillage, voile léger qui ressemble à cette fine 
robe de chambre de taffetas avec laquelle, dans les 
châteaux, les hommes vont rendre visite aux dames 
dans leur chambre. 

S'excuser tout d'abord d'être incommode, feindre 
de croire qu'on dérange une personne occupée, nier 
du bout des lèvres les bonnes fortunes qu'on vous 
prête, puis en convenir, en en demandant le secret, 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 191 

car on en est honteux ; piquer la curiosité de la 
femme sur une femme de ses amies qu'on a eue, et 
lui détailler des pieds à la tête comment elle est 
coupée; être indiscret à plaisir comme si Ton avait 
peur, par le silence, de s'engager pour l'avenir à la 
discrétion ; parler de l'oubli en sage, et citer le nom 
d'une femme qui dernièrement a été forcée de vous 
rappeler que vous l'aviez tendrement aimée, faire 
des protestations de respect, et manquer au respect 
dans le même moment ; s'étonner des amants que 
le public a donnés à la femme avec laquelle on cause 
et lui donner la lanterne magique de leurs ridicules ; 
définir la différence qu'il y a entre aimer une femme 
et l'avoir ; exposer les bienfaits de la philosophie 
moderne, le bonheur d'être arrivé à la suppression 
des grimaces de femme et des affectations de pru- 
derie, l'avantage de ce train commode oti l'on se 
prend quand on se plaît, oti l'on se quitte quand on 
s'ennuie, où l'on se reprend pour se quitter encore, 
sans jamais se brouiller; montrer tout ce qu'a gagné 
l'amour à ne plus s'exagérer, à perdre ses grands 
airs de vertu, à être tout simplement cet éclair, ce 
caprice du moment que le temps appelle un goût ; 
et par le ton dont on dit tout cela, par le tour rare et 
dégagé qu'on y met, par le sourire supérieur qu'on 
jette de haut sur toutes ces chimères, étourdir si 
fort et si à fond la femme qu'un peu d'audace la 
trouve sans résistance, — c'est le grand art et le 
grand air, une façon de séduction vraiment flatteuse 
pour la vanité de l'homme qui [n'a eu recours, dans 



192 LA FEMME 

toute cette courte affaire, à rien qu'aux ressources 
et aux armes de Tesprit. Que Thomme conserve jus- 
qu'au bout son ironie, que dans la reconnaissance 
môme il garde un peu d'impertinence ; et il aura le 
plaisir d'entendre la femme se réveiller et sortir de 
l'égarement 'avec ce cri de sa honte : « Au moins 
dites-moi que vous m'aimez I » tant il est resté pur 
de toute affectation de tendresse. Et ce mot même 
que la femme lui demande pour excuser son abais- 
sement, il le lui refusera, en la raillant galamment 
sur cette fantaisie de sentiment qui lui prend si mal 
à propos, sur le ridicule, pour une personne d'esprit, 
de tant tenir à de pareilles misères, et sur l'incon- 
venance d'exiger, au point où ils en sont, un aveu 
qu'il n'a pas eu besoin de faire pour en venir là (i). 
Refuser dans l'amour, ou dans l'a peu près de l'a- 
mour, jusqu'au mot qui est sa dernière illusion et sa 
dernière pudeur, là est la satisfaction suprême de 
l'amour-propre et de la fantaisie de l'homme du 
temps. 

C'est ici que Ton commence à toucher le fond de 
l'amour du dix-huitième siècle et à percevoir l'amer- 
tunaeda .ses .galanteries^ le poison qui s'y cache. N'y 
a-t-il pas déjà dans ce refus d'excuser la femme à 
ses propres yeux, dans cette impudique bonne foi de 
la séduction, le mauvais instinct des derniers plaisirs 
de la corruption ? Sur cette pente d'ironie et de per- 

(1) Œuvres complètes de CrébiUon le fils, passim^ ■ 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. iJ 

siflage, Tamour se fait bien vite un point d'honneur 
et une jouissance de la méchanceté ; et la méchan- 
ceté du temps, cette méchanceté si fine, si aiguisée, 
si exquise, entre jusqu'au cœur des liaisons. Il ne suf- 
fit plus à la vanité du petit maître de perdre une 
femme de réputation; il faut qu'il puisse rompre en 
disant d'un ton leste: «Ohl fini, et très-fini... Je l'ai 
forcée d'adorer mon mérite, j'ai pris mille plaisirs 
avec elle, et je l'ai quittée en confondant son amour- 
propre (1).» La grande mode est de ravoir \mQ femme 
par caprice, pour la quitter authentiquement (2). 
Une source d'appétits mauvais s'est ouverte dans 
l'homme à femmes, qui lui fait rechercher, non plus 
seulement le déshonneur, mais les souffrances de la 
femme. C'est un amusement qui lui sourit de pousser 
la raillerie jusqu'à la blessure, de laisser une plaie où 
il a mis un baiser, de faire saigner jusqu'au bout ce 
qui reste de remords à la faiblesse. Et sitôt qu'il a 
rendu une femme folle de lui, qu'il l'a, selon l'argot 
galant du temps, soutirée au carameH^)^ c'est un plai- 
sir pour lui de lui faire une scène de jalousie , et sur 
sa défense de s'emporter et de s'éloigner. Jeux sans 
pitié, oti se révèlent, dans une sorte de grâce qui fait 
peur, la cruauté d'esprit de l'époque et la profon- 
deur de son libertinage moral ! Et quoi de plus pi- 
quant que de parler à une femme de l'amant qu'elle 
a eu, ou qu'elle a encore, au moment où elle l'oublie 

(1) Le Grelot ou les etc. Londres, 1781. 

(2) Les Confessions du comte de ***, par Duclos. 

(3) Œuvres complètes de M. do Chevrier. Londres» chez l'étemel Jean 
Nourse, Tan de la vérité, 1774. 

\1 



194 LA FEMME 

le plus ; de liiî rappeler ses devoirs, ou du moins ce 
qu'on est convenu d'entendre par là, lorsqu'elle ne 
peut plus ne pas y manquer ; de voir ses sourcils se 
froncer, ses regards devenir sévères, ses yeux enfin 
se remplir de larmes, au portrait qu'on lui trace de 
l'homme qui l'adore et qu'elle trompe ? Ou bien en- 
core si la femme vient d'enterrer l'homme qu'elle a 
aimé, c'est un tour charmant, après avoir triomphé 
de ce chagrin tout chaud, de remettre le mort sur le 
tapis, de le regretter, de dire d'un ton attendri: 
« Quelle perte pour vous! » et d'entourer de son 
ombre la femme éperdue ! C'est alors seulement, 
après de telles preuves, qu'on a droit à ce compli- 
ment flatteur: « En vérité, vous êtes singulièrement 
méchant (1)! » — • un mot qu'il serait presque indé- 
cent de n'avoir ni mérité, ni reçu, quand on quitte 
une femme I 

A mesure que le siècle vieillit, qu'il accomplit son 
caractère, qu'il creuse ses passions, qu'il raffine ses 
appétits, qu'il s'endurcit et se consume dans la sé- 
cheresse et la sensualité de tête, il cherche plus ré- 
solument de ce côté l'assouvissement de je ne sais 
quels sens dépravés et qui ne se plaisent qu'au mal. 
La méchanceté, qui était l'assaisonnement, devient 
le génie de l'amour. Les « noirceurs » passent de 
mode, et la « scélératesse » éclate. Il se glisse dans 
les relations d'hommes à femmes quelque chose 
comme une p^litigu^jmpitoyable, comme un sys- 

(i) Œuvres de Crébilloo le âls. 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 195 

tème réglé de perdition. La corruption devient un 
art égal en cruautés, en manques de foi, en trahi- 
sons, à Tart des tyrannies. Le machiavélisme entre 
dans la galanterie, il la domine et la gouverne. C'est 
rheure où Laclos écrit d'après nature ses Liaisons 
dangereuses, ce livre admirable et exécrable qui esta 
la morale amoureuse de la France du dix-huitième 
siècle ce qu'est le traité du Prince à la morale poli- 
tique de l'Italie du seizième. 

Aux heures troubles qui précèdent la Révolution, 
au milieu de cette société traversée et pénétrée, jus- 
qu'au plus profond de l'âme, par le malaise d'un 
orage flottant et menaçant, on voit apparaître, pour 
remplacer les petits maîtres sémillants et imperti- 
nents de Grébillon fils, les grands maîtres de la per- 
versité, les roués accomplis, les têtes fortes de l'im- 
moralité théorique et pratique. Ces hommes sont 
sans entrailles, sans remords, sans faiblesse. Ils ont 
l'am abilit é, l'impud ence, l'hypocrisie, la force, la 
patience, la s uite des résol utions, la cons tance de l a 
volont é, la fécond ité d'imaginjition^Ils connaissent 
la puissance de l'occasion, le bon effet d'un acte de 
vertu ou de bienfaisance bien placé, l'usage des 
femmes de chambre, des valets, du scandale, toutes 
les armes déloyales. lisent calculé de sang-froid tout 
ce qu'un homme peut se permettre « d'horreurs », 
et ils ne reculent devant rien. Ne pouvant prendre 
d'assaut, dans un secrétaire, le secret d'un cœur de 
femme, ils se prennent à regretter que le talent d'un 
filou n'entre pas dans l'éducation d'un homme qui 



196 LA FEMMB 

se mêle d'intrigues. Leur grand principe est de ne 
jamais finir une aventure avant d'avoir en main de 
quoi déshonorer la femme : ils ne séduisent que pour 
perdre, ils ne trompent que pour corrompre. Leur 
joie, leur bonheur c'est de faire « expirer la vertu 
d'une femme dans une lente agonie et de la fixer sur 
ce spectacle » ; et ils s'arrêtent à moitié de leur vic- 
toire, pour faire arrêter celle qu'ils ont attaquée à 
chaque degré, à chaque station de la honte, du dé- 
sespoir, lui faire savourer à loisir le sentiment de sa 
défaite, et la conduire à la chute assez doucement 
pour que le remords la suive pas à pas. Leur passe- 
temps, leur distraction dont ils rougissent presque, 
tant elle leur a peu coûté, est de subjuguer par l'au- 
torité une jeune fille, un enfant, d'emporter son 
honneur en badinant, de la dépraver par désœuvre- 
ment ; et c'est pour eux comme une malice de faire 
rire cette fille des ridicules de sa mère, de sa mère 
couchée dans la chambre à côté et qu'une cloison sé- 
pare de la honte et des risées de son sang ! — Le 
dix-huitième siècle a marqué là, à ce dernier trait, 
les dernières limites de l'imagination dans l'ordre de 
la férocité morale. 

La femme égala l'homme, si elle ne le dépassa, 
dans ce libertinage de la méchanceté galante. Elle 
révéla un type nouveau, où toutes les adresses, tous 
les dons, toutes les finesses, toutes les sortes d'esprit 
de son sexe, se tournèrent en une sorte de cruauté 
réfléchie qui donne l'épouvante. La rouerie s'éleva, 
dans quelques femmes rares et abominables, à un 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 197 

degré presque satanique. Une fausseté naturelle, une 
dissimulation acquise, un regard à volonté, une phy- 
sionomie maîtrisée, un mensonge sans effort de tout 
l'être, une observation profonde, un coup d'oeil pé- 
nétrant, la domination des sens, une curiosité, un 
désir de science, qui ne leur laissaient voir dans Ta- 
mour que des faits à méditer et à recueillir, c'étaient 
à des facultés et à des qualités si redoutables que 
ces femmes avaient dû, dès leur jeunesse, des talents 
et une politique capables de faire la réputation d'un 
ministre. Elles avaient étudié dans leur cœur le cœur 
des autres ; elles avaient vu que chacun y porte un 
secret caché, et elles avaient résolu de faire leur 
puissance avec la découverte de ce secret de chacun. 
Décidées à respecter les dehors et le monde, à s'en- 
velopper et à se couvrir d'une bonne renommée, elles 
avaient sérieusement cherché dans les moralistes 
et pesé avec elles-même ce qu'on pouvait faire, ce 
qu'on devait penser, ce qu'on devait paraître. Ainsi 
formées, secrètes et profondes, impénétrables et in- 
vulnérables, elles apportent dans la galanterie, dans 
la vengeance, dans le plaisir, dans la haine, un cœur 
de sang-froid, un esprit toujours présent, un ton de 
liberté, un cynisme de grande dame, mêlé d'une 
hautaine élégance, une sorte de légèreté implacable. 
Ces femmes perdent un homme pour le perdre. Elles 
sèment la tentation dans la candeur, la débauche 
dans l'innocence. Elles martyrisent l'honnête femme 
dont la vertu leur déplaît ; et, l'ont-elles touchée à 
mort, elles poussent ce cri de vipère : « Ah I quand 

11. 



ige LA PBMMB 

une femme frappe dans le cœur d'une autre, la bles- 
sure est incurable » Elles font éclater le déshon- 
neur dans les familles comme un coup de foudre: 
elles mettent aux mains des hommes les querelles 
et les épées qui tuent. Figures étonnantes qui fas- 
cinent et qui glacent ! On pourrait dire d'elles, dans 
le sens moral, qu'elles dépassent de toute la tête la 
Messaline antique. Elles créent en efiTet, elles ré- 
vèlent, elles incarnent en elles-mêmes une corrup- 
tion supérieure à toutes les autres et que l'on serait 
tenté d'appeler une corruption idéale : le libertinage 
des passions méchantes, la Luxure du Mal I 

Et que Ton ne croie pas que ces types si complets, 
si parfaits, soient imaginés. Us ne sortent pas de la 
tête de Laclos, ils ne sont pas le rêve d'un roman- 
cier ; ils sont des individualités de ce monde, des 
personnages vivants de cette société. Les autorités 
du temps sont là pour attester leur ressemblance et 
pour mettre sur ces portraits les initiales de leurs 
noms. Le seul embarras est qu'on leur trouve trop de 
modèles. Valmont ne fait-il pas nommer un homme 
fameux? M. de Choiseul n'a-tr-il pas commencé sa 
grande carrière par ce rôle d'homme à bonnes for- 
tunes, de méchant impitoyable, de roué consommé, 
marchant à son but avec l'air étourdi, n'avançant ni 
un pas, ni une parole sans un projet contre une 
femme, s'imposant aux femmes par le sarcasme, les 
menaçant de son esprit, en triomphant par la peur? 
Mais que parle-t-on de Choiseul? Laclos n'avait-il 
pas sous les yeux le prototype de sa création dans la 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 199 

figure effrayante du marquis de Louvois, dans la fi- 
gure de ce comte de Frise s'amusant à torturer 
M"® de Blot? — Et pour la femme que Laclos a 
peinte et à laquelle il a attribué tant de grâces et de 
ressources infernales, n'en avait-il pas rencontré 
l'original, et ne l'avaitril pas étudiée sur le vif? Le 
prince de Ligne et Tilly n'afûrment-ils pas, d'après 
la confidence de Laclos, qu'il n'a eu qu'à déshabiller 
la conscience d'une grande dame de Grenoble, la 
marquise Z. T, />. P, M,, qu'à raconter sa vie, pour 
trouver en elle sa marquise de Merteuil ? 

A quoi cependant devait aboutir cette méchanceté 
dans l'amour, dont nous avons essayé de suivre dans 
le siècle l'effronterie, la profondeur, les appétits 
croissants et insatiables ? Devait-elle s'arrêter avant 
d'avoir donné comme une mesure épouvantable de 
ses excès et de son extrémité? Il est une logique 
inexorable qui commande aux mauvaises passions 
de l'humanité d'aller au bout d'elles-mêmes, et 
d'éclater dans une horreur finale et absolue. Cette 
logique avait assigné à la méchanceté voluptueuse du 
dix-huitième siècle son couronnement monstrueux. 
Il y avait eu dans les esprits une trop grande habi- 
tude de la cruauté morale, pour que cette cruauté 
demeurât dans la tête et ne descendît pas jusqu'aux 
sens. On avait trop joué avec la souffrance du cœur 
de la femme pour n'être pas tenté de la faire souf- 
frir plus sûrement et plus visiblement. Pourquoi, 
après avoir épuisé les tortures sur son âme, ne pas 
les essayer sur son corps ? Pourquoi ne pas cher- 



SOO LA FEMME 

cher tout crûment dans son sang les jouissances que 
donnaient ses larmes ? C'est une doctrine qui ndt, 
qui se formule, doctrine vers laquelle tout le siècle 
est allé sans le savoir, et qui n'est au fond que la 
matérialisation de ses appétits; et n'était-il pas fatal 
que ce dernier mot fût dit, que l'éréthisme de la fé- 
rocité s'affirmât comme un principe, comme une ré- 
vélation, et qu'au bout de cette décadence raffinée 
et galante, après tous ces acheminements au supplice 
de la femme, un de Sade vînt pour mettre, avec le 
sang des guillotines, la Terreur dans l'Amour? 

C'en est assez : ne descendons pas plus bas, ne 
fouillons pas plus loin dans les entrailles pourries iiu 
jdx^ihuitièBfte-sièrle. L'histoire doit s'arrêter à l'abîme 
de l'ordure. Au delà, il n'y a plus d'humanité ; il n'y 
a plus que des miasmes où l'on ne respire plus rien, 
où la lumière s'éteindrait d'elle-même aux mains 
qui voudraient la tenir. 

Remontons vers ce qui est la vie, vers ce qui est 
le jour, vers ce qui est l'air, vers la Nature, vers la 
Passion, vers la Vérité, la santé, la force et la grâce 
des affections humaines. Aussi bien après cette 
longue exposition de toutes les maladies et de toutes 
les hontes des plus nobles parties du cœur, après 
cette démonstration des plaies et des corruptions de 
l'amour, on a besoin de secouer ses dégoûts. Il 
semble qu'on ait hâte de sortir d'une atmosphère 
empoisonnée. L'âme demande une hauteur où elle 
reprenne haleine, un souffle qui lui rende le ciel, on 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 201 

rayon qui la délivre, une image qui la console, et où 
elle retrouve la conscience de ses instincts droits, 
de ses purs attachements, de ses élévations tendres, 
de ses immortelles illusions, de sa vitalité divine. Il 
est temps de chercher le véritable amour, de le re- 
trouver, et de montrer ce qu'il garda d'honneur, de 
sincérité, de dévouement, ce qu'il imposa de sacri- 
fices, ce qu'il coûta de douleurs, ce qu'il arracha de 
vertus aux faiblesses de la femme dans un siècle de 
caprice, de libertinage et de rouerie. 

Pour n'avoir pas eu la même publicité, la môme 
popularité que la galanterie, pour apparaître au se- 
cond plan des aventures du temps, hors du cadre 
des mœurs générales, des théories régnantes, des 
habitudes morales et de la pratique journalière, l'a- 
mour véritable n'en a pas moins eu sa place dans le 
dix-huitième siècle. Que l'on prenne en ce temps 
l'homme qui a le mieux peint l'impudence de l'amour 
en vogue, l'élégance de son cynisme, la politesse de 
son libertinage, le romancier qui a écrit le Sopha, 
les Égarements du cœur et de V esprit, la Nuit et le Mo- 
ment; que trouve-t-on derrière son œuvre et au fond 
de sa vie ? une mystérieuse passion, un bonheur et 
une religion voilés, l'amour de M"® de StafFord (1). 

(1) C^est une curieuse histoire que ces amours de Crébillon et de 
M'i* de Stafford. Le succès des romans de Crébillon fils à Londres est 
tel 'qu'une jeune Anglaise , d'une naissance distinguée , vivant très- 
retirée et par là-dessus très-dévote , se monte la tête pour l'écrivain et 
que, pour le voir, elle fait le voyage de Paris. Elle rencontre l'auteur 
du Sopha chez M"* de Sainte-Maure , en tombe subitement amoureuse, 
réponse secrètement et renonce pour lui à son nom, à sa famille, à sa 
patrie. Crébillon vit & Paris dans la plus grande retraite en même temps 



sot LA FBMMB 

— Voilà le siècle t il a affiché le scandale, mais lia 
connu l'amour. 

Il est au commencement du siècle une femme qui 
retrouve les larmes de Tamour. Elle rend à rameur 
son honneur, sa poésie, en lui rendant le dévoue- 
ment et la pudeur. Elle laisse au seuil du dix-hui- 
tième siècle un de ces tendres souvenirs dont le cœur 
humain fait ses légendes et vers lesquels les amou- 
reux de tous les siècles vont en pèlerinage. Elle lègue 
à l'avenir un de ces humbles romans qui survivent 
au temps, et, cachés sur les côtés de l'histoire, à son 
ombre, loin de la politique et de la guerre, semblent 
des chapelles où l'imagination se repose du bruit du 
grand chemin, oublie ce qui passe et ce qui meurt, 
se recueille, s'attendrit et se rafraîchit. 

C'est en pleine licence, en pleine Régence, que 
cette femme aime ainsi. C'est en pleine Régence 
qu'elle montre en elle les plus nobles et les plus 
touchantes vertus de l'amour. C'est au milieu des 
scandales du Palais-Royal, au travers des chansons 
des roués, que s'élève cette plainte, ce gémissement, 
ce cri de soufTrance et de tendresse, le cri d'une co- 
lombe blessée dans un bois plein de Satyres I C'est 
tout près de M°»® de Parabère, à ses côtés, que 

que dans Tunion la plas parfaite avec cette créature, douce, aimante, 
sensée, laide et louche, peu riche et vivant d'une pension de mille écui 
que lui faisait raylord Stafford et qu'il payait comme et quand il pou- 
vait. Un gparçon , Tunique enfant né de la liaison du romancier et de 
l'Anglaise , avant que les mauvais propos des parents de la demoiselle 
eussent fait déclarer le mariage , mourait en 1750 , et la mère était 
morte avant l'année 1771. (Correspondance de Grimm,vol. VIL Jour- 
nal et Mémoires de Collé, vol. I.) 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 203 

MP® Aîssé se donne tout entière au chevalier d'Aydie. 
Elle écrit: « D y a bien des gens qui ignorent la sa- 
tisfaction d'aimer avec assez de délicatesse pour pré- 
rérer le bonheur de ce que nous aimons au nôtre 
propre ; » et toute sa vie n'est qu'un sacrifice au 
bonheur de ce qu'elle aime. Aimée du chevalier, elle 
s'impose le devoir et le courage de refuser la main 
qu'il lui ofTre : « Non, j'aime trop sa gloire, » dit- 
Bile, en détournant les yeux de ce trop beau rêve. 
a Rendre la vie si douce à celui qu'elle aime qu'il ne 
trouve rien de préférable à cette douceur, » elle ne 
connaît d'autre art ni d'autre ambition. La douceur, 
c'est le mot qui de son cœur tombe sans cesse sous 
sa plume, et donne à toutes ses lettres leur immortel 
accent de caresse. Comme M™® de Ferriol lui deman- 
dait un jour si elle avait ensorcelé le chevalier, elle 
lui répondit simplement, naïvement : « Le charme 
dont je me suis servi est d'aimer malgré moi et de 
lui rendre la vie du monde la plus douce. » Son 
âme, sa vie est dans cette réponse ; et cette séduc- 
tion de sa personne est le charme de sa mémoire. 
Elle aime, elle n'a pu résister à l'amour, et elle veut 
s'en arracher. Née pour la vertu, l'image de la vertu 
ne lui est apparue que dans la passion, et elle n'a 
connu le devoir qu'après la faute. Elle se débat, elle 
succombe, elle recommence à se combattre. Elle 
craint tout ce qui l'approche du chevalier, et elle se 
trouve malheureuse d'en être éloignée. « Couper au 
vif une passion violente... c'est efiTroyable ; la mort 
n'est pas pire... Je doute de m'en tirer la vie sauve.^ » 



204 LA FEMME 

écrit-elle à Tamie qui la soutient, la console, la con- 
seille et Texhorte ; et elle fait pour se vaincre des 
efforts qui la déchirent. Son cœur saigne goutte à 
goutte. C'est un regret si douloureux, une honte si 
sincère, si ingénue, que le remords prend chez elle 
par moments un caractère angélique, et que le re- 
pentir lui donne comme une seconde innocence. Sa 
beauté s'en va, sans qu'elle songe à la regretter; 
elle perd ses forces et sa santé, et les laisse aller 
sans les retenir. La maladie l'apaise et l'approche 
de la grâce. Le sacrifie la tue ; mais elle espère en 
la miséricorde de Dieu qui voit* sa bonne volonté. 
Et cependant que d'amour encore pour cet homme 
auquel elle cache ses maux, dont elle n'ose regarder 
les yeux pleins de larmes de peur de trop s'atten- 
drir, et dont elle écrit de son lit d'agonie : « Il croit 
qu'à force de libéralité, il rachètera ma vie ; il donne 
à toute la maison, jusqu'à ma vache à qui il adonné 
du foin ; il donne à l'un de quoi faire apprendre un 
métier à son enfant, à l'autre pour avoir des pala- 
tines et des rubans, à tout ce qui se rencontre et se 
présente à lui ; cela vise quasi à la folie. Quand je 
lui ai demandé à quoi cela était bon : à obliger tout 
ce qui vous environne, à avoir soin de vous (1). » 
Puis un prêtre vient ; elle se détache de la terre, elle 
sourit au bonheur de quitter ce misérable corps, elle 
s'élève vers le Dieu que son cœur voit tout bon: 
c'est l'amour qui meurt en état de grâce. Et il 

(1) Lettres M"* de Aïssé à M"* Calandriui. JPans, 184fi, 



K 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. SOS 



semble qu'à la fin du siècle, quelque chose de cette 
âme de femme, qui s'envole comme une âme de 
vierge, reparaîtra dans la robe blanche de Virginie. 
Après s'être montré chez M^^® Aïssé dans son jour 
tendre, dans son émotion douce et recueillie, dans 
une langueur passionnée , l'amour paraît avec éclat 
chez une femme d'un tempérament tout contraire : 
W^^ de Lespinasse. Chez celle-ci, le sentiment est 
une ardeur dévorante , un feu toujours agité , tou- 
jours ravivé qui se retourne, se remue et s'agite sans 
cesse sur lui-môme. U vit d'activité, d'énergie, de 
violence, de fureur, de déchaînement, de tout ce que 
la passion avait de trop viril et de trop orageux pour 
l'âme d'une Aïssé. Il dure en s'usant, et interrogez- 
le : il vous palpitera sous la main comme le plus 
fort battement de cœur du dix- huitième siècle. Car 
ce n'est pas seulement la fièvre d'une femme que 
cet amour de M"® de Lespinasse, il montre aussi le 
malaise et l'aspiration de ce temps. Il révèle la se- 
crète souffrance de ce petit nombre de personnes su- 
périeures, trop richement douées pour ce siècle, qui 
ont, presque du premier coup, tout poussé jusqu'au 
bout, épuisé d'un trait les saveurs du monde, et 
goûté jusqu'au fond tout ce que le plaisir, le bonheur, 
l'activité de la société pouvaient leur donner d'occu- 
pation et leur apporter de plénitude. Arrivées en 
quelques pas à la fin des choses et à leur dégoût, 
blessées dans toutes les parties de leur être par le 
vide que leur esprit a fait de tous les côtés de la vie 
commune, elles se découvrent, dans cette atmos- 



\ 



I 



206 LA FEMME 



phère de sécheresse et d'égoïsme, un irrésistible et 
furieux besoin d'aimer, d'aimer avec folie, avec trans- 
port, avec désespoir. Elles veulent rouler dans Ta- 
' mour comme dans un torrent, s'y plonger tout en- 
tières, et le sentir passer de tout son poids sur leur 
cœur. Elles l'avouent, elles le proclament bien haut; 
il ne s'agit pas pour elles de plaire, d'être trouvées 
belles, spirituelles, d'avoir ce grand honneur du 
temps, l'honneur d'une préférence, de jouir des cha- 
touillements de la vanité : elles ne veulent que des 
succès de cœur. C'est leur orgueil et leur affaire que 
d'aimer. Tout ce qu'elles ambitionnent, c'est d'être 
jugées capables d'aimer et dignes de souffrir. Elles 
ne font que répéter : « Vous verrez comme je sais bieD 
aimer, je ne fais qu'aimer, je ne sais qu'aimer...» 
Être remuées, attendries, passionnées, voilà le désir 
fixe de ces âmes impatientes d'échapper aux froideurs 
de leur siècle, tout empressées à se débarrasser du 
monde et à faire en elles-mêmes une pensée unique. 
Et comme généralement ces femmes, à l'heure de l'en- 
fance et de la première jeunesse , n'ont point eu les 
amollissements et les ravissements religieux, comme 
elles ont résisté aux tendresses et aux émotions de 
la piété, elles arrivent à l'amour comme à une foi. 
Elles y apportent l'agenouillement, une sorte de 
dévotion prosternée. Ges^ âmes de pure raison qui 
n'ont eu jusque-là de sens moral, de conscience et 
de maître que l'intelligence, c^s âmes si fières, habi- 
tuées à tant de caresses, un moment si vaines, per- 
dent aussitôt qu'elles sont touchées le sentiment de 



AU DIX-HUITIEME SIECLE. 207 

leur valeur et de leur place dans ropinion ; et elles 
se précipitent à des humilités de Madeleine et de 
courtisane amoureuse. Leur amour-propre, ce grand 
ressort de tout leur être, elles le mettent sous les 
pieds de Thomme aimé ; elles prennent plaisir à le 
lui faire fouler. Elles se tiennent auprès de lui, 
coinine devant le dieu de leur existence, soumises 
et se mortifiant, baissant la tête, résignées à tout 
sans plainte, presque joyeuses de souffrir. 

Cette soumission absolue, on la trouve si marquée 
chez M"* de Léspinasse qu'elle paraît, de son amour, 
un caractère encore plus accusé que le trans- 
port et la violence. Comment reconnaître la maî- 
tresse d'un des premiers salons de Paris dans cette 
femme qui se fait si petite dans l'amour, qui de- 
mande si timidement et à voix si basse la moindre 
place dans le cœur de son amant, qui remercie si 
vivement du ton d'intérêt avec lequel on veut bien 
lui écrire, qui s'excuse si doucement d'écrire trois 
fois la semaine? Si peu qu'on lui accorde, elle le 
reçoit comme une faveur qu'elle ne mérite pas ; et 
elle se trouve froide dans la reconnaissance alors 
même qu'elle y met toutes ses tendresses. Rien ne 
la sort de cette attitude courbée et suppliante, et 
toutes les marques d'amour qui lui sont données ne 
peuvent l'enhardir à cette confiance qui fait qu'on 
exige ce qu'on désire de ce qu'on aime. Elle s'abaisse 
sans cesse devant M. deGuibert ; et l'abandon qu'elle 
fait de sa volonté dans la sienne, d'elle-même en lui, 
est si absolu qu'elle ne se trouve plus à l'unisson de 



208 LA FEMME 

la société, à Taccord du ton et des sentiments du 
monde. Le plaisir, la dissipation, les distractions 
qu'elle rencontre encore autour d'elle n'ont plus 
rien à son usage ; et devant cet amour qui la remplit, 
le jugement public lui paraît si peu, qu'elle est prête 
à braver l'opinion pour continuer de voir M. de Gui- 
bert et de l'aimer à tous les moments de sa vie. D y 
a en elle un élancement prodigieux, une élévation 
suprême, une aspiration constante ; et de toutes ses 
pensées, de toutes les forces de son âme, de toutes 
les puissances de son cœur, il s'échappe ce cri de 
tendresse et de délire : — une prière qui tend un 
baiser I 

a De tous les instants de ma vie, 1774. Mon ami, je 
souffre, je vous aime et je vous attends. » 

L'amour absorbé dans son objet n'a pas dans l'hu- 
manité moderne de plus grand exemple que cette 
femme rapportant à son amant tous ses sentiments 
et tous ses mouvements intérieurs, lui donnant ses 
pensées dont, selon sa délicate expression, « elle ne 
croit s'assurer la propriété qu'en les lui communi- 
quant, » se défendant toute chose où il n'est pas, 
satisfaite de ne vivre que de lui, dépouillée de sa 
personnalité propre et comme morte à elle-même, 
se refusant à parler, fermant la porte aux visites de 
Diderot, à sa causerie qui, dit-elle, force l'attention, 
et demeurant seule sans livres, sans lumière, silen- 
cieuse, tout entière à jouir de cette âme nouvelle 
que M. de Guibert lui a créée avec ces trois mots : 
ic Je vous aime, » et si profondément enfoncée dans 



AU DIX-HUITIÈMB SIÈCLE. 209 

cette jouissance, qu'elle en perd la faculté de se rap- 
peler le passé et de prévoir l'avenir. Et quand le pau- 
vre homme qu'elle a grandi de tout son amour passe 
de l'indifférence à la brutalité, quelles luttes, quelles 
souffrances, quelles révoltes d'un moment, suivies 
aussitôt d'abaissements et de soumissions pitoyables! 
quel douloureux travail pour réduire un cœur qui 
déborde à la mesure des arrangements, des commo- 
dités de M. de GuibertI II faut l'entendre solliciter 
de lui des confidences d'amour, et se vanter, la mal- 
heureuse! de n'avoir pas besoin d'être ménagée. 
Quel rôle, quelle vie, le long martyre ! Lui demander 
de l'abandonner à elle-même, se raccrocher à sa 
passion, affirmer qu'elle en est maîtresse, retomber 
dans les convulsions du désespoir, tous les soirs s'a- 
bîmer dans cette musique ^'Orphée qui la déchire, 
tous les soirs écouter ce : « J'ai perdu mon Eury- 
dice ! » qui semble remuer au fond d'elle la source 
des larmes, du regret, de la douleur; solliciter de 
cet homme un mot, un mot de haine s'il le veut, lui 
promettre de ne plus le troubler, de ne jamais exiger 
rien, s'occuper de le marier richement, de le donner 
\ une autre femme jeune et belle ; pour cet homme, 
marcher, courir, visiter, intriguer, malgré la fai- 
blesse et la toux ; à la pièce de cet homme, prier le 
mccès à deux genoux; mendier, auprès de la cha- 
•ité de cet homme qu'elle sert de toutes façons, 
'aumône de ce dont elle a besoin pour ne pas 
nourir de douleur ; se rattacher encore une fois à 
uiy implorer son portrait, chercher à lui faire en- 



tlO LA FEMMB 

tendre qu'elle meurt, sans trop attaquer sa sensibi- 
lité, le supplier de se rencontrer avec elle à quelque 
dîner, lui répéter : « Quand vous verrai- je? Combien 
vous verrai-je? » lui écrire de ce lit qu'elle sait être 
son lit de mort : « Ne m'aimez pas, mais souffrez que 
je vous aime et vous le dise cent fois; » — c'est le 
long, l'effroyable martyre de cette femme si bien 
prédestinée à être le modèle du dévouement de l'a- 
mour, que son agonie sera comme une transfigura- 
tion de la passion. D'une main touchant déjà au 
froid de la tombe, elle écrira : « Les battements de 
mon cœur, les pulsations de mon pouls, ma respi- 
ration, tout cela n'est plus que l'effet de la passion. 
Elle est plus marquée, plus prononcée que jamais, 
non qu'elle soit plus forte, mais c'est qu'elle va s'a- 
néantir, semblable à la lumière qui revit avec plus 
de force avant de s'éteindre pour jamais (1)... » 

La passion ! elle a laissé dans ce temps assez de 
grands exemples, assez de traces adorables pour 
racheter toutes les sécheresses du siècle. Elle a été 
dans quelques cœurs élus comme une vertu, comme 
une sainteté ; elle a été, dans bien des âmes faibles, 
comme une excuse et comme un rachat. Que de 
beaux mouvements, que de généreux élans elle a 
inspirés même à celles qui ont cédé à l'amour à la 
mode, et dont les fautes ont fait éclat au milieu de 
l'éclat des mauvaises mœurs 1 Que de pages elle a 
dictées à l'adultère, encore toutes chaudes aujour- 

(1) Lettres de M"* de Lespinasse. Paris^ Collin, 1809. — Noovellei 
Lettres de M"' de Lespinasse. Pniris, Maradan, 1820. 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. tll 

dTiuî, et dont l'encre jaunie semble montrer une 
traînée de sang et de larmes I Après les lettres d'une 
Aïssé à un chevalier d'Aydie, d'une Lespinasse à un 
Guibert, qu'on écoute ces deux lettres d'une mal- 
heureuse femme qui aima, avec l'impudeur de son 
temps, l'homme aimé par son temps ; qu'on lise ces 
lettres de madame de la Popelinière à Richelieu : 
quels baisers de feu! quel retour incessant de ce 
mot : mon ccsur, repété toujours et toujours comme 
une litanie pénétrante, continue, machinale, pareil 
au geste d'une mourante qui se cramponne à la vie I 
La flamme court dans ces lignes , une flamme qui 
consume et purifie ; et n'est-ce pas la Passion sau- 
vant l'Amour dans le scandale même de l'Amour? 



tt Mon cher amant mon cher cœur pourquoy 
m'escris-tu si froidement moy qui ne respire que 
pour toy qui t'adores mon cœur je suis injuste je 
le sens bien tu as trop d'affaires et qui ne te lais- 
sent pas la liberté de m'escrire qui te tourmentent 
j'en suis sure mon cœur mais je n'ay pas trouvé 
dans ta lettre ces expressions et ces sentiments 
qui partent de l'âme et qui font autant de plaisir 
à escrîre qu'à lire je sens une émotion en t'escri- 
vant mon cher amant qui me donne presque la 
fièvre qui m'agite de mesme. Je n'ay pu apprendre 
que le courier n'estoit pas party sans m'aban- 
donner à t'escrire encore ce petit mot cy pour ré- 
parer ma lettre froide et enragée que je t'ay escrit 
hier je sens plus le mal que je te fais que les plus 



ns LA FEMMK 

c< vives douleurs, je t'aime sans pouvoir te dire corn- 
(t bien mon cher amant mon cœur tu ne peux m'ai- 
« mer assés pour sentir comme je Vaime mon cher 
« cœur je me meurs de n'estre pas avec toy, mes 
« glandes ne vont pas bien elles grossissent du 
« double (1) et j'en ai de nouvelles je commence un 
c( peu à m'inquiéter pour cela seulement car le 
« fonds de ma santé est invulnérable ce ne sera ce- 
« pendant rien à ce que j'espère. Surtout fiés vous 
(c en à moy et ne vous inquiestés pas. Mon cher 
« amant ton absence me coûtera la vie je me déses- 
« père. Je n'ay jamais rien aimé que toy mon cœur 
« je suis la plus malheureuse du monde hélas, mon 
« cher cœur m'aimes tu de mesmes de bonne foy je 
« ne le crois pas vous ne sentes pas si vivement je 
(( le sçais. Mais au moins aimes moy autant que tu 
« le pourras... » 

« Mon cœur, vous m'aimes mieux que tout ce que 
(( vous avés aimé, cela est-il vray je crains toujours 
« que ce ne soit la bonté de vostre cœur qui vous 
« dicte ces choses la pour me consoler et me faire 
« prendre patience mon cœur que tu pers de ca- 
(( resses cela est irréparable. J'ai oublié de vous dire 
c( hier que l'on fait mon portrait mais mon cœur je 



(1) Un personnage ridicule, nommé Balot, et connu par ses comparai- 
sons malheureuses, disait «n 1748, en parlant de la guérison du cancer 
de M** de la Popelinière : ■ Ces guérisons sont asses communes ; j'ai 
connu des femmes qui avaient des glandes , enfin qui avaient le sein 
comme un sac de cavagnole. » Métra nous apprend que le médecin à la 
mode pour les maladies du sein des femmes était le bourreau de Paris* 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. ÎIH 

i< ne puis vous en envoyer de copies , le peintre est 
« un nommé MaroUe qui pratique dans la maison 
« toute la journée, de plus je ne crois pas qu'il îne 
« ressemble, vous avés raison ma phisionomie a trop 
« de variantes c'est pour mon frère si cependant il 
« vous convient quand vous l'aurez vu à vostre re- 
« tour il ne sera pas difficile que mon frère vous le 
« donne il sera bien aise de m'en faire le sacrifice 
c( mais vous n'en aurés plus affaire en tenant le mo- 
rt dèle mon cœur que je vous désire je donnerois un 
« brab pour vous avoir tout à l'heure ouy je le don- 
« nerois je vous jure je vous désire avec l'impatience 
« la plus vive et elle s'augmente chaque jour à ne 
« savoir comment je feray pour attraper la nuit et 
« la nuit le jour puis la fin de la semaine du mois 
« ah mon cœur quel tourment ma vie est affreuse. 
« Vous ne pouvés l'imaginer je ne l'aurois jamais pu 
« croire il n'y a aucune diversion pour moy n'en par- 
ce Ions pas davantage cela vous afflige sans me cou- 
rt soler et rien ne vous ramènera plutost mon cœur 
rt je me flatte quelque fois que si je vous mandois 
« venés mon cœur à quelque prix que ce fut vous 
rt viendriés mais il faudroitqueje fusse bien malade 
rt pour vous proposer de tout quitter je vous exhorte 
rt au contraire à rester mais mon cœur le moins que 
« vous pourrés je vous en prie (1). » 

Est-ce là tout l'amour du temps (2)? Non. Parmi 

(1) Lettres autographes de M"" de la Popelinière à Richelieu, conser- 
véea à la bibliothèque de Rouen. Collection Leber. 

(2) A ces amours un livre tout nouvellement publié : Correspondance de 



tu LA FEMME 

les amours historiques de ce siècle, n'avons-nous pas 
un amour plus passionné dans sa pureté que celui 
de M""* de la Popelinière, un amour plus noblement 
dévoué encore que celui de M"* de Lespinasse, un 
amour enfin plus chaste que celui de la pauvre 
Aïssé ? Et, cet amour, c'est dans Torgueilleuse mai- 
son de Gondé que nous le trouvons. 

La princesse de Gondé, à la suite d'une chute où 
elle s'était démis la rotule, se trouve aux eaux de 
Bourbon TArchambault, en 1786. La vie des eaux 
suspendait les exigences de l'étiquette et des présen- 
tations, et la princesse, qui avait vingt-sept ans, 
cause, déjeune, se promène avec les baigneurs qui 
lui agréent. Parmi les hommes qui lui offrent le 
bras et guident sa marche mal assurée , à travers la 
pierraille des vignes, se rencontre un jeune homme 
de vingt-un ans. Une phrase que la princesse laisse 
un jour tomber sur l'ennui des grandeurs amène 
l'intimité entre les causeurs, et au bout de trois jours 
l'intimité est de l'amour. 

La saison finie, on se sépare. La princesse écrit. 
Elle écrit des lettres toutes pleines de gentillesses 
de cœur presque enfantines, mêlées à des tendresses 
mystiques de style qui semblent mettre la dévotion 
de l'amour dans sa correspondance. A chaque page 
elle se plaint de ce grand monde, « qui l'empêche de 
penser tout à son aise, à ce qu'elle aime. » A chaque 

la comtesse de Sabran avec le comte de Boufflers ajoute un tendre et pas- 
sionné chapitre, un chapitre que raconte mieux que toute parole cet 
adieu de la f!n d'une lettre : ■ Adieu, mon époux, mon amant, mon 
ami, mon univers, mon âme, mon Dieu! » 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 215 

page, elle répète à rhomme aimé : « Vous êtes tou- 
jours avec moi, vous ne me quittez pas un instant. » 
Ici elle se refuse à lire Werther qui lui prendrait de 
son intérêt, « tout son intérêt étant pour son ami, 
tout son cœiTT, toute son âme. » Là, elle se fâche 
presque d'être trouvée jolie, voulant qu'il n'y ait que 
son ami qui aime sa figure. 

Et toujours au milieu des fêtes de Chantilly et 
de Fontainebleau le ressouvenir d'Archambault 
revient dans ce refrain : Oh ! les petites maisons des 
vignes/ 

Aimer à distance ; aimer un homme qu'elle n'a 
guère l'espérance de rencontrer plus de trois ou 
quatre fois daAs tout le cours de l'année, et encore, 
sous les regards d'un salon ; aimer de cet amour 
désintéressé qui se repaît de souvenirs et de la lec- 
ture de quelques lettres , cela suffît à cette nature 
de pur amour qui écrit : « Je sens mon cœur qui 
aime, cela fait un bonheur, je me livre à ce bon- 
heur. » Et la femme n'est -elle pas tout entière 
dans ce portrait tracé d'elle-même au milieu d'une 
autre lettre : « Je suis bonne et mon cœur sait bien 
aimer, voilà tout. » 

Chez ce fier sang des Gondé, c'est un phénomène 
que l'humilité de cette princesse dans l'amour, la 
belle et volontaire immolation qu'elle fait de son 
rang et de sa grandeur, l'étonnante abnégation avec 
laquelle elle remet son bonheur aux mains de ce 
petit officier lui disant : « Mon ami, le bonheur de 
votre bonne est entre vos mains, c'est de vous qu'il 



tl6 LA FEMME 

dépend à présent ; l'instant où vous ne voudrez pas 
qu'elle en jouisse, la précipitera dans un abîme de 
douleur. » 11 y a dans ces lettres un adorable art 
féminin pour s'abaisser, se diminuer, se faire pour 
ainsi dire toute petite, pour hausser Thomme aimé 
jusqu'à la princesse. Deux mois et demi, il dure, 
mouillé de larmes heureuses, ce candide rabâchage 
du « je vous aime » où la femme ne cherche à faire 
montre ni d'intelligence , ni d'esprit, mais bien seu- 
lement de son cœur. Elle ne laisse échapper de sa 
pensée réfléchie que par hasard et comme à son 

/ insu une page comme celle-ci : « Nous , mon ami, 
nous naissons faibles, nous avons besoin d'appui; 
notre éducation ne tend qu'à nous faire sentir que 
nous sommes esclaves et que nous le serons tou- 
jours. Cette idée s'imprime fortement dans nos 

I âmes destinées à porter le joug; celui qu'on im- 
pose à nos cœurs paraît doux : d'ailleurs peu de 
sujets de distraction; contrariées perpétuellement 
dans nos goûts, nos amusements par les préjugés, 
les bienséances et les usages du monde, nous n'a- 
vons de libres que nos sentiments , encore sommes- 
nous obligées de les renfermer en nous-mêmes : 
tout cela fait que nous nous attachons, je crois, plus 
fortement ou du moins plus constamment. » Le sen- 
timent éprouvé par M"*' de Ciondé est un sentiment 
si vrai, si sincère, si profond , si pur, si extraordi- 
naire dans la corruption du siècle, que ceux de sa 
famille qui l'ont percé sous les troubles, les faciles 
rougeurs^ les absorptions de l'amoureuse, tout Gondé 



AU DIX-HUITIEMB SIÈCLE. 217 

qu'ils sont, en ont au fond d'eux-mêmes une secrète 
compassion. 

Un jour son frère , le duc de Bourbon , s'appro- 
chait d'elle, la 'fixait quelque temps , lui serrait les 
mains, et l'embrassait avec des yeux rouges, la plai- 
gnant délicatement avec son émotion. Le prince 
de Gondé lui-même, malgré l'affectueuse guerre 
faite d'abord à ce penchant, un moment gagné 
donnait presque les mains au passage du jeune of- 
ficier de carabiniers dans les gardes françaises, 
passage qui devait lui ouvrir l'hôtel de Gondé et 
Ghantilly. 

Mais, au moment où le rêve des deux amants allait 
se réaliser, quelques allusions alarmaient la craintive 
princesse. Des scrupules « malgré l'extrême inno- 
cence de ses sentiments » pour M. de la Gervaisais 
naissaient en elle. Elle tombait malade de ces com- 
bats intérieurs. Dans cet état d'ébranlement moral, 
une femme de sa société venait à lui raconter que 
depuis trois ans elle aimait un homme, son proche 
parent; que, pendant deux ans et demi, tous deux 
avaient cru que c'était de l'amitié et s'étaient livrés à 
ce sentiment, mais que, depuis six mois, les combats 
qu'ils avaient à soutenir leur prouvaient combien ils 
s'étaient aveuglés sur l'espèce de sentiment qu'ils 
avaient l'un pour l'autre ; elle ajoutait qu'elle adorait 
cet homme, qu'elle ne se sentait pas le courage de 
ne plus le voir, qu'elle comptait sur sa force pour 
résister, mais..., puis tout à coup elle interrompait 
cette confidence i^r cette apostrophe qu'elle jetait à 



tl8 LA FEMMB AU DIX-HUITiftME SIÈCLE. 

la princesse : «Vous êtes bien heureuse, vous; vous 
ne connaissez pas tout cela I » 

Cette apostrophe, les conseils que cette femme 
réclamait d'elle, réveillaient la princesse de son 
doux rêve. La religion lui parlait. Et, victorieuse 
d'elle-même, la future Supérieure des dames de 
l'Adoration Perpétuelle écrivait la lettre qui com- 
mence ainsi : « Ah 1 qu'il m'en coûte de rompre le 
silence quej'ai observé si longtemps I Peut-être vais- 
je m'en faire haïr? haïr 1 ô ciel l mais oui, qu'il cesse 
de m'aimer, ce que j'ai tant craint, je le désire à 
présent, qu'il m'oublie et qu'il ùe soit pas malheu- 
reux. mon Dieul que vais-je lui dire? Et cepen- 
dant il faut parler, et pour la dernière fois l » 

Elle le suppliait de ne plus l'aimer, de ne plus 
chercher à la voir et terminait par ces lignes suprê- 
mes : « Voilà la dernière lettre que vous recevrez de 
moi ; faites-y un mot de réponse, pour que je sache 
si je dois désirer de vivre ou de mourir. Ohl comme 
je craindrai de l'ouvrir I Écoutez, si elle n'est pas 
trop déchirante pour un cœur sensible comme l'est 
celui de votre bonne, ayez^je vous en conjure, f atten- 
tion de mettre une petite croix $ur f enveloppe; n'ou- 
bliez pas cela, je vous le demande en grâce {i).» 

Ainsi finit, en ce dix-huitième siècle, ce roman qui 
a l'ingénuité d'un roman d'amour d'un tout jeune 
siècle. 

(1) Lettres écrites en 1786 et 1787. Paria, Benjamin Duprat^ 1838. 



LA YIE DANS LE MARIA6B 



A l'exemple de Tamour qui garde au milieu de la 
corruption des mœurs les vertus qui l'excusent, la 
constance, le dévouement, le sacrifice, un reste 
d'honneur, le mariage du dix-huitième siècle con- 
serve, malgré le temps et la mode, les vertus qui 
l'honorent. Le mariage sauve ses devoirs, comme la 
passion sauve ses droits, par de grands exemples. 

Il serait injuste de ne pas le reconnaître : si grand 
qu'ait été généralement au dix-huitième siècle le 
détachement des époux, si relâché qu'apparaisse le 
lien conjugal, si commune que soit dans le mariage 
une vie libre, affranchie, dissipée, qui paraît n'avoir 
pas d'intérieur, pas de centre, et ne réunir de loin 
en loin près d'un foyer sans chaleur que la politesse 
de deux indifférences, — les traditions, les joies de 
cette union intime, où deux existences se mêlent et 



tfO LA FEICICE 

se confondent, n'en ont pas moins été conservée? 
religieusement par beaucoup de ménages. Les féli- 
cités domestiques, les fidélités héroïques, le tête à 
tète du bonheur, les douceurs et l'habitude de l'a- 
mour, la communion du cœur, de l'âme, de l'esprit, 
de toutes les affections, de toutes les pensées, le 
Mariage du dix-huitième siècle les a (K>nnus : il en 
a donné au plus haut de ce monde le spectacle rare 
et inattendu ; il en a laissé l'image sereine et conso- 
lante. 

Les mémoires de la vie privée du temps nous mon- 
trent des ménages étroitement unis, des adorations 
de jeune mari et déjeune femme, des époux vieillis- 
sant l'un auprès de Tautre, des couples qui vivent 
sans se quitter, des liens que la mort même ne 
dénoue pas, des cœurs que le désespoir rattache à 
celui qui n'est plus. Il reste de beaucoup d'unions 
un souvenir pareil à un beau roman ou à un conte 
du vieux temps. Et n'est-ce pas en ce siècle que 
l'amour conjugal trouvera ce trait de tendresse d'une 
délicatesse si ingénieuse, si touchante? Une femme 
condamnée par les médecins n'avait plus que quel- 
ques jours à vivre. Son mari sentait qu'elle lisait sa 
mort dans la tristesse, dans les larmes qu'il essayait 
de lui cacher. Il va acheter un collier de diamants 
de 48,000 livres, l'apporte à la mourante, lui parle 
du jour où elle le mettra, du bal de la cour où elle 
le ïnontrera ; et, faisant briller le collier sur son lit, 
faisant luire devant son âme l'espoir, la conva- 
lescence, la guérison, la vie, l'avenir, il endort son 



AU DIX-HUITIÈMB SIÈCLE. tSl 

agonie dans un rêve ! Et ce mari, le marquis de 
Ghoiseul, était pauvre : il avait engagé une terre 
pour acheter ces diamants qui devaient, par une 
clause de son contrat de mariage , revenir à la 
famille de sa femme (1). Au milieu de tant de 
femmes, si faciles à la séduction, quand le séduc- 
teur est le Roi, ne verra-t-on point une comtesse 
Me Périgord repousser Tamour du Roi, essayer de 
l'arrêter par un respect glacial, le fuir par un exil 
volontaire dans une terre près de Barbézieux? Et de 
cet exil qui durait de longues années, elle ne sortait 
que sur cette lettre , où Louis XV lui envoyait les 
excuses d'un roi, lors de la mort de la dame d'honneur 
de Mesdames : « Mes filles viennent de perdre leur 
dame d'honneur : cette place. Madame, vous appar- 
tient autant par vos hautes vertus que pour le nom 
de votre maison (2).» Et si le mariage a ses héroïnes, 
il a aussi ses martyrs : la Trémouille s'enferme avec 
sa femme malade de la petite vérole, et meurt avec 
elle. 

Le dévouement, l'amour, se rencontrent et se re- 
trouvent jusque dans les ménages où le temps fait 
les séparations à la mode, jusque dans les mariages 
dénoués par l'inconstance et l'indifférence de l'un 
des époux. Us persistent malgré les froideurs, les 
infidélités, les outrages. Ils pardonnent souvent 
avec les suprêmes caresses de la duchesse de Riche- 
lieu à son mari, à ce mari que l'amour de toutes les 

(1) Souvenirs de Félicie. 

(2) Mimoirea de M*« Campan. Baudouin, 182», toI. IU. 



tH LA FEMME 

femmes semblait devoir garder de Tadoration de la 
sienne. M"' de Richelieu venait d'être confessée par 
le père Ségaud, et comme Richelieu lui demandait 
si elle en était bien contente : « Oh I oui, mon bon 
ami, lui dit-elle en lui serrant la main, car il ne m'a 
pas défendu de vous aimer... » Et tout près d'expi- 
rer, elle rassemblait ses forces et sa vie pour l'em- 
brasser, pour essayer de l'étreindre en lui répétant' 
d'une voix pleine de larmes, d'une voix déchirée e* 
mourante, qu'elle avait désiré toute sa vie moui^ 
dans ses bras (1)1 '^^" 

Mais les plus grands, les plus éclatants exem)!l^.°^ 
de l'amour dans le mariage, du bonheur dans le' 
ménage, vous apparaîtront en ce temps dans les 
mariages et dans les ménages de ministres, dans ces 
intimes unions de tant d'hommes d'État du siècle 
avec une femme entièrement associée à leurs pro- 
jets, à leur fortune, à leur gloire, souvent à leurs 
travaux. D'un bout à l'autre du siècle, le ministre 
apparaît ayant à ses côtés la force et l'appui des 
Joies de l'intérieur, les inspirations de l'imagination 
d'une femme ou les consolations de ses tendresses. 
Où retrouve-t-on les cinquante ans de ménage et de 
bonheur du marquis de Groissy ? Dans le ménage de 
M. et de M™° de Maurepas, qui faisait songer au mé- 
nage Philémon et Baucis. A la mort de M. de Mau- 
repas, n'échappait-il point à sa femme ce beau cri 
« qu'ils avaient passé cinquante-cinq ans sans s'être 

(1) MémoireB du mtféohal de Ridietttq, y6L UL 



\ 



AU DIX^HUITIÈMB SIÈCLE. t28 

quittés une journée ? » Et que d'autres ménages pa- 
reillement unis I C'est le ménage du maréchal et de 
la maréchale de Beauvau ; c'est le ménage Ghau- 
velin, où le mari poussait jusqu'à la fanfaronnade le 
respect de la foi conjugale; c'est le ménage Ver- 
gennes; c'est ce ménage où, malgré les écarts du 
\mari, la femme reste si indulgente, si aimable, si 
fure, le ménage Choiseul, où par l'enjouement, les 
ipanchements du cœur, les effusions de l'huma- 
y)|é, l'amitié tendre, l'égalité de caractère, la fécon- 
^^ de l'esprit, M*'* de Choiseul met un peu de ces 
qi.Hus dans le caractère de M. de Choiseul (1), tant 
d'agrément et de repos dans les fatigues de sa vie 
ministérielle, tant de consolations dans son exil. 
C'est enfin le ménage de M. et de M""* Necker où le 
bonheur est un peu mêlé d'enthousiasme, l'union 
d'orgueil, et l'amour de la femme d'idolâtrie pour le 
mari. 

Ainsi se conserve au dix-huitième siècle l'insti- 
tution du mariage. Un certain nombre de ménages, 
osant se mettre au-dessus de Topinion publique, lui 
demandent encore le bonheur. Quelques maris vont 
même plus loin : par le contraste le plus étrange 
avec les idées du temps, ils exigent du mariage plus 
que la paix de Tamour, ils prétendent lui imposer 
la passion. Us veulent être aimés comme ils aiment. 
Leur jalousie réclame de la femme un abandon com- 
plet d'elle-même, les ardeurs et les sacrifices d'un 

(1) Le Parallèle ytrant des ^éux aetds. DK/b«n 1789. 



S24 LA FEMME 

cœur qui s'est donné tout entier et qui ne s'appar- 
tient plus. Ils ne lui permettent pas les amitiés pour 
d'anciennes amies ; à peine s'ils l'autorisent à aimer 
sa mère. La femme doit vivre, selon eux, unique- 
ment occupée de son mari ; et s'ils ne trouvent point 
dans le mariage une femme qui se plie à leurs exi- 
gences, ils s'écrient « que leur femme ne les aime 
point, qu'elle ne vit point pour eux, qu'ils ne sow 
pas pour elle ce qu'elle a de plus cher au monde >• : 
telle était la lamentation sincère, la désolation dé- 
sespérée de ce malheureux frère de M"*® de Pompa- 
dour, le marquis de Marigny. 

Devoirs, plaisirs, le cœur même du mariage, nous 
allons le retrouver dans cette suite d'estampes où 
Moreau a peint le foyer du temps, ses fêtes et ses 
grands jours. Là nous verrons l'autre côté des Bau- 
doin et des Lavreince, la femme et l'homme unis par 
le présent, par l'avenir, par ces petits êtres sur la 
tête desquels leurs regards, leurs baisers et leurs 
âmes se rencontrent. D'abord ce sera la femme en 
toilette de matin souriant sous son joli bonnet de 
linge de nuit, souriant comme on sourit à un songe, 
aux paroles du docteur qui va prendre sa canne à 
bec de corbin, et lui annonce qu'elle est mère. Ici 
la voilà dans son costume lâche et flottant, tout en- 
tourée et soutenue d'oreillers, à demi couchée sur 
le lit de repos dont le fond est une glace. Elle ne 
descend plus l'escalier qu'appuyée sur le bras de 
son mari ; elle ne va plus à l'église, aux Tuileries 
gue portée doucement dans sa chaise par deux 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. SfS 

• 

grands valets picards (1). En dépit de Tronchin qui 
veut qu'elle marche et coure seule, qui la plaisante 
si par hasard il la rencontre, elle ne fait plus qu'une 
courte promenade où, pour un petit caillou qui lui 
roule sous le pied, son mari devient pâle. Nulle priva- 
tion ne coûte au mari ni à la femme pour faire venir 
au monde en bonne santé cet enfant auquel ils com- 
mencent à s'attacher par les sacrifices, et pour lequel 
là femme est heureuse de souffrir déjà. Parties char- 
mantes de jeu, de veille, de courses, amusements, 
récréations, la femme quitte tout, elle rehonce au 
monde pour se vouer à sa grossesse ; elle fait con- 
traste avec ces femmes qui portent si impatiemment 
cet état, et qui avec tant d'ennui, tant de fatigue, 
tant de regret d'un plaisir dérangé, ou d'un souper 
abrégé, donnent le jour à un être « économisé dès 
sa conception » (2) : elle est mère du jour où elle 
le devient. — Bientôt la lingère apporte la layette 
dans un grand coffret de dentelles, et fait l'étalage 
de sa belle lingerie, de ses layettes en point d'Ar- 
gentan. Après l'accouchement, la femme reste qua- 
torze jours sur sa chaise longue, les pieds et les 
jambes couverts d'un de ces couvre-pieds qui sont 
la coquetterie des accouchées ; et, le quatorzième 
jour, elle sort pour une visite à l'église et un remer- 
ciment à Dieu. 
Une fois mère, la femme veut nourrir; car elle ne 

(1) Tableaux de la vie, ou les Mœurs, du dix-huitième siècle. A Nmh 
wied. 

(2) Èlog« de llmpertinence. 



IM LA FEMME 

se croit plus dispensée de ce devoir et de ce dévoue- 
ment si doux, par les raisons que les belles dames 
se donnaient tout à l'heure en disant : « Allaiter un 
enfant! le bel emploi, Taimable passe-temps l J'aime 
à jouir la nuit d'un sommeil tranquille... Le jour je 
reçois des visites et j*en rends... Je vais montrer une 
robe d'un nouveau goût au Petit-Cours, à l'Opéra, 
quelquefois môme à la comédie; je joue, je 
danse (1).., » La femme commence à s'affranchir de 
la mode, de l'usage. Elle passe, comme M""^ d'Épi- 
nay, par-dessus l'étonnement. que fait dans sa so- 
ciété, dans sa famille, sa résolution de nourrir son 
enfant. Les craintes de sa mère, la singularité qu'elle 
va se donner, les ridicules que le monde lui prêtera 
si elle est obligée de renoncer à une entreprise au- 
dessus de ses forces, rien ne l'arrête (2) : hier, mal- 
gré toutes les représentations, toutes les menaces 
des médecins, elle eût, pour ne pas nourrir, compro- 
mis sa santé (3) en portant au cou quelque poudre 
de Lecrom ou de quelque autre charlatan privilégié 
du Roi qui lui promettait de lui faire passer son lait 
en deux fois vingt^quatre heures (4) : aujourd'hui il 
lui semblerait n'être qu'à moitié mère si elle ne 
nourrissait pas. Les médecins n'avaient fait que 
l'effrayer : Rousseau Ta touchée (5). 

(1) Les Mœurs. 1755. 

(2) Mémoires de M"« d'Epinay, vol. I. 

(3) Dissertation sur (ce qu'il convient de fair pour faire diminuer le 
lait des femmes de Paris. 1763. 

(4) Mercure de France. Janvier^ 1720. 

(5) Du reste, Tallaitement par les pariaiemai n'eut pas tout le snccèt 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. tXf 

Si elle est trop délicate pour nourrir, elle veut 
du moins avoir son enfant près d'elle. Et Tenfant 
grandit sous ses yeux, contre son sein, à portée de 
ses caresses, la faisant vivre dans ce bonheur de 
tous les instants, dans ces saintes délices, les Délices 
de la Maternité j dont le siècle nous a laissé un tableau 
si lumineux, si doucement égayé de verdure et de 
^i^oleil, si gracieusement animé par le rire qui va 
d'une bouche d'enfant aux yeux de ses parents. Dans 
un beau jardin, au-dessous d'une statue de Vénus 
fouettant l'Amour avec un bouquet de roses, serrée 
contre son mari qui tient un hochet au-dessus de sa 
tête, élevant, soulevant dans ses bras un tout petit 
enfant, sorti de sa barcelonnette, à peu près nu, la 
courte chemisette remontée aux épaules par l'effort 
qu'il fait vers le hochet, — c'est ainsi qu'est peinte, 
dans sa joie et son triomphe, la Maternité du temps, 
la mère des dernières années du siècle. 

Et bientôt ce ne sera plus assez pour la mère de 
garder l'enfant auprès d'elle, de le voir grandir sur 
ses genoux, d'entendre son rire mettre une gaieté 
dans son bonheur : elle va vouloir lui donner les 
soins qui forment l'homme ou la femme, en ébau- 
chant dans un petit être l'intelligence et la cons- 
cience. Elle sera jalouse de faire elle-même son 



que 8*en étaient promis les partisans de Rousseau. Les femmes ne pre- 
nant que le plus aisé de leur rôle de nourrices , il arrivait qu'un grand 
nombre d'enfants nourris avec un sang acre et échauffé périssaient, et 
que les médecins étaient obligés de défendre aux femmaa de nourrir* 
Les Contemporaiiiei, yoL YI. La bêUê laide. 



t28 LA FEMME 

éducation, de l'instruire, d'être, à l'exemple de 
M"*® de MontuUé, l'institutrice de ses enfants (1). 

Il y a, dans l'éducation de la première moitié du 
dix-huitième siècle, un sens nettement indiqué par 
l'institution de la femme telle que la comprenait, 
telle que la pratiqua sur sa petite-ûUe la grand 'mère 
de M"« GeofTrin (2). Cette éducation est avant tout 
une éducation morale. Elle ne s'attache pas à ce 
qu'on est convenu d'appeler instruction : avant d'am- 
truire, elle veut élever. Elle ne surcharge pas la jeune 
fille d'études, elle n'accable pas sa mémoire de le- 
çons ; elle ne vise pas à la remplir de toutes sortes 
de connaissances : elle a là-dessus la prudence du 
temps, et sa grande peur est de faire de son élève 
une savante. Ce qu'elle cherche à développer dans la 
femme qui grandit sous sa tutelle sans rigueur, c'est 
la femme elle-même, c'est la personnalité d'un être 
qui sent et qui pense par lui-même. Pensée, senti- 
ment, voilà ce que cette éducation guide, ce qu'elle 
encourage, ce qu'elle fait lever et redresse dans 
l'âme et dans le cœur des enfants confiés à ses soins, 
comme une force et une conscience individuelles, 
sincères et libres. Elle raisonne avec les premières 
idées, avec l'enfance de la raison avec la jeunesse 
de l'intelligence ; et sans imposer à la femme les 
ennuis, les dégoûts et les servitudes de la science 
des livres, elle afTermit peu à peu son esprit en le 

(1) Mémoires d'un père, par Marmontel. Paria, an XIH. 

(2) Éloges de M"» Geoffiin , par M. Biorellet, Thomas et d*Alembert 
Nicole, 1812. 



AU DIX-HUITIÈMB SIÈCLE. tS9 

aissant jouer sur lui-môme avec ses réflexions, 
son imagination, son ignorance même. Éducation 
élémentaire, sans fatigue, sans assujettissement, à 
Laquelle la femme du temps doit plus que ses facul- 
tés, son caractère ; et n'est-ce pas elle qui fonde cette 

idépendance d'idées et d'expressions, cette vive et 
(fonde originalité d'âme que montreront d'un bout 
jkl'autre du siècle toutes ces femmes qui semblent 
^f e leur esprit avec des fautes d'orthographe, leur 
Ipn sens avec de l'expérience, leur science avec du 
goût? 

Lorsque le zèle des éducations maternelles éclate, 
cet esprit, ce sens pratique disparaît de l'institution 
de la femme. A l'ancienne . éducation qui laissait 
l'enfant, l'abandonnait presque à ses instincts, suc- 
cède une éducation pédagogique. Un génie de maî- 
tresse d'école se révèle dans la mère et se person- 
niâe dans ces deux femmes qui représentent si com- 
plètement l'éducation philosophique et l'éducation 
romancée de la fin du dix-hiy tième siècle : M""® de 
Genlis et M"*® d'Épinay. Que l'on parcoure ces livres, 
ces manuels modestement annoncés comme échap- 
pés au cœur d'une mère pour le bien moral, l'avan- 
ceiment intellectuel d'une fille ; que l'on feuillette 
ces traités visant, sous ce voile et cette excuse de 
l'affection et de la sollicitude maternelles, à devenir 
la règle des idées des filles nées depuis 1770, — à 
peine si l'on trouvera une pensée, une leçon qui ne 
passe pas par-dessus la tête d'un enfant. Leur forme 
seule s'adresse à l'enfance; et c'est toujours^ coirime 



tat LA FEMME 

dans les Convef^sationscTÉmtlie^ au nom d'abstractions 
métaphysiques qu'ils font appel aux sentiments d'une 
petite fille de cinq ans et demi. Ils lui forment Fâme, 
ils lui développent le cœur, comme on bâtit un sys- 
tème sur des principes. Et ne veulent-ils pas faire 
de la petite fille, non une femme, mais une rëflé- 
ckmante? Pour la rendre sage, ils lui parleront, par 
exemple, de l'accomplissement du devoir comme 
d'un parfait moyen pour arriver au bonheur. Pour 
la rendre patiente, ils lui démontreront la nécessité 
d'avoir des contrariétés par des arguments tirés de 
la morale stoïcienne. A propos d'un singe, ils ap- 
prendront à l'enfant que ce singe est un être orga- 
nisé qui vit, qui sent, qui se meut. La petite fille se 
réjouit-elle de mettre une robe neuve? ils lui feront 
honte, en trois points, de mettre son bonheur dans 
une robe. Ils lui donneront encore des recettes pour 
diriger sa conduite morale, les titres de préémi- 
nence des qualités du caractère sur la beauté, l'ex- 
plication de l'homme et de l'animal raisonnable; ils 
iront jusqu'à lui définir l'auteur a un homme qui 
prend le public pour confident de ses pensées ! » 
Éducation qui ne laisse que des mots à la mémoire 
de l'enfant et qui lui force la cervelle comme sa toi- 
lette lui brise la taille; c'est l'utopie de la Pédanterie 
formulée comme en un premier catéchisme de cette 
Raison qui sera à la fin de ce siècle la dernière refr 
gion de la France. 

Prenons garde pourtant de nous laisser tromper 



AU DIX-HUITIÈMB SIÈCLE. S31 

par ces jolis tableaux du ménage inspirés bien plu- 
tôt par les aspirations que par les mœurs du temps. 
Ces grâces, ces vertus, ces beaux exemples du mé- 
nage, ce zèle de la maternité, ne doivent point nous 
voiler le Mariage môme tel qu'il se révèle dans la 
généralité de sa pratique, dans l'essence de son 
principe. Ils ne doivent point nous faire oublier la 
forme d'habitude du ménage, le type de la société 
conjugale que montrent et qu'attestent par tant de 
traits, par l'exagération môme et la caricature, les 
anecdotes, les brochures, les satires, tous les témoi- 
gnages de l'histoire morale d'une époque. 

Ainsi considéré, le Mariage du dix-huitième siècle 
ne semble plus une institution ni un sacrement, 
mais seulement un contrat en vue delà continuation 
d'un nom, de la conservation d'une famille, un 
contrat qui n'engage ni la constance de l'homme ni 
la fidélité de la femme. Il ne représente point pour 
la société de ce temps ce qu'il représente pour la 
société contemporaine. Il n'évoque point chez 
l'homme, chez la femme môme, les émotions que 
donne la conscience d'un engagement du cœur. Il 
n'implique pas l'idée de l'amour, et c'est à peine s'il 
la comporte : là est son grand signe, son mal origi- 
nel, et aussi son excuse. 

Tout d'ailleurs dans le siècle conspire contre le 
Mariage. Il a contre lui les relâchements, les accom- 
modements de la morale sociale, la liberté chaque 
jour plus grande des habitudes privées. La Régence 
passée, il fallait, au commencement du siècle, une 



S82 LA FEMME 

certaine énergie, une force de volonté pour avoir 
un amant. Pour se voir, pour se rencontrer, il était 
besoin de vaincre de grands obstacles, d'imaginer des 
moyens, de tromper les yeux du monde : une faute 
demandait de Taudace pour son accomplissement. 
Le scandale était un risque, Teffronterie ne sauvait 
pas encore du déshonneur. Avec le temps, ces obli- 
gations cessent, ce reste de retenue s'oublie. La 
jeune femme reçoit les jeunes gens de son âge. Elle 
va au spectacle eu petite loge seule avec des hom- 
mes. Au bal de l'Opéra, elle n'emmène que sa 
femme de chambre. La mode lui donne le droit de 
toutes ces démarches qui autrefois auraient fait noter 
une femme de légèreté (1). Rendez-vous, occasions, 
toutes les facilités, elle les a sous la main : elle ne 
va plus à l'adultère, l'adultère vient à elle. 

Le Mariage a encore contré lui les arrangements 
du monde, les obligations de la vie et des places du 
temps, ces absences du mari qui si souvent laissent 
l'épouse à elle-même , et l'abandonnent à sa vertu. 
Emplois à Versailles, gouvernements en province, 
garnisons, services auprès du Roi, service à l'armée, 
enlèvent à tout moment, dans lés ménages de la 
noblesse, le mari à sa femme. Le mari appartient à 
la cour, à la guerre, avant d'appartenir au mariage. 
Pendant qu'il fait les campagnes, qu'il suit l'armée 
du Roi dans les Flandres, en" Allemagne, en Italie, 
la femme , libre et ennuyée, reste à Paris livrée aux 

(1) Mémoires de M** de Genlis, pauiau 



AU DIX-HUITIÈMB SIÈCLE. t88 

plaisirs du monde ; ou bien elle se retire dans une 
terre qui, loin de la mettre à l'abri des séductions, 
lui apporte les tentations de la solitude et les pro- 
messes du mystère. Et l'épreuve de ces séparations 
exposant à tant de périls l'honneur du mari, exi- 
geant de la femme tant de patience, de courage, de 
" résolution dans le devoir, dure pendant presque 
>tout le siècle. M™* d'Avaray, la sœur de M"® de Cois- 
tin, est la première qui donne, en suivant son mari 
dans sa garnison, un exemple d'abord fort critiqué, 
puis adopté par la mode, par les plus grandes dames, 
les plus jeunes, les plus jolies, que l'on voit suivre 
leurs maris aux manœuvres commandées par le 
maréchal de Broglie en 1778, manœuvres où la 
grande table est tenue par une femme, la maréchale 
de Beauvau (1). 

Mais le lien conjugal dut surtout son relâchement 
à certaines idées propres au dix-huitième siècle, à 
de singuliers préjugés régnant et réglant presque 
absolument le train des unions. L'amour conjugal 
est regardé par le temps comme un ridicule et une 
sorte de faiblesse indigne des personnes bien nées : 
il semble que ce soit un bonheur roturier, bourgeois, 
presque avilissant, un bonheur fait pour les petites 
gens, un sentiment bas, en un mot, au-dessous 
d'un grand mariage et capable de compromettre la 
réputation d'un homme ou d'une femme usagés. 
Plus que de tout le reste, du libertinage flottant dans 

(1) Mémoires de M** de Genlis, vol. I. 



S84 LA PBMUB 

l'air, de la corruption ambiante, des séductions, I0 
mariage souffrit de ces paradoxes de la mode, de 
ces théories du bon ton, plus effrontées, plus parées 
et relevées d'esprit, plus charmantes, plus effrayantes 
de légèreté et d'impudence à mesure que le siècle 
vieillit et se raffine. C'est leur esprit qui met entre la 
femme et le mari cette froideur de détachement, 
cette intimité de glace, ces façons qui ne dépassent 
point la politesse. L'indifférence, il lie restera bientôt 
que cette amabilité aux deux époux. Et rinsouciani:e 
deviendra la vertu du mari. Elle sera sa vanité môme, 
la consolation de son bonheur, sa dignité. Elle sou- 
rira sur les lèvres des époux trompés avec une ironie 
si leste, des mots si dégagés, d'un tel sang-&oid, et 
d'apparence si naturels, que ces époux auront l'air 
d'être le public de leur honte : ils sembleront assister 
passivement ou complaisamment à l'inconduite de 
leurs femmes. Us joueront l'amitié pour les amants 
qu'elle aura, la familiarité avec les amants qu'elle 
aura eus : et, dans l'oubli d'eux-mêmes et de leur 
bien, ils iront jusqu'à la parole fameuse, la parole 
sublime de cynisme et de présence d'esprit qui 
résume, selon le temps, toute la philosophie et tou- 
tei^ les grâces du rôle de mari en bornant la ven- 
geance d'un homme surprenant sa femme à cette 
réflexion : « Quelle imprudence. Madame l Si c'était 
un autre que moi(l)!.... » 
L'honneur du mari parait alors un honneur de 

(1) Œayres complètes de M. de Chevrior. Londres, chez Véterml Jem 
JVourse, V»d. de la vérité 1774. 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. tft 

rhomme passé d*usage, tombé en discrédit, une tra- 
dition perdue, nn sentiment efPacé. « J'en étais à 
mon déshonneur, tranchons le mot, » dit nettement 
le marquis des Dtahgues d'un Petit-^Mcdtre ; et il 
expose au chevalier les seules convenances que le 
mari peut exiger en pareil cas. Qu'une femme « ait 
' quelqu'un », il n*est qu'un mal pour son mari dans 
ces sortes d^arrangements : c'est l'éclat. Si donc 
tout se passe n dans l'ordre des ménagements, si la 
femme s'observe et ne se permet en public que les 
égards que ce même public l'autorise à accorder 
à son amant » , si en un mot la chose toute vrai- 
semblable qu'elle paraisse n'est pas démontrée, 
le mari est nn sot de se fâcher (i). Telle est la doc- 
trine nouvelle, doctrine commode qui dispense 
l'homme de la jalousie, l'épouse des vertus de la 
maîtresse, et ne laisse plus entre eux comme devoir 
commun du mariage, que le devoir des égards, 
unique rapprochement de ces ménages où il n'y a 
plus d'autre retenue que le respect du public I Un 
jour arrive où le mari dit ou fait entendre à sa 
femme : <« Madame, l'objet du mariage est de se 
rendre heureux. Nous ne le sommes pas ensemble. 
Or il est inutile de nous piquer d'une constance qui 
nous gène. Notre fortune nous met en état de nous 
passer l'un de l'autre et de reprendre cette liberté 
dont nous nous sommes fait imprudemment un 
mutuel sacrifice. Vivez chez vous, je vivrai chez 

(1) Dialogues moranz d*im petit maître philosophe. 



S86 LA PBMMB 

moi (4)... » Et le mari et la femme se mettent à 
vivre ainsi, chacun de leur côté. Ils laissent aux 
époux bourgeois l'ennui de se trouver tous les jour» 
au lit, à table, en tête à tête ; et hors le dîner, oh 
encore ils sont rarement seuls, ils ne se retrouvent 
guère (2), ils se rencontrent à peine, et ils s'oublient 
quand ils ne se voient pas. Il n'y a plus de maris à 
résidence, plus de maris « cousus aux jupes de leun 
femmes ». On passe six mois à Tarmée, on revient 
à Paris : Madame y est-elle? on va à la cour; vient- 
elle à la cour? on retourne à Paris, et l'on est pres- 
que un bon mari, lorsqu'on donne dans un an 
quarante jours à sa femme (3). De la part de la 
femme, aussi bien que de la part du mari, il y a 
comme une vanité, comme une ostentation dans ce 
détachement. « Ehl bien, va-t'en... » dit une femme 
à son mari qui lui demandait de le tutoyer. « Je vous 
écris parce que je n'ai rien à faire. Je finis parce que 
je n'ai rien à vous dire. Sassenage, très-fâchée 
d'être Maugiron, » c'est toute la lettre d'une com- 
tesse de Maugiron à son mari, (4). Si le mari n'est 
pas curieux, la femme, même lorsque par miracle 
elle est vertueuse, n'est pas jalouse ; et elle ne s'oc- 
cupe de la maîtresse de son mari, que si elle en voit 
percer l'influence dans la manière d'être de ce mari 
à son égard : que la personne lui convienne, ou 



(1) Contes moraux de Marmontel. Merlin, vol. II. 

(2) Tableaux de la bonne compagnie. ParU, 1787. 

(3) Œnvres de Dancourt, 1742, vol. IL LaFenvnMd^inirigu» 

(4) Paris, VersaUlea et \m Proviooei. 182l3i vo^ UU 



AV DIX-HUITIËMK RIÈCLE. 287 

cherche à lui être agréable, la femme mariée ira au 
besoin, s'il y a menace d'un nouvel attachement, 
jusqu'à donner à cette autre femme, par l'entremise 
d'un tiers, des conseils pour reprendre son mari (4). 
Cette séparation dans l'union, cette réciprocité de 
I liberté dans le ménage, cette tolérance absolue n'est 
'pas un trait du mariage, elle en est le caractère. Il 
Hrj a plus guère de ménage sans coadjuteur (2). Un 
atfiant ne déshonore plus, le choix seul de l'amant 
^éuse ou compromet. Là-dessus écoutez un petit 
livre, une espèce de conseiller moral écrit par une 
femme : « Le monde parle. Madame a-t-elle un 
amant? L'on demande quel est-il? Alors la réputa- 
tion d'une femme dépend de la réponse que l'on va 
faire. Je vous le répète encore, dans le siècle où 
nous vivons, ce n'est pas tant notre attachement qui 
nous déshonore que l'objet. » Ce train des mœurs 
est accepté par toute la société. L'adultère trouve 
partout la complicité, partout l'impunité, partout le 
sourire avec lequel le mari lui pardonne. Il trouve 
une indulgence voilée d'ironie, jusque dans la 
famille où le beau-père répond aux plaintes du gen- 
dre sur les désordres de sa fille : «Vous avez raison, 
c'est une femme qui se conduit mal, et je vous pro- 
mets de la déshériter (3). » Ne sommes-nous pas au 
temps où le mondé et le mari lui-même verront 



CoDection complète des œavres de M. de Crébillon le fils. Londres, 
1772, vol. VIL Lettres de la duchesse de *** au duc ***. 

(2) Mémoires secrets de la République des lettres, vol. XIV. 

(3) Revue rétrospective, vol. XIV. Journal de Paris, 



281 LA PBIf MB 

sans se scandaliser M. Lambert de Thorigny s'en* 
fermer avec M°* Portail attaquée de la petite vérole, 
et mourir dans la maison du premier président du 
Parlement (4)? L'on dirait que le dix-huitième siècle 
se conforme à cet article de loi que dans un conte 
du temps un Roi d'allégorie fait lire aux maris par 
son chancelier : « Que chacun ait une femme pour 
être celle d'un autre; et tout rentrera dans l'ordre^ 
telle est la volonté de l'amour. » Et veut^on toute la 
morale du mariage de ce temps? la voici « On parle 
du bon vieux temps. Autrefois une infidélité metloit 
le feu à la maison ; l'on enfermoit, l'on battoit sa 
femme. Si l'époux usoit de la liberté qu'il s'étoit ré- 
servée, sa triste et fidèle moitié étoit obligée de dévo- 
rer son injure, et de gémir au fond de son ménage 
comme d^ns une obscure prison. Si elle imitoit son 
volage époux, c'étoit avec des dangers terribles. U 
n'y alloit pas moins que de la vie pour son amant et 
pour elle. On avoit eu la sottise d'attacher l'honneur 
d'un homme à la vertu de son épouse ; et le mari 
qui n'en étoit pas moins galant homme en cherchant 
fortune ailleurs, devenoitle ridicule objet du mépris 
public au premier faux pas que faisoit Madame. En 
honneur, je ne conçois pas comment dans ces siè- 
cles barbares on avoit le courage d'épouser. Les 
nœuds de l'hymen étoient une chaîne. Aujourd'hui 
voyez la complaisance, la liberté, la paix régner au 
sein des familles. Si les époux s'aiment, à la bonne 

(1) Journal de Barbier, toL I. 



AU DIX-HUITiftME SIÈCLE. 230 

heure» ils vivent ensemble, ils sont heureux. S'ils 
cessent de s'aimeJC» ils se le disent en honnêtes gens, 
et se rendent Tun à Tautre la parole d'être fidèles. 
Us cessent d'être amants ; ils sont amis. C'est ce que 

L i*ftppelle des mœurs sociales, des mœurs dou- 

1^ ces (1)... m 

A tant de mariages dissous pour ainsi dire par 
Qine tolérance mutuelle, à tant de ménages désunis 
par l'esprit du temps, il faut joindre tous ces maria- 
ges dont les liens se brisaient, où la séparation se 
faisait en dehors de ces causes premières, et par d'au- 
tres préjugés sociaux, [par des préjugés de caste : 
les mariages entre la noblesse et l'argent. Un homme 
né» réduit à donner sa main à une fille de la finance, 
à la fille d'un homme d'argent, croyait avoir, en lui 
donnant son nom, payé et au delà, l'argent qu'elle 
loi apportait. Ses devoirs et sa complaisance s'arrê- 
taient là, à cet apport de sa noblesse, à cette pros- 
titution de son titre ; et il se jugeait, par ce sacrifice 
de 0On nom, exempté de tout ce qu'un mari reste 
devoir à sa femme le lendemain, le soir même de 
son mariage, de toute preuve d'amour et même de 
toute marque d'égards. Dans cet ordre des alliances 
de vanité voulants'ouvrir la cour, et des mésalliances 
de nécessité épousant « un lingot d'or » , il arrivait 
souvent que les filles de la grande finance étaient 
traitées comme la fille du millionnaire Grozat par 
son mari, ce comte d'Évreux qui avant son mariage 

(1) OontM moTAiix de Marmontel, vol. U. La Bonne Mèrt, 



240 LA FEMME 

n'eût pu trouver une boîte d'allumettes à crédit, et 
qui du jour au lendemain, riche des douze cent mille 
livres en argent comptant de la dot de sa femme, 
riche de l'expectative de la succession du père, une 
succession de vingt et un millions, ne daigna pas 
toucher à M"* Grozat. Pourtant M"« Grozat était 
jeune, belle, bien faite ; et le comte d'Évreux la 
trouvait teUé. Volontiers, il en eût fait sa maîtresse^ 
mais elle était roturière ; et en sa qualité d'époux, il 
lui était venu, disait-il, un sentiment de répugnance. 
De ce dédain outrageant, auquel certains maris 
ajoutaient des grossièretés impossibles à dire, la 
femme du comte d'Évreux se vengea en donnant 
deux enfants à son mari. Le comte en prit un peu 
d'humeur, afficha la duchesse deLesdiguières, gagna 
subitement des millions dans le système, et se ven- 
gea en remboursant la dot de sa femme : il garda 
seulement les intérêts pour l'honneur qu'elle reti- 
rait de porter son grand nom (1). 

Le dédain n'affectait point toujours cette inso- 
lence princière. Use pliait à des formes moins insul* 
tantes chez la plupart des hommes de grande maison 
qui épousaient quelque fille de fermier général. 
Mais la pauvre petite personne présentée dans le 
monde et trouvée gauche lorsqu'elle n'était que 
modeste, avait à souffrir des plaisanteries désagréa- 
bles, des persiflages qu'elle entendait murmurera 
l'oreille de son mari et que ce mari s'amusait à faire 

(1) Mémoires de Richelieu, vol. V. — Revue rétrospective, vol. XIII* 
Journal de Paris ^ 1722. 



AU DIX-HUITIEME ,SIÊCLK. Ul 

petomber sur elle. Parfois tant de dégoûts l'abreu- 
vaient, le monde lui faisait boire le mépris à si longs 
traits, qu'elle était forcée de prendre un parti dé- 
sespéré, et de se retirer chez son père (1). Et si les 
choses n'allaient point jusque-là, si le mari lui fai- 
sait une position tolérable, ce mari s'occupait si peu 
d'elle, il s'inquiétait si peu de sa personne et de sa 
ci;onduite, il la négligeait avec si peu d'excuses, il la 
trpmpait avec si peu de mystère, que le ménage 
devenait un mauvais ménage exemplaire, qui se 
distinguait entre tous les autres par une impu- 
deur de détachement particulière. 

Sur ce fond de tolérance, d'indifférence, le fond 
de tant de ménages, on voit se détacher çà et là dans 
le siècle une violence, une vengeance. Pris d'une 
soudaine jalousie, ou plutôt blessé, humilié, bien 
moins dans son honneur que dans l'orgueil de son 
nom, par la bassesse des goûts de sa femme, quel- 
quefois un mari se réveillait par un coup de foudre. 
La femme, prise au lit le matin, était jetée dans un 
fiacre qui roulait sous l'escorte de quatre hommes 
armés, et conduite par un exempt au couvent du 
Bon-Pasteur, espèce de couvent de correction (2). 
Souvent môme, elle était enlevée à un souper bril- 
lant, arrachée brutalement au plaisir, comme cette 
M"* de Stainville, la folle amoureuse de Glairval, 
qu'on venait saisir toute parée au milieu des répé- 
titions pour un bal de la duchesse de Mirepoix : on 

(1) Œuvres de Chevrier, vol. III. 

(2) Id. 

U 



2a LA FBMMB 

la séparait de ses femmes, on enfermait sa femme 
de chambre de confiance à Sainte-Pélagie, et on la 
conduisait elle-même aux filles de Sainte -Marie à 
Nancy, où elle ne devait pas avoir à sa disposition 
un écu. Ainsi se faisait Tenlèvement de la présidente 
Portail, Venlèvement de M"** de Vaubecourt, l'enlè- 
vement de M""® d'Ormesson. Ainsi était jetée, du 
monde plein de bruit, de lumière, d'espace, entre 
les murs d'une cellule, cette M™* d'Hunolstein qui, 
enfermée et convertie, devait faire une si exemplaire 
pénitence : au couvent elle se soumit à un maigre 
perpétuel et ne voulut porter qu'une robe de bure. 
A la révolution, recueillie par son mari, elle lui 
demanda de continuer cette vie d'expiation, et au 
moment d'expirer, elle se fit mettre sur la cendre (1). 
Ces enlèvements, ces emprisonnements de l'épouse 
coupable dans un cloître, étaient le droit du mari 
du dix-huitième siècle. Le mari avait dans sa main 
ces punitions soudaines et redoutables. Au milieu 
du relâchement des mœurs et de toutes les complai- 
sances de la société pour le scandale, il demeurait 
armé par la loi. Une lettre de cachet obtenue sur la 
preuve d'adultère lui suffisait pour faire enfermer 
sa femme dans un couvent jusqu'à la fin de ses 
jours. Quelquefois encore, recourant à la justice, il 
la faisait condamner à deux années de couvent, 
années pendant lesquelles il gardait la liberté de la 
revoir et de la reprendre. Les deux ans écouléB, s'il 

(1) Mémoires de M"« de Oenlie, voJL IL 



AU DIX-HUITIÈME SIÈOLB. S48 

ne faisait point d*acte de réclamation, la l'ommc 
était condamnée à être rasée et enfermée le restant 
de ses jours. De plus, elle était déclarée déchue de 
de ses biens dotaux adjugés en usufruit au mari, à 
la charge par lui, de lui payer une rente de 1,200 li- 
Très (1). Mais ce droit du mari, malgré ses réveils 
et quelques grands coups d'éclat, était presque dans 
\si société une lettre morte : le mari d^ordinaire le 
laissait dormir, et la femme y échappait le plus 
souvent par une séparation volontaire, obtenue 
doucement à la manière de M""® du Deffand, avec un 
air si résigné, si triste, si ennuyé, que le mari pre- 
nait un soir le parti de s'en aller et de ne jamais 
revenir (2). 

La séparation consacrée par Tusage, établie de 
fait dans tant de ménages, la séparation volontaire 
consentie de part et d'autre, dont Thabitude se ré- 
pandait, devait nécessairement, fatalement aboutir 
à la séparation légale. C'est la grande fin de la com- 
munauté conjugale au dix-huitième siècle. Elle sou- 
rit aux femmes comme l'entière délivrance du mari, 
de sa présence, de sa surveillance, comme la pré- 
servation absolue et définitive de ces boutades de 
jalousie qui de temps en temps jettent de l'effroi 
dans l'adultère. Elle est une garantie, une impunité : 
elle est plus, elle est, à de certaines années du 
siècle, une affaire de ton, une mode. La séparation 



(1) Mémoire de Jean-Baptiste de Trémolet de Montpesat, marquis de 
Montmoirac, contre dame Olympe de Saint-Auban. 

(2) Lettres de W^ Alssé. 



144 LA FEMME 

judiciaire devient une ambition de la femme, près-' 
que une idée fixe; et tout à coup, à propos de pré- 
texte, de la moindre scène, un mari entend dire à 
sa femme. «Je me séparerai, mais très-exactement... 
Je reprends mes pactions et on me réintègre dans la 
succession de mon père (1).» Le nombre des de- 
mandes en séparation sollicitées par des femmes de- 
vient énorme : le Châtelet, les Requêtes du Palais, 
la Grand'Chambre ne retentissent plus que de ces dé- 
bats scandaleux, où la femme reprend sa liberté en 
laissant aux mains du public sa pudeur ou son hon- 
neur. Un moment, trois cents demandes s'entassent 
au greffe ; et le Parlement effrayé se voit forcé, pour 
arrêter le mal, d'user de sévérité dans Texamen des 
causes et de faire des exemples : M"** de Ghambonas 
est condamnée à un an de clôture exacte, après quoi 
elle aura le choix de retourner avec son mari ou 
de passer le reste de ses jours dans un couvent (2). 
A toutes ces demanderesses en séparation étaient 
affectés des couvents spéciaux, le Précieux-Sang, la 
Conception, Bon-Secours, où elles se retiraient par 
décence, en attendant patiemment la décision des 
juges au milieu de& distractions de ces maisons peu 
sévères : on y jouait, on y chantait, on y tenait table 
ouverte (3). Mais le couvent préféré, Tasile par ex- 
cellence des femmes dans cette situation, était le 
couvent de Saint-Ghaumont, rue Saint-Denis, maison 

(1) Œuvres de Cheyrier, vol. U. 

(2) CorrespoDdance secrète, vol. II. 

(3) Mémoires de la République des lettres, vol. Y* 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 149 

d*élection des plaideuses où les maris n'étaient ja- 
mais appelés que des « adversaires », où depuis le 
matin jusqu'à dix heures et demie, jusqu'à la ferme- 
ture des portes, les pas, les voix des hommes de loi 
couvraient tous les autres bruits ; maison-mère de 
la séparation, où les femmes groupées, rangées 
contre un même ennemi, se prêtaient mutuellement 
lueurs conseils, leurs avocats, leurs défenseurs, leurs 
voies de droit, toutes embrassant la cause de cha- 
cune et travaillant avec autant de zèle^contre le mari 
d'une autre que contre le leur (4). Et pourtant, malgré 
toutes ses ressources, ses consultations, ses lumières, 
le couvent de Saint-Chaumont n'était point la plus 
grande école de la séparation : cette école était au 
Palais même, où les assauts d'éloquence de Maître 
Gerbier et de Maître de Bonnières étaient suivis 
comme des leçons par un grand nombre de femmes 
venant étudier les moyens à employer pour occuper 
convenablement la scène à leur tour (2). 

Le veuvage est entouré au dix-huitième siècle d'un 
appareil de regrets qui semble une mode antique 
gardée d'un autre temps, d'un temps sévère, reli- 
gieux et profond dans ses douleurs : il a des dehors 
plus sérieux qu'il ne lui appartient, des affiches de 
retraite et de renoncement qui sont en désaccord 
avec le tempérament des âmes. Le deuil extérieur 
qui enveloppe la veuve, la désolation des choses 

(1) Tableau de Paris, vol. XII. 

(2) Mémoires de la République des lettres, voL XXIX. 



S4A LA FBMMB 

tout autour d'elle, cette sorte d*enseyelissemeni 
étendu aux objets et qui paraît enfermer le regard 
aussi bien que l'avenir de la femme dans la tombe 
du mari, toute cette rigueur de l'étiquette mortuaire 
n'est plus qu'une obligation de tradition, mais elle 
demeure une convenance sociale. Le mari mort, les 
tableaux, les glaces, les meubles de coquetterie, 
tout ce qui est aux murs une espèce de vie et de 
compagnie, tout est voilé (1). Dans la chambre de la 
femme, une tenture noire recouvre les lambris. A la 
fin du siècle seulement, la nuit des murailles sera 
un peu moins sombre, et, la mode de la mort se re- 
lâchant de sa sévérité, la chambre de la veuve n'aura 
plus, pendant l'année du veuvage, qu'une tenture 
grise. Le mari mort, la femme met sur sa tête, jette 
sur ses cheveux le petit voile noir que gardent toute 
leur vie et partout, même dans leurs toilettes de 
cour, les veuves non remariées, et, tout habillée de 
laine noire, elle demeure dans l'appartement en 
deuil, dont la porte ne s'ouvre qu'aux visites de con- 
doléance et aux salutations de la parenté (2). Il est 
d'usage qu'elle se tienne quelque temps ainsi ren- 
fermée. La pudeur de l'habit qu'elle porte lui ferme 
les promenades publiques , et l'Allée des Veuves est 
le seul endroit public où elle ose se montrer, 

(1) Lettres juives, vol. I. 

(2) Mémoires de M*"* de Oenlis. Dictionnaire des étiquettes. — Les 
deuils, diminués de moitié par Tordonnance de 1716, étaient, pendaot 
toute la durée du dix-huitième siècle , pour une femme qui perdait son 
mari, d'un an et six semaines ; elle portait quatre mois et demi le man- 
teau, la robe et le jupon d'étamine, quatro mois et demi la crêpe et la 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 247 

Dans cet étalage de la douleur et du regret, Tou- 
bli, les idées de liberté, les projets d'avenir conso- 
laient bien des femmes. La coquetterie se cachait 
sous les larmes, et bien des douleurs ressemblaient 
à l'habit de deuil de la veuve des Illustres Françoi'ses, 
laissant apersevoir à demi, sous son jupon de crépon 
noir, une jarretière d'écarlate attachée avec une 
\boucle de diamants. Mais pour quelques-unes le deuil 
du temps n'avait rien d'exagéré ni d'emphatique : il 
était au-dessous du deuil de leur cœur. Le veuvage 
d'alors a ses fanatiques, ses recluses, ses saintes. Il 
montre des folies et des héroïsmes de désespoir. 
C'est une maréchale de Miiy qui veut se précipiter 
par une fenêtre et qu'on est obligé d'arracher au 
suicide (4). D'autres veuves s'abîment, s'anéan- 
tissent dans une contemplation inerte comme cette 
autre maréchale, la maréchale d'Harcourt, cloîtrée 
dans cet appartement où elle vit avec la figure de 
cire de son mari (2). La vieille marquise de Cavoix 
passe plusieurs heures par jour à converser avec 
l'ombre de son mari (3). Des princesses, à ce déchi- 
rement de la moitié d'elles-mêmes, repoussent le 
monde, et, courant à Dieu, s'oubliant et se répan- 
dant en œuvres de charité, vont laver les pieds des 
pauvres en compagnie de cette autre veuve, M"^ de 
Mailly. 

laine, trois mois la soie et la gase et six semaines le demi'<leuil. {C€i' 
binet des modes, 1786.) 

(1) Mémoires de la République des lettres, vol. VUI. 

(S) Correspondance secrète, vol. IX. 

(3) Revue rétrospective, vol. XV. Journal de Paris, 



VI 



LA FEMME DE LA BOURGEOISIE 



Dans la bourgeoisie, la fille vit avec la mère, tou- 
jours près d'elle, sous son cœur, sous ses leçons. La 
mère la couve et Télève, la portant vraiment de ses 
mains de Tenfance à la jeunesse. Chardin, ce peintre 
intime de la bourgeoisie, nous montre toujours la 
petite fille à côté de cette mère dévouée et laborieuse, 
grandissant, déjà sérieuse et simple, comme à 
l'ombre des vertus du ménage. Ce n'est point une 
petite « pomponnée » : la voici avec son gros bou^ 
relet carré, son juste à manches courtes, une jupe et 
un tablier à bavolet ; et il ne lui faudra point d'autres 
joujoux qu'un tambour, un moulin, une raquette, 
des quilles, les joujoux de la rue et du peuple. Pour 
toute gouvernante, elle aura sa mère. C'est sa mère 
qui rélèvera dans cet intérieur à son image, com- 
mode et rangé, oîi tout semble avoir la solidité, la 
netteté, l'ordre du bonheur bourgeois : les gros 



LA FBHHB AU DIX-HU|TIËMB SIÈCLE. 248 

meubles, le parquet lavé, les grands fauteuils d'a- 
plomb sur leurs pieds tournés, Tarmoire de noyer 
avec, au-dessus la bouteille de cassis (1) et dans la- 
quelle dorment les almanachs des années passées , 
marquant les morts et les naissances, gardant toute 
rhistoire de la famille (2). C'est sa mère qui lui fera 
joindre ses petites mains pour le Bénédicité^ avant de 
lui donner une assiette de la soupe^ que la petite, de 
sa chaise basse, voit fumer sur la table dans la sou- 
pière d'étain. C'est sa mère qui, arrêtant le dévidoir 
et laissant sur la table le rouet chargé de sa que- 
nouille, la coiffera devant sa toilette, et, lui arran- 
geant sur le front un nœud de rubans, la fera belle 
pour les dimanches. C'est elle qui lui fera répéter 
son catéchisme et ses leçons ; et , si par hasard elle 
se fait remplacer, ce sera par une sœur aînée qui 
jouera un moment auprès de la petite fille le person- 
nage de sa mère. Ici, dans les familles de labeur, 
les enfants ne sont pas détachés des mères par la 
dissipation et les exigences du monde : filles ou gar- 
çons, ils sont une aide, une compagnie, un courage 
de plus à la maison. La maternité n'a pas de fausse 
honte : elle aime à les aimer, à les aimer de tout 
près. D'ailleurs, aux mères bourgeoises, les enfants 
ont moins coûté qu'aux autres : elles n'ont pas été 
obligées de se retrancher de leurs plaisirs, de ne 
plus vivre pour donner la « vie à ces importuns pe- 
tits êtres ». Habituées qu'elles sont au foyer, l'en- 

(1) Tableau de Paris, vol. XII. 

(2) Les Illustres Prançoises, vol. III. 



250 LA FEMME 

fantement n'a pas été pour elles un sacrifice, et le 
rôle de mère, au lieu d'être une charge, est comme 
le devoir qui les récompense de Taccomplissement 
de leurs autres devoirs. Les filles bourgeoises restent 
donc attachées à la mère. Elles grandissent, mo- 
destes et retenues, dans une toilette où la coquet- 
terie même est sobre, ou Téconomie fait des rentrai 
tu7*es au fichu ; elles grandissent, portant sur la jupe 
ces outils du travail des femmes, des ciseaux et une 
pelote, comme le signe de leur vocation (1). On les 
voit croître en santé et en force, respirant le bonheur 
de leur âge auprès de cette mère qui les rapproche 
encore d'elle par la douce familiarité du tutoie- 
ment. A sept ans, la petite fille entrait dans l'âge de 
raison, ou plutôt les parents se plaisaient à le lui 
attribuer, dans la pensée de la faire plus sage, en lui 
donnant par une haute idée de sa petite personne une 
conscience précoce. La mère lui disait pour la punir 
« Mademoiselle » , et la petite fille commençait à 
comprendre qu'il est dans la bouche d'une mère des 
mots qui font plus de mal que les verges dans sa 
main. On la jugeait assez grande pour la mener en 
visite chez les grands parents, à la promenade, et 
l'on commençait à l'envoyer au catéchisme qui de- 
vait la préparer à la confirmation. 

Chaque dimanche, dans quelque coin d'église, 
chapelle ou charnier, dans quelque bas-côté tout 
plein d'entre-colonnements, la petite fille allait s'as- 

(1) Voyez les gravures d'après Chardin : Le Bénédicité^ la Toilette du 
matin, la Bonne Éducation, la Maîtresse d'école, la Mère lahorieute, etc* 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. tSl 

seoir sur les longs. bancs de bois où les petites filles 
se faisaient face, les plus grandes jouant de Téven- 
tail, les plus petites caquetant, se cachant derrière 
le dos du premier rang, et se riant tout bas à Foreille. 
Au bout du passage laissé entre les bancs, un vieux 
prêtre se tenait assis dans un grand fauteuil de bois, 
ses besicles à la main, laissant à ses côtés un joli 
petit clerc, aux gestes onctueux, faire la leçon sous 
les yeux des mères et des bonnes femmes de la pa- 
roissse , interroger les petites filles , leur faire ré- 
péter à chacune l'évangile du jour, Tépître, l'oraison 
et le chapitre du catéchisme indiqué le dimanche 
précédent. Parfois un curé venait, devant lequel on 
faisait lever toutes les petites. Il interrogeait les 
plus savantes, et se retirait au milieu des révérences 
des mères flattées à fond, et se rengorgeant dans les 
belles réponses de leurs enfants (1). 

Mais le moment venait où, si jalouses qu'elles 
fussent de l'éducation de leurs filles, les mères cé- 
daient à l'usage , les envoyaient dans une pension 
conventuelle finir leur instruction religieuse, et 
achever de se former sous la direction des sœurs. 
Quand la petite fille avait passé par toutes les leçons 
graduées du catéchisme^ on la mettait, d'ordinaire, 
dans un couvent, vers ses onze ans, pendant un an, 
pour faire avant sa confirmation, qui précédait alors 
la première communion, ses derniers exercices de 
piété. Après une visite générale à tous les grands 

(1) Mémoires de M"* Roland pubUis par Barrière, vol. I. — Le Caié- 
cMêmê à SabU'Sulpiee, peint par Baudouin, gtKvé par Moilte. 



tu LA FBHMB 

parents, la petite entrait dans une maison religieuse 
et passait, non sans larmes, le seuil de la porte de 
clôture. 

C'étaient de tranquilles maisons que celles où la 
bourgeoisie mettait ses filles, humbles écoles qui 
avaient une salle où les sœurs instruisaient gratuite- 
ment les petites filles du peuple, communautés mo- 
destes, reléguées d'ordinaire dans un lointain fau- 
bourg, où la pension coûtait de 250 à 350 livres par 
an : Tabbaye des Cordelières, rue de TOurcine, la 
maison Saint-Magloire, nie Saint-Denis, les Chanoi- 
nesses de Saint-Augustin, faubourg Saint^Antoine, 
les dames Filles-Dieu, près la porte Saint-Denis, les 
Bénédictines du Saint- Sacrement, rue Cassette, les 
Religieuses de la Croix, rue de Charonne, les filles 
de la Sainte-Croix, les filles de la Sainte-Groix- 
Saint-Gervais , les Dames Annonciades de Popin- 
court, les Religieuses de la Congrégation Notre- 
Dame, la Congrégation Sainte-Aure, rue Neuve- 
Sainte - Geneviève (1), où fut élevée M"® du Barry. 
Tout en obéissant aux modes du temps, tout en 
formant la jeune fille aux arts d'agrément, à la 
danse, à la musique, apprises alors jusque dans 
les maisons d'éducation de pure charité (2), ces 
maisons n'avaient rien du faste ni de la vanité des 
couvents où les filles de la noblesse grandissaient 



^1) État ou Tableau de la ville de Paris, par de Jèze. PartSy /Vatttt, 
1761. 

(2) Mémoires de Maurepas, vol. U. — Mémoires de la République des 
lettres, vol. VL 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. ?53 

dans rimpatience et Tappétit de la société qu'elles 
sentaient autour d'elle. Ce n'étaient, dans ces écoles 
religieuses de la bourgeoise, que paix, silence, dou- 
ceur; elles semblaient aussi loin des agitations mon- 
daines qu'elles étaient à l'écart des bruits de Paris. 
Le petite fille cédait bientôt au charme, et caressée 
par les sœurs, bientôt amie des autres enfants, pla- 
cée à la grande table, elle se trouvait heureuse. Une 
sérénité inconnue lui venait de toutes choses, de 
cette vie réglée, de cette discipline apaisante, de 
tout ce qui était autour d'elle comme l'ombre de la 
grande allée de tilleuls où elle se promenait pendant 
les récréations avec une camarade de son choix. 
Rien ne lui apportait la pensée du monde qu'elle ne 
connaissait pas. La messe de chaque matin, les mé- 
ditations et l'étude de tous les jours, les leçons 
qu'un maître de musique venait lui donner au par- 
loir, la menaient sans ennui jusqu'au dimanche où 
ses parents tenaient la chercher pour la promenade. 
Dans cet isolement si peu sévère, dans ce recueille- 
ment aimable, l'imagination de l'enfant avivait sa 
piété. Sa sensibilité naissante se tournait vers Dieu, 
et s'élevait à lui avec de secrètes effusions. Et les 
fêtes de couvent, le spectacle d'une prise de voile, 
mille pratiques, tant d'images, la faisaient arriver à 
la communion tremblante, ravie et enflammée (1). 

Le passage au couvent, ces quelques années de 
retraite, d'éducation, de leçons religieuses dans les 

(1) Lettres inédites de M'*" Phlipoa adressées aux demoiselles Caaaet 
de 1772 à 1780, publiées par Breuil, 1841. 



254 LA FEMME 

pensions conventionnelles, marquaient profondé- 
ment Tâme des jeunes filles de la bourgeoisie. La 
femme bourgeoise en gardait toute sa vie un souve- 
nir, une consécration, comme une ombre : un goût 
de discipline, un fond de piété, une certaine sévé- 
rité de foi lui restaient, qui devaient, exaltés par les 
disputes du temps, la passionner à froid et la menet 
au rigorisme. Dans sa dévotion, il y avait un secret 
caractère de rigidité, un instinctif besoin de doc- 
trine qui la poussait au Jansénisme. Elle en fut le 
grand appui : et ce fut en elle que le Jansénisme 
trouva dfes passions et ces dévouements qui, en 1758, 
mettaient les filles du procureur Cheret, les petites 
filles du fameux traiteur Gheret, à la tête d'une petite 
église tenant hautement la tête au curé de Saint- 
Séverin(l). 

Les mères de la petite bourgeoisie, qui avaient 
besoin de Taide de leurs filles au logis, ne les lais- 
saient presque jamais, passé douze ans, au couvent 
ou dans ces pensions bourgeoises qui apprenaient 
en cinq ans à lire, écrire, compter, coudre, broder 
et tricoter (2). Aussitôt qu'elle était grandelette, la 
petite fille était reprise par ses parents. L'éducation 
qu'elle recevait en rentrant dans la maison pater- 
neUie se ressentait de la position intermédiaire que 
la bourgeoisie occupait dans la société. Née dans 
cet ordre flottant, et sans limites précises, qui tou- 

(1) Journal historique de Barbier, vol. IV. 

(2) Paris tel qu'il était avant la révolution, par M. Thiéry. Parti, 
aa IV, vol. I. 



AU DIX-HUITIËHE SIÈCLE. 255 

châit au peuple par le travail, à la noblesse par 
Taisance, la jeune fille était formée à la fois pour les 
obligations du ménage et pour les plaisirs de la so- 
ciété. Elle recevait une éducation moitié populaire, 
moitié mondaine, qui rapprochait de tout sans Tem^ 
pêcher de descendre à rien, et qui faisait de sa per- 
sonne comme une image de cette classe tournée vers 
deux horizons, et tâchant de joindre les devoirs d'en 
bas aux agréments d'en haut. Sa vie était partagée 
en deux moitiés : Tune était donnée à l'étude des 
arts et des talents de la femme, l'autre aux travaux 
manuels, aux soins, aux fatigues domestiques d'une 
servante; contraste singulier qui la faisait passer 
sans cesse et souvent plusieurs fois en un jour du 
rôle de virtuose au rôle de Cendrillon. Un maître 
amenait l'autre à la maison ; après le maître d'écri- 
ture venait le maître de géographie ; après celui-ci 
le maître de musique ; et le maître de danse, payé 
par le petit peuple même trente sous par mois (1), 
le maître de danse arrivait, la joue gauche contre 
sa pochette pour apprendre à faire les révérences de 
cour. Mais ces belles leçons de loisir ressemblaient 
aux belles robes de la jeune fille, à la mise élégante, 
même riche, qui, les jours de fête, la mettait au- 
dessus de son état : elle les quittait pour aller, en 
petit fourreau de toile, au marché avec sa mère. 
Bile descendait de ces agréables études pour ache- 
ter, à quelque pas du logis, du persil ou de la sa- 

(1) (Eavres de Cherrier, yol. IIU 



tM LA FEMME 

lade : et tout en lui donnant ces grâces de salon, on j 
lui faisait garder Thabitude d^aller à la cuisine faire i 
une omelette, éplucher des herbes ou écumer le pot. 
Un fond sévère, pratique, grossier, un ornement , 
mondain, léger, galant, c'est le double caractère de i 
cette éducation des filles qu'on dirait élevées par la 
Bourgeoisie avec le bon sens de Molière, et par le 
Dix-huitième siècle avec la grâce de M™' de Pom- 
padour. 

La vie de la jeune fille bourgeoise ressemblait en 
plus d'un point à son éducation. Foncièrement 
simple, concentrée, attachée au terre à terre et à la 
régularité des existences ouvrières, cette vie, si bor- 
née d'apparence, avait ses échappées au dehors. Elle 
avait pour cercle ordinaire et journalier le cercle 
étroit de la famille, trois ou quatre parents, à peu 
près autant d'amis, quelques relations de voisinage; 
mais elle n'y était pas exclusivement et rigoureuse- 
ment enfermée. La jeune fille demeurait dans la 
solitude; mais elle était, selon le mot d'une jeune 
personne d'alors « sur les confins du monde ». La 
bourgeoisie, ce Tiers-état des aptitudes et des ta- 
lents, avait par ses mille métiers , par le rayonne- 
ment des affaires, par tout ce qu'elle maniait et tout 
ce qu'elle approchait, une expansion trop grande, 
une force d'ascension trop active, pour que ^es filles 
restassent, sans la franchir, sur cette limite de la so- 
ciété. De loin en loin, la jeune bourgeoise poussaitla 
porte dérobée derrière laquelle s'agitaient les salons, 
la vie bruyante, les amusements de la richesse et du 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 257 

loisir. Elle touchait, en passant, aux mœurs, aux 
modes, aux élégances de la noblesse. Elle goûtait à 
ses plaisirs. Et si on ne la menait guère à l'Opéra 
avant vingt ans, le théâtre de société si répandu, 
dans les classes bourgeoises, lui donnait son émo- 
tion, son enivrement, relevait au rire de la comédie, 
au cri de la passion, et la conviait souvent à la 
curiosité des chefs-d'œuvre. D'ailleurs, quelle mai- 
son bourgeoise ne tenait par quelque aboutissant, 
quelque connaissance, quelque lien de parenté ou 
d'amitié à ce monde magique du théâtre? Entrez 
dans l'honnête et laborieuse demeure du ménage 
Wille : vous y trouverez Carlin. Un goût de théâtre, 
un souffle d'art, venant souvent d'un état qui touche 
à l'art, un sentiment des lettres, c'est en ce temps 
l'ennoblissement de la plus petite bourgeoisie que 
l'on rencontre menant ses filles à toutes les exposi- 
tions de peinture. Et de tous les côtés de ce monde, 
affolé de plaisirs polis, que de réunions ouvertes à 
la jeune fille bourgeoise accompagnée de sa mère, 
concerts de M"*® Lépine, assemblées de M. Vase, où 
elle peut prendre sa part des plus délicates jouis- 
sances de son temps, saisir à la dérobée tant de 
points de vue et tant de ridicules du monde, écouter 
des beaux esprits, voir des figures connues, coudoyer 
de jolis abbés, de vieux chevaliers, « de jeunes plu- 
mets », — oublier en un mot pendant quelques 
heures qu'elle n'est pas née demoiselle {\)\ 



(1) Mémoires de M** Roland, vol. I. 

«t. 



f58 LA FEMME 

Pourtant ce ne sont là que les accidents, les 
éclairs de la vie bourgeoise. Les jours sont rares et 
semés de loin en loin qui sortent la jenne fille de sa 
sphère et de son centre, la mettent un instant au- 
dessus d'elle-même, et, en lui ouvrant des aperçus 
sur le monde, lui donnent le goût des récréations 
spirituelles du temps, Tintelligence de ses arts, de 
son esprit, de ses modes élégantes. La jeune fille vit 
le reste du temps dans Tombre et la retraite de Tin- 
térieur, dans la monotonie des passe-temps fami- 
liers et des plaisirs réglés, assez enfermée, sortant 
peu. Et quand elle sort, elle va à de traditionnelles 
promenades, à ces jardins consacrés où les filles 
semblent mettre, en suivant le pas de leurs mères, 
le pied sur la trace de leurs grand'mères : c'est le 
jardin de TArsenal, le jardin du Roi, et ce jardin du 
bon vieux temps où Ton tricote encore (1), le jardin 
du Luxembourg, ami de la rêverie, ou bruit si dou- 
cement à Toreille des jeunes personnes le frisseUs 
des feuilles agitées par le vent (2). Quelquefois ce- 
pendant Ton s'échappe de Paris, et comme Ton est 
fatigué des taillis uniformes du Bois de Boulogne et 
des décorations de Bellevue, Ton pousse jusqu'à la 
campagne, et tojatun jour, passé à l'air, sous le ciel 
libre, dans de hautes futaies et de vrais bois, donne 
à ces jeunes filles, naïves et fraîches, recueillies et 
tendres, des joies pareilles au voile de gaze dont se 

(1) Paris en miniature d'après les dessins d'un nouvel Argus. 
Londres, 1784. 

(2) Lettres de W^ Pfaiipon aux demoiselles Cannet 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. t59 

parait la petite Phlipon pour aller à Meiidon, des 
joies qui leur caressent le front et flottent tout au- 
tour d'elles sous un souffle. La ûlle de la petite bour- 
geoisie a devant la nature des sensations et des 
perceptions qu'elle connaît seule, des voluptés refu- 
sées à la jeune fille de la société élevée par le monde 
et pour le monde, dans l'air factice et vicié de ses 
préjugés, de ses mensonges, de son antmaturalisme. 
Son cœur se gonfle d*un vague besoin d'admiration 
et d'adoration. Étangs solitaires, retraites où Ton 
cueille les brillants orchis, repos dans les clairières 
sur un amas de feuilles, il y a là pour elle, comme 
a dit Tune, « le charme d'un paradis terrestre (1) ». 
« Où irons-nous demain s'il fait beau? » se de- 
mande-t-on dans les familles le soir des samedis 
d'été ; et si ce n'est Meudon et Villebonne qu'on 
choisit, ce sera au moins le Pré Saint-Gervais où 
l'on ira gaiement déjeuner sur l'herbe et « casser 
l'éclanche » avec une compagnie d'amis, ou bien 
Saint-Gloud, le voyage ordinaire des dimanches de 
la bourgeoisie. Les eaux jouent, il y aura du monde; 
et l'on part le lendemain s'embarquer dans ces ba- 
telets où tiennent huit personnes et qui, contre le 
quai, attendent leur nombre complet de voyageurs. 
La jeune fille, sur pied depuis cinq heures, en habit 
simple, léger et coquet, parée de fleurs, entre gaie- 
ment au bras de son père dans cette société du ba- 
telet; et en route, ce sont des connaissances, sou- 
ci) Mémoket de M"* Roland, vol. I. 



V 



2c>0 LA FEMME 

vent la rencontre d*un prétendu, une occasion de 
mariage. Laisse-t-on perdre l'occasion ? On la retrouve 
sur le pas de la porte où les jeunes filles bourgeoises 
prennent le frais le soir, à la fanêtre où elles passent 
les jours fériés sur des accoudoirs, sur le Rempart 
où l'on va par bandes d'amies rire et chanter (1). 
On la retrouve à l'Octave de la JPôte-Dieu très-suivie 
par la petite bourgeoisie : c'est le grand moment des 
amoureux et des épouseurs. L'on a encore si l'on 
n'est pas accordée dans sa parenté ou dans ses con- 
naissances, la ressource du carnaval pour rencontrer 
et choisir un mari parmi ces sociétés de masques 
auxquelles la liberté des jours gras accorde le droit 
de courir les maisons du quartier. 

Ces rencontres, la facilité des mœurs bourgeoises, 
l'habitude des parents de laisser les filles, une fois 
grandes, prendre sous un prétexte leur mantelet et 
leur coiffe pour courir la rue et ses aventures, rem- 
plaçaient pour la jeune personne les occasions de 
mariage du monde et de la société.. Mais souvent, à 
chercher ainsi un mari à l'aventure, la jeune fille 
courait bien des dangers. Suivie par quelque joli 
homme de qualité, elle acceptait des rendez-vous 
innocents dans l'ombre de quelque église ; puis un 
soir elle ne reparaissait plus à la maison paternelle. 
Cependant un petit nombre seulement se laissait 
ainsi séduire : la plupart de celles qui cédaient à 
l'entraînement, à l'amour, étaient trompées. En se 

(1) Les Illustres Françoises, vol. U.— Les Contemporaines, vol. YUL 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. Wl 

donnant à un amant, elles croyaient confier leur 
honneur à un mari. Elles étaient abusées par des 
apparences d'union, par des simulacres de mariage, 
par ces mariages de cœur et d'intention consacrés 
encore alors par les traditions des vieilles habitudes 
et par les complaisances de l'Église. Elles avaient foi 
dans ces promesses de mariage, si communes au 
commencement du siècle, échangées entre promis, 
souvent écrites et signées de leur sang : l'amour 
écrivait ainsi volontiers au dix-huitième siècle : et ne 
mettait-il pas de pareille écriture jusque sousles pieds 
des danseuses à un bal de la Reine? Parmi ces jeunes 
filles, il en était de si ingénues ou de si faciles, de 
si naïves ou de si imprudentes, qu'il leur suffisait, 
pour s'estimer mariées, d'entendre une messe. « Je 
vous prends pour mon époux, disaient-elles au jeune 
homme dont elles prenaient la main au moment de 
l'élévation. J'en prends à témoin le Dieu que j'adore, 
et en face de ses autels je vous jure une fidélité éter- 
nelle. » A quoi le jeune homme répondait, en pressant 
à son tour la main de la jeune fille : « Je vous jure 
surtout ce qu'il y a de plus saint et de plus sacré que 
jamais je n'aurai d'autre épouse que vous. » Quel- 
ques-unes plus exigeantes, éprouvant le besoin d'un 
sacrement plus formel, demandaient et obtenaient 
un mariage secret, un mariage fort à la mode en ce 
temps, même à la cour (1). Elles pensaient mettre 
leur religion et leur faiblesse à couvert, se défendre 

(I) Revue rétrospective, vol. IX. 



S62 LA FEMME 

du courroux des parents, lier rhomme par cet enga- 
gement sacré qu'elles avaient l'espérance de déclarer 
un jour avec l'aide du temps et de la Providence. Ce 
mariage secret, qui suffisait à rassurer leur conscience, 
car elles y mettaient sincèrement le vœu de leur vie, 
n'était point un de ces mariages de comédie célébré 
par un laquais déguisé en prêtre : il était un véritable 
mariage consacré par l'unique légalisation du temps, 
la bénédiction et la sanctification de l'Église. On se 
mettait en quête d'un pauvre prêtre, presque toujours 
d'un prêtre normand : la Normandie était renommée 
pour fournir les plus pauvres et les plus accommo- 
dants. L'argent, et aussi l'amour des deux jeunes gens, 
touchaient le bonhomme: il consentait à marier les 
deux amants et à leur donner un certificat de mariage, 
à la condition qu'ils se feraient, sous sa dictée, une 
promesse mutuelle et qu'ils s'engageraient, chacun 
de leur côté, à rectifier par une nouvelle cérémonie 
cette première célébration de leur mariage, aussitôt 
qu'ils ne seraient plus tenus au secret. Les deux pro- 
messes devaient être signées non-seulement des deux 
amants, du prêtre, mais encore des témoins assistant 
au mariage. En outre, la promesse du fiancé devait 
être cachetée de son cachet, et porter sur l'enveloppe 
la reconnaissance par deux notaires que ce qui y était 
renfermé contenait la déclaration de la pure et franche 
volonté de l'épouseur. La veille du mariage, après une 
exhortation religieuse, avait lieu la confession. Les 
amants prêtaient entre les mains du prêtre le serment 
de tenir bon et valable le sacrement qu'il allait leur 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 263 

conférer ; et Ton prenait un rendez-vous pour le len- 
demain matin. Ce jour-là, en quelque chapelle basse 
et retirée d'une paroisse éloignée, derrière une grille 
fermée et rouverte aussitôt après une messe pu- 
blique, le prêtre célébrait la messe de mariage. Puis 
les époux sortis deTéglise remettaient au prêtre leurs 
promesses datées et signées, certifiées par quatre 
témoins, authentifiées par acte de notaire (1). Mais 
la femme par cette cérémonie n'était guère mariée 
que devant Dieu : elle n'avait d'autre recours contre 
l'homme qu'un serment et une parole. Et que de maris 
ainsi liés, cédant à l'inconstance, aux conseils d'une 
famille, à l'intérêt d'un riche mariage, déchirant cet 
engagement comme une page de roman, laissant à la 
honte celle qu'ils avaient cru aimer ou dont ils s'é- 
taient joués ! 

Plus ordinairement, le prétendu trouvé ici ou là, 
en promenade, à l'église ou au bal, ce sont les trois 
endroits qui font le plus de noces bourgeoises, le 
prétendu frappe à la porte de la jeune fille qui lui 
est facilement ouverte. Il a demandé dans une ren- 
contre, souvent à la première, la permission de rendre 
une visite. Il est reçu ; et, après une partie de mouche, 
il obtient la permission de revenir. La cour à la jeune 
personne se fait sous les yeux des parents ; on s'aime 
eton se le dit aumilieu des jeux innocentsauxquels les 
jeunes filles apportent un rire d'enfance, une gaieté 
qu échappe à leur âge ; et de quels jolis petits cris de 

(1) Les Ulustr«s Françoiies, vol. H. 



I 



264 LA FEMME 

souris, elles animent Tamusant cache-cache du jeu de 
cligne-musette I Mais le jeu préféré des amoureux est 
quelque petit jeu de commerce, où Tamende pour les 
demoiselles, en cas d'absence, est un baiser, et où la 
perte de chacun forme un trésor pour fêter la Saint- 
Martin. Et le trésor ouvert à la Saint-Martin, la soirée 
est si charmante, que les amoureux prennent la réso- 
lution déjouer encore pour avoir de quoi faire la messe 
de minuit, deux ou trois fois les Rois, et terminer par 
un bon souper et un petit bal aux jours gras. Puis les 
étrennes arrivent, et le galant en profite pour donner 
une paire d'Heures et des gants (1). Car, malgré la 
facilité de la bourgeoisie à ouvrir sa porte aux époû- 
seurs, à leur donner les moyens de plaire, les mariages 
ne se concluent point chez elle si vite, d'une façon 
si expéditive, si brusque que chez les gens de noblesse 
et danslahaute société. Chose singulière ! dans cette 
classe laborieuse, les convenances, les avantages 
même de fortune ne décidaient pas seuls l'union de 
la femme et de l'homme. Il y avait besoin, pour qu'un 
mariage s'accomplît, sinon d'un commencement de 
passion, au moins d'une certaine sympathie de la 
jeune fille pour le jeune homme qui se présentait à 
elle, et qu'elle aimait à voir jouer « le Céladon». La 
personnalité du prétendu, son caractère, étaient plus 
pesés, plus étudiés, plus analysés dans la bourgeoisie 
qu'ailleurs. La jeune fille, moins dissipée, plus tendre, 
garée des exemples qui désillusionnent et des am- 

(1) Les lUustres Françoises, vol. U. 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 265 

bitions qui dessèchent, voulait trouver, sinon un 
amant dans son mari, au moins un homme qu'elle 
pût aimer. Et comme elle était dans la famille une 
personne émancipée, dont les parents n'auraient osé 
forcer la volonté, comme, dans cette grosse affaire 
de son mariage, elle était laissée presque toujours 
maîtresse absolue de sa décision, elle ne se refusait 
point d'éprouver, de faire parler et de faire attendre 
« le Monsieur » dont son père lui avait montré la 
lettre de demande. En robe de toile, les cheveux sans 
poudre, négligemment coiffée en baigneuse, elle 
prenait plaisir à recevoir ses hommages ; et il fallait 
une longue suite de visites et une cour filée pour 
qu'elle lui permît d'aller acheter au quai des Orfèvres 
l'anneau et la médaille de mariage (1). 

Quoi d'étonnant à cette exigence, à ce retard, à 
ces épreuves, à cette lente méditation du mariage, 
qui chez quelques-unes dégénère en répugnance? 
C'est le sérieux de la vie, le labeur, les responsabitités 
et les esclavages du foyer que cette jeune fille va 
embrasser dans cet engagement. Ce qu'il y avait dans 
sa vie d'ouverture sur le monde, de liberté, d'insou- 
ciance, de tranquillité, de petits plaisirs, il faut le 
quitter. Ici, en effet, le mariage est le contraire de ce 
qu'il est plus haut : il est un lien au lieu d'être une 
libération ; il donne des devoirs à la femme, au lieu 
de lui apporter des droits : il lui ferme le monde au 
lieu de le lui ouvrir. Il finit sa vie brillante, égayée. 



(1) Mémoires de M"* Roland, vcl I. 



266 LA FEMME 

légère, tandis que là-haut, c'est avec le mariage que 
commence l'émancipation de la femme et que s'anime 
son existence. En dehors de ces images sévères qu'il 
évoque dans l'idée de la jeune fille bourgeoise, le 
mariage lui paraît encore redoutable par la gravité 
de ses vœux. La femme et l'homme destinés à vivre 
ensemble dans la bourgeoisie sont appelés à demeurer 
réellement l'un auprès de l'autre. Le mariage n'y a 
point les commodes arrangements de la séparation 
décente : il est véritablement une union de deux exis- 
tences aussi bien que de deux intérêts. Pour la femme 
de noblesse qu'y a-t-il enjeu dans son ménage ? Son 
bonheur. Mais pour la femme de la bourgeoisie, il y 
a quelque chose de plus encore. En prenant un mari, 
il faut qu'elle soit assurée de prendre un homme qui 
ne compromettra point l'argent du ménage, un homme 
qui ne mettra pas en péril le pain de ses enfants. Un 
vice ne ferait qu'un peu de désordre en haut : ici il fe- 
rait de la misère. Le choix est donc plein de gravité : 
il décide de tout l'avenir, de la fortune d'une famille. 
A tant de considérations qui arrêtent la jeune fille 
et la font hésitante et pensive devant ce grand enga- 
gement de la vie, ajoutons-en une dernière : elle a 
vu, en voyant vivre ses parents, que le mari a con- 
servé, dans la bourgeoisie, l'autorité de l'homme sur 
\a femme. Il n'est pas le mari que lui montrent la 
la cour et la noblesse, faisant de la femme qu'il épouse 
son égale, lui laissant sa volonté pour garder sa liberté, 
lui abandonnant le commandement de l'intérieur. 
Dans son ordre, elle le sait, il est d'autres traditions, 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 967 

d'autres habitudes ; et se donner un mari, c*est se 
donner un maître (1). 

La femme bourgeoise est l'exemple, la représenta- 
tion vivante de la diversité d'occupations, de fortune, 
de rang même, qui met tant de degrés dans la bour- 
geoisie, tant de distance entre le haut et le bas de 
cet ordre moyen embrassant l'État tout entier. Dans 
la classe qui est avec la haute finance le sommet de 
la bourgeoisie, dans la haute magistrature, la femme 
afiPecte un air de rigidité et de sécheresse, un maintien 
physique et une attitude morale où la dignité tourne 
àla raideur, la vertu à l'intolérance. Le devoir semble 
être en elle à la place du cœur. Mères, ces femmes 
de magistrats exercent la maternité comme une jus- 
tice, sans entraînements, sans indulgence pour toutes 
ces petites faiblesses qu'on passe à une fille et dont 
une femme se fait souvent une sorte de mérite et de 
grâce (2). Droites, raides, encore belles, mais d'une 
beauté sérieuse, presque chagrine, le visage maus- 
sade et sans flamme, la toilette nette et sombre, les 
bras au repos, la main longue et mince sur un livre 
de piété, on les revoit, elles revivent dans la planche 
où Coypel a montré cette mère tenant sous son regard 
une enfant aux yeux baissés, au cœur gros, qui tra- 
vaille tristement (3). 

(1) Lettres inédites de M"* Philipon.— Les Parisiennes, vol. II. 

(2) Œuvres de d'Aguesseau, vol. I. 

(3j L'Éducation sèche et rebutante, peinte par Ch. Coypel, gravée pat 
Desplaces. 



tea LA FEMME 

Sécheresse, raideur, morgue (1), s'eiffacent, à me- 
sure qu'on descend dans la robe, chez les femmes de 
procureurs, de notaires. Elles disparaissent presque 
entièrement chez les femmes d'avocats, au frottement 
des clients qu'elles reçoivent, des gens titrés qui parfois 
les sollicitent, au souffle de Tair mondain qui pénètre 
au logis (2). En opposition à la robe, à côté d'elle, la 
classe des femmes et des filles d'artistes affiche une 
allure libre, l'indépendance du ton, la personnalité 
de la façon d'être, des goûts et des airs de garçon, la 
gaieté et l'amour du plaisir (3). Puis vient ce grand 
corps de la bourgeoisie féminine, les marchandes, 
ce monde de femmes si habiles, si séduisantes, si bien 
douées du génie parisien de la vente, inimitables dans 
le jeu de l'emplette forcée, armées de ce babil et de 
ces cajoleries irrésistibles avec lesquelles, selon le 
mot du temps, « elles endorment votre intérêt comme 
les chirurgiens qui, avant de vous saigner, passent la 
main sur votre bras pour l'endormir (4) ». 

Et dans ce commerce avec l'acheteur et les ache- 
teuses du plus grand monde, quelles coquetteries ne 
prennent-elles pas ? Quelles manières, quelle élé- 

(1) Voici la peinture que tracent, des bourgeoises, les Bijoux indiscrets» 
« Je vis des bourgeoises que je trouvais dissimulées , Aères de leur 
beauté, toutes grimpées sur le ton de Thonneur et toujours obsédées par 
des maris sauvages et brutaux ou par certains pieds plats de cousiua 
qui faisaient des jours entiers les passionnés auprès de leurs cousines, 
survenant perpétuellement, dérangeant un rendez-voas , se fourrant 
dans la conversation. » 

(2) Tableau de Paris , vol. III. — Les NouveUes Femmes. Genève» 
1761. 

(3) Les Parisiennes, vol. I. 

(4) Œuvres de Marivaux. Pièces détachées. 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 209 

gance, quelle politesse leur échappe? Charmantes 
entre toutes les bourgeoises , elles remportent même 
sur les grandes dames, par un air d'abandon, par le 
débarras de la recherche et deTapparat, par une cer- 
taine volupté qui semble s'étendre de leur personne à 
leur parure. Le dix-huitième siècle ne trouve que chez 
elles cette souplesse de la grâce : le moelleux (1). 

Du grand commerce, de ces délicieuses marchandes, 
allons jusqu'au bout de ce monde de la boutique, 
tout au bas de la bourgeoisie : nous trouvons le type 
crayonné d'après nature par Marivaux, M""® Dutour, 
la marchande de toiles ; une grosse commère réjouie, 
aimant la joie, aimant les bons morceaux, et fêtant 
plutôt deux fois qu'une sa fête et celle de sa bonne 
Toinon, toute ronde, d'une franchise brutale, d'une 
affabilité bruyante qui met la boutique sens dessus 
dessous. Et qu'elle ait son fichu des dimanches sui 
le dos, elle ne craindra pas de « donner de la gueule » 
aprèslesftacres,ensetraitantbienhautdeM"*®Dutour: 
car elle croit que plus on se fâche, plus on montre 
de dignité. Une bonté de peuple, des apitoiements 
tant qu'on veut, des larmes pour un rien, — et ne 
voilà-t-ilpas la meilleure femme du monde? Pourtant 
la marchande est là-dessous : la larme à l'œil, la 
brave femme trouve bon tout ce qui est à prendre, 
arrange par d'admirables compromis sa délicatesse 
avec son amour du gain, et ne manque pas de faire 
une petite affaire en faisant du dévouement (2), 

(1) Les Contemporaines, voL XVIII. 

(2) lA Vi9 de Marianne, par Marivaux. 



279 LA FEMME 

De la même race, presque du même sang, est cette 
nadame Pichon, qui fait, dans un roman de Duclos, 
le bruit d'une fille de M""® Dutour ; une jeune et jolie 
femme qu'on veut avoir à tous les repas du quartier, 
toujours à rire, à chanter, à agacer, vive jusqu'à la 
brusquerie, libre, plaisante et bruyante, plus joyeuse 
que délicate, et tenant tête au plus long souper, sans 
laisser entamer sa raison (1). 

La bourgeoisie va en s'éloignant, pendant tout le 
siècle, du temps où elle mettait son orgueil et tout 
son luxe à étaler aux veilles des Rois ou de la Saint- 
Martin la plume d'un dindon et d'une oie devant sa 
porte (2) ; du temps où elle habillait ses femmes et 
ses filles avec la défroque des dames de qualité, avec 
ce hasard, encore coquet, mais tout passé, que les 
plus élégantes bourgeoises achetaient à la foire Saint- 
Esprit tenue tous les lundis à la Grève (3). 

Dès le commencenent du siècle , l'auteur des ///«is^rw 
Françotses s'élève contre l'ambition et la hauteur des 
vanités bourgeoises, contre ce nom nouveau, cette 
qualification de dames nobles : Madame, que se 
donnent et se font donner les femmes de secrétaires, 
de procureurs, de notaires, de marchands un peu 
aisés. Peuà peu, les mots, lalangue, les modes, lesairs, 
les ostentations de la noblesse, descendent dans toute 
la bourgeoisie, et de la plus haute vont jusqu'à la 



(1) Les Confessions du comte de ***, voL I. 

(2) Tableau de Paris, vol. L 

(3) Les Petits Soupers et les Nuits de l'hôtel de Bouillon. — Les 
Contemporaines, vcl. XXVI. 



AU DIX-HI3ITIÈME SIÈCLE. 271 

plus basse. Ge n*est bientôt plus un étonnement pour 
le temps d'entendre dire à une servante d'une voix 
dolente par une bourgeoise prête à se mettre à table : 
« Eh I mon Dieu 1 où est donc mademoiselle ? Allez 
lui dire que nous l'attendons pour dîner... » On est 
habitué à voir prendre à la bourgeoisie bien autre 
chose que le ton du monde : n'en a-t-elle pas déjà 
tous les goûts et toutes les élégances ? Elle se ruine 
dans son habillement (1), Elle dépense une année de 
son revenu pour la robe de ses noces. Et le bon 
bourgeois Hardy est seul à se scandaliser devant le 
détail du trousseau royal deM"® Jouanne «qu'il trans- 
met, dit-il , comme un exemple du faste de la bourgeoi- 
sie (2). » Les bourgeoises ne s'avisent-elles pas de 



(1) Rétif de la Bretonne, dans les Mariées de Paris» assure avoir vu 
rae Saint^acques la fille d*un boulanger, qui apportait quinze mille 
livres de dot à un mercier^ en dépenser huit en robes et en bijoux. Il 
assure avoir connu rue Saint-Honoré la prétendue d'un bijoutier qui 
préleva sur la fortune de son mari vingt mille livres pour sa parure 
sous prétexte qu'il fallait briller dans sa boutique; elle alla à Tante] 
couverte de diamants. {Les Parisiennes^ vol. U.) 

(2) Dans ce mariage entre M"* Jouanne et M. Trudon fils, possesseur 
de la manufacture de bougies au village d'Antoni, les présents faits à 
la demoiselle en bijoux consistaient en : 1* une montre d'or garnie en 
divnants ; ^ un étui d'or garni en diamants ; 3<* une boite à mouches 
garnie en diamants; 4* une tabatière de cristal de roche garnie en or. 
5^ deux couteaux à manche d'or dont un pour la viande et l'autre pour 
le firoit; 6* des boucles d*oreilles de diamants de la somme de six 
mille livres ; 7* une applique de diamants avec la croix branlante ; 8* une 
bague de diamants ; 9" des bracelets, des boudes à souliers, des agrafes 
de corps, aussi de diamants ; 10* un trousseau des plus complets, et de 
très-belles dentelles, et trois robes dont la première, qui était en gros 
de Tours, avait coûté quarante livres Faune et la seconde trente. Elle 
recevait une bourse de mariage de deux cents louis. Le repas de noces 
oeûtait trois mille livres, et Ton mettait à chacun des cierges de Tof. 
frande quatre louis : Hardy fait la remarque qu'an mariage du duc de 



I7t LA FEMME 

porter les deuils de cour, quand HelTétins n*ose pas 
porter le deuil d*un prince dont il est parent par sa 
femme ? Chaque jour, c'est une nouvelle élévation, 
une satisfaction de vanité, une usurpation. A la fin 
du siècle, à peine si l'on distingue la bourgeoise de 
la grande dame. La bourgeoise a le même coiffeur, 
le même tailleur, le même accoucheur. Ëtque reste- 
t-il encore des simplicités de la vie bourgeoise, du 
tumulte des noces, de la jovialité des fêtes, de l'inti- 
mité même des ménages ? Partout s'établit l'usage 
du lit séparé qui signifiait autrefois querelle, rupture, 
et annonçait le procès en séparation (1). Ce n'est 
plus le pauvre intérieur décrit par Marivaux : Madame 
a son feu comme Monsieur a le sien. Les conseillères 
de l'Élection du Châtelet, les conseillères de Cour 
souveraine portent des diamants. Elles ne peuvent 
plus s'habiller seules : une femme de chambre leur 
est nécessaire. Hier leurs bras, qui paraissaient si 
longs, ne connaissaient point les engageantes: au- 
jourd'hui elles changent, comme des duchesses, trois 
fois de toilette par jour. Elles font sonner leur dîner, 
elles font annoncer les gens. Le temps est passé de 
la partie de Madame jouée par quelques avocats en 
cheveux longs : maintenant ce sont des concerts 
suivis d'une bouillotte. Une bourgeoise soupe en ville, 
elle rentre à deux heures après minuit, elle donne 
le matin des audiences en manteau de lit. Plus d'en- 



Ohartres avec M"* de Penthièvre il n*en avait été mis que cinq. {Jouf 
nal de Hardy, Bibliothèque imp., M. S. F., 1886.) 
(1) Procès d'adultère contre la femme Boudin. 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 273 

tente, plus d'accommodement avec la cuisinière, 
pour enfler la dépense et tirer de la bourse, tenue par 
le mari, quelques louis pour les caprices et les co- 
quetteries : elle invite, ordonne, achète et renvoie 
.Tes mémoires à son mari. Avec les servantes, elle n*a 
plus les gronderies moitié fâchées, moitié riantes de 
la bourgeoise d'autrefois, épiloguant sur les dépenses 
et la cherté delà vie à propos d'une chaussure neuve 
de six livres perdue par les boues de Paris, ou d'une 
robe tachée par une éclaboussure. Les réprimandes 
ne sont plus adoucies par la familiarité de l'appel- 
lation : ma fille, qui tombait au bout des reproches (i) ; 
la bourgeoise a pris le grand ton. C'est une femme 
qui lit des romans, les juge, les trouve superbes ou 
horribles, et met sa fille au couvent dès le plus bas 
âge, pour être libre. Les rangs, les façons, les mœurs 
ne se reconnaissent plus ; et voyez ces femmes qui 
vont à la messe suivies d'un laquais portant le grand 
livre en maroquin : ce sont des marchandes de la 
rue Saint-Honoré, dont le mari est marguillier (2). 

Malgré tout, il y a dans la bourgeoisie du dix-hui- 
tième siècle comme une santé de l'honneur qui résiste 
à toutes ces corruptions de la mode. Les vertus du 
mariage, du ménage, de la famille, se réfugient dans 
cet ordre moyen et s'y conservent. Otez un certain 
nombre de marchandes, dont souvent le mari lui- 

(1) Les Parisiennes, vol. I. 

(2) Les Nouvelles Femmes. Genève^ 1761. — Eloge de Tlmpertinence. 
— Tableau de Paris, vol. III. 



274 LA FEMME 

même encourage l6« coquetteries pourachalanderson 
commerce, sa boutique, les bourgeoises, pour parler 
la langue du temps, sont « grimpées sur le ton de 
l'honneur » . Dans le mariage bourgeois, dont ren- 
gagement est si grave, et où tout est sérieux, jusqu'au 
bonheur, l'adultère est rare. Et là où il est, il n'est 
ni un jeu, ni un caprice. Il se montre comme un 
emportement de la passion ou plutôt comme un en- 
traînement de la faiblesse qui ravit tout le cœur de 
la femme, fait taire un moment sa honte, puis la laisse 
tomber, d'un moment de plaisir, dans un avenir de 
remords. Ce que l'adultère fait perdre à la bourgeoise, 
ce n'est pas ce que les grandes dames appellent de 
ce grand mot : l'honneur ; c'est ce que les petites gens 
appellent de ce mot étroit, mais précis : l'honnêteté. 
Élevées dans une décence sévère, pliées dès renfance 
au devoir, pieuses d'ordinaire avec régularité et 
simplicité , les bourgeoises cèdent , succombent 
avec une sorte de dégoût d'elles-mêmes. N'ayant pu 
résister à la tentation, elles semblent résister à la 
faute dans la faute même. Il y a des larmes de pudeur 
et de terreur dans les baisers qu'elles donnent à 
l'amour : leur cœur se déchire en se livrant. La sé- 
duction qui les enivre leur laisse, après l'étourdis- 
sement, le trouble et le malaise d*un poison lent et 
mortel: aux dernières entrevues, sans forces, et déjà 
froides, elles s'arrachent les complaisances. Puis on 
les voit sous la flétrissure, languissantes et malades, 
s'enfoncant dans le repentir, s'éteignant dans le dé- 
sespoir. Parfois, à la dérobée, leur douce agonie baise 



AU DTX-HUITIÈME SIÈCLE. 275 

encore un souvenir comme on baise un portrait. Et 
elles meurent de regrets, d'amour et de remords, 
exhalant le pardon avec leur dernier souffle. 

Ainsi aime, ainsi meurt, la femme du miroitier de 
la rue Saint- Antoine, M"*' Michelin, la blonde de 
dix-huit ans, séduite par Richelieu. D*abord ce n'est 
qu'une habitude de voir tous les matins à la messe, 
àSaint-Paul, un inconnu bien tourné. Puis, dès qu'elle 
a rougi à un compliment banal, Richelieu est chez 
elle, marchandant des glaces au mari. Et presque 
aussitôt, trompée par un faux billet de duchesse qui 
l'amène dans une petite maison de Richelieu, la 
voilà face à face avec l'homme qu'elle aime, mais 
qu'elle aime innocemment, et comme elle dit « sans 
vouloir faire le mal ». De ce jour, que de larmes, 
essayées seulement par la vanité d'appeler « Monsieur 
le Duc » l'amant qui joue si cruellement et si effron- 
tément avec ses scrupules, ses tortures, ses dernières 
innocences ! La pauvre petite bourgeoise commence â 
dépérir. Richelieu lui-même s'aperçoit qu'elle change. 
Elle essaye de s'oublier; mais, dans le plaisir, cette 
plainte lui échappe: «Ah ! c'en estfait,je suis malheu- 
reuse! » et, baisant la main de son amant, elle le quitte 
pour toujours, elle le quitte pour s'en aller mourir. — 
Richelieu, à quelque temps de là, accrocha avec sa voi- 
ture un homme en grand deuil : c'était Michelin ; il y 
avaitdeuxjours qu'il avait enterré sa femme. Richelieu 
le fit monter à côté de lui pour l'écouter pleurer (1). 

(1) Vie privée du maréchal de Richelieu , contenant ses amoun et 
ses intrigfMS. Parit, Buiuon, 1791, vol. m. 



276 LA FEMME ' 

C'est peut-être la plus douce et la plus touchante 
figure du temps que cette figure de la petite bour- 
geoise aimante et tendre, dont il semble entendre le 
soupir dans Tombre, le repentir dans un soupir, la 
mort dans une prière. Elle conduit ces ombres char- 
mantes et voilées qu'on saisit çà et là dans le siècle, 
au travers des mémoires scandaleux qu'elles éclairent 
et purifient un instant avec les modesties de Tamour. 
Ainsi apparaît encore, dans Monsieur Nicolas ^ cette 
blanche madame Parangon, lys souillé qui reste si 
noble ens'inclinant! Quelle fraîcheur, quelle pureté, 
quelle attention souriante dans sa protection au petit 
apprenti, au jeune Rétif! Elle le surveille, elle le fait 
asseoir àsa table, elle l'exempte des commissions, elle 
lui conseille ses lectures, elle lui donne des pièces à 
lire ; et les jolies scènes oti, appuyée contre le fauteuil 
oh elle l'a fait asseoir, Teffleurant de son bras, elle 
lui fait lire Zaïre y en lui donnant de temps en temps 
l'intonation de la Gaussin, avec une voix qui passe 
comme une haleine dans les cheveux du lecteur! 
Puis, se défiant d'elle ou de lui, — elle l'a vu peut- 
être embrasser un soir la respectueuse qu'elle lui 
donnait à poser sur sa toilette, — elle veut le marier. 
Rêvant son bonheur, le voulant heureux, riche, avec 
une jolie femme, elle lui propose sa sœur, et, baissant 
cent fois les yeux, elle lui donne les leçons du monde. 
Parfois, quand elle rentre par les grands froids, l'en- 
fant se jette à ses genoux pour la déchausser ; «Vous 
êtes un enfant... » lui dit-elle ; et elle se force à lui 
sourire comme une sœur à son frère. Vient le jour 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 277 

de la chambre haute dont elle sort, après la violence 
de Rétif, pleurant et riant, délirante, folle ! Quand 
elle revient à elle, sa vertu pardonne, mais ne s'hu- 
milie pas ; son cœur oublie, mais les larmes de sa 
honte et la dignité de sa pudeur défendent jusqu'au 
désir au jeune homme. Elle ne veut plus avoir, elle 
n'a plus pour lui que les saintes tendresses d'une 
mère. Elle lui donne la montre qu'il attache en cadeau 
de noces à la taille de sa sœur ; elle les fiance tous 
deux devant le portrait de son père. Et quand Rétil 
est loin de la maison de Parangon, il voit en se re- 
tournant une forme si blanche sur le pas de la porte 
qu'elle lui semble couverte d'un linceul : c'est M™* 
Parangon qui le regarde une dernière fois, — et qui 
va mourir (1). 

(1) M. Nicolas, ou le Cœur humain dévoilé, publié par lui-même, im- 
primé à la maison, 1779. Partie» I à VI. 



I • 



U 



VII 



LA FEMME DU PEUPLE. — LA FILLE GALANTE, 



Que Ton descende des tableaux de Chardin aux 
scènes de Jeaurat, des Illustres Françotses SLXjxBalsde 
boisy aux Fêtes 7'oulantes, aux Écosseuses, à VHtstoire 
de M. Guillaume le coche?^ à toutes ces images vives, 
à toutes ces peintures grasses de la rue, à ces cro- 
quis de verve et d*un accent si dru jetés par Caylus 
au revers d'un poëme de Vadé, — une femme se 
dessinera au-dessous de la petite bourgeoisie, tout 
au bas de ce monde, et comme en dehors du dix- 
huitième siècle, une femme qui semblera d'une 
autre race que les femmes de son temps. Dans les 
rudes métiers de Paris, dans les commerces en plein 
vent, dans les durs travaux qui forcent les membres 
de la femme au travail de l'homme, depuis la ven- 
deuse du marché et des Halles jusqu'à la misérable 
créature qui crie toute la journée au quai Saiut-Be^ 



LA FEMME AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 2T9 

nard la voie de bois à vendre, un être apparaît qui 
n'est femme que par le sexe, et qui est peuple 
avant d'être femme. Bouchardon, dans ses Cris de 
PariSy en a saisi la silhouette forte, la carrure hom- 
masse; ses dessins puissants montrent, sous le lai- 
nage et la bure solides et rigides, la grossièreté 
virile, la masculinité de toutes ces femmes de 
peine (1). Et consultez le temps : au moral comme 
au physique, la femme du peuple est à peine dégros- 
sie. Au milieu de la pleine civilisation de l'époque, 
au centre même des lumières et de l'intelligence, 
elle est, au témoignage de l'auteur des Parisiennes, 
un être dont la cervelle ne renferme pas plus d'idées 
qu'une Hottentote , un être enfoncé dans la matière 
et la brutalité, auquel la notion du gouvernement 
est donnée par l'exécution de la place de Grève, la 
notion de la force publique par le guet, la notion de 
la justice par le commissaire, la notion du christia- 



(l) Dans ses Mélanges militaires et sentimentaires le prince de Ligne 
dit que les femmes du peuple de Paris étaient la terreur des étrangers ; 
et parmi ces femmes il cite surtout les poissardes pour Tengueulement 
desquelles la police avait alors une sorte de tolérance. Les poissardes 
tiraient de leur première place avec les charbonniers , dans les corpo- 
rations de la populace , un orgueil qui, toujours un peu enflammé par 
une tapette de sacré chien , se dépensait en un dégoisement d'injures 
qui ne flnitsait pas, et qui ne respectait aucun rang, aucune puissance 
dans la société. On connaît la phrase menaçante d'une harengère à la 
princesse Palatine, mère du régent, lors de l'agio de la rue Quincam- 
poix : « Je ne mangeons pas de papier, que ton f^s prenne garde à lui ! » 
Ces femmes tiennent, pendant tout le siècle, à leur rudesse, à leurs ha- 
bitudes canailles, à leurs vêtements peuple, et en 1783 trois cents pois- 
sardes ou femmes de la Halle attendaient à la sortie de Saint-Eustache 
une jeune mariée de leur classe , qui s'était permis la frisure et les ru- 
bani d'une bourgeoise. 



180 LA FEMME 

nisme par neuf tours autour de la châsse de la 
bonne sainte Geneviève. Parfois seulement, son 
cœur un instant s*éclaire : Tattendrissement, le cha- 
grin, la pitié, l'indignation y passent et le traversent 
d'un coup. Élans passagers, et contre lesquels tout 
endurcit la femme du peuple, la rigueur de la vie 
quotidienne, le train du ménage où les querelles et 
les colères roulent dans cette langue inventée, ré- 
pandue par cette grande corporation, les Poissardes, 
un ordre dans le peuple. Des disputes, des coups, 
des batailles, c'est le foyer. Les enfants grandissent 
sous ces violences qui s'agitent au-dessus de leurs 
têtes, et rejaillissent sur eux en éclats. Us grandis- 
sent dans la terreur de ces mains toujours levées 
pour frapper, opprimés, comprimés, resserrés sur 
eux-mêmes, sans dégagement. Contrairement aux 
enfants des classes aisées qui sont hommes trop tôt, 
ils restent, selon la remarque d'un observateur, 
enfants trop tard : on dirait que leur âme et leur 
intelligence demeurent enveloppées, prisonnières 
sous le maillot banal, le linge de mousseline ser- 
vant à tous les enfants pauvres, la tavayoiie dans 
laquelle on les a portés, vagissants, à l'église (1). 
Que de ténèbres, quelle profondeur d'ignorance chez 
les filles qui n'apprennent point toujours à lire chez 
les sœurs I Et quel plus bel exemple d'ingénuité 
dans l'idiotisme que l'histoire de cette Lise dont le 
ciseau d'Houdon fit le buste de la Sottise? Se présen- 

(1) Tableau de Paris, vol. IX. 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 281 

tant pour être mariée, lors des mariages de la ville à 
roccasion du mariage du comte d'Artois, et rem- 
ployé lui demandant si elle avait un amoureux : 
« Je n'en ai point, répondit-elle tout étonnée, je 
croyais que la ville fournissait de tout... » 

La consolation, la force morale et la résistance 
physique, Foubli des maux, l'oubli des fatigues et de 
la froidure, le courage, la patience, l'étourdissement.^ 
toutes ces femmes de la populace les demandent à 
ce feu qui les soutient*, les réconforte et les enfièvre^ 
au rogomme, à l'eau-de-vie, — l'eau-de-vie que les 
marchandes crient dans les rues, en l'appelant de ce 
nom populaire d'une signification si terrible : Iai 
vie! la vie! L'ivresse pour tout. ce monde, c'est la 
grande fête et le seul rêve. Dans le dimanche, il n'y 
a que l'abrutissement qui lui sourit. Les souvenirs 
de la famille remontent et s'arrêtent au vin bleu qui 
a coulé à la noce dans quelque guinguette de ban- 
lieue (1); ses plaisirs tournent autour du broc d'é- 
tain où les mères, les grandes filles, les marmots 
même vont, aux jours de repos et de réjouissance, 
boire une grosse joie ou puiser l'ébriété batailleuse. 
Puis, le dimanche cuvé, recommence pour la femme^ 
le labeur, la misère de la vie, de la maladie, des 
privations, des jours sans feu, des enfants sans pain, 
l'existence implacable, écrasante, qui à la longue 

(1) Rétif nous a conservé la formule d'invitation d'une de ces noces : 
M Le festin aura lieu au Petit GentiUy, guinguette du Soleil d'Or ; le 
lendemain sera à la générosité des convives. » Les Conteraporaines, 
vol. XXVII. >- L'on trouve dans le quatrième chant de la Pipe cassée 
ano mise en scène assez vraie du repas des noces. 

tu 



1 



t8t LA FEMME 

amène chez les vieilles femmes du peuple cet hébé- 
tement de la raison, des idées et du cœur, des 
facultés, des sentiments, dont on trouve une expres- 
sion si complète, une note véritablement parlante 
dans ces regrets de Tune d'elles sur la mort de « son 
homme », un invalide. A cette question : « Gomment 
se porte votre mari? — Bien, Monsieur, bien, oh! 
très-bien. Le pauvre cher homme I il a été enterré 
hier... C'est jeudi matin qu'il dit : j'étouffe! — Tu 
étouffes, pauvre Jacques, je Tappelois quelquefois 
comme ça par drôlerie. Je te l'avois bien dit : c'est 

ton asthme. Mais pourtant respire — Je ne peux 

pas. — Ah! que si, ne fais donc pas tant le douil- 
let; mon Dieu, que je suis fâchée de lui avoir dit ça! 
car il ne pouvoit pas, ça le tenoit comme un plomb. 
Je lui fis boire la. portion de confession d'hyacinthe que 
le chirurgien m'avoit donnée. Ça coûtoit trente-deux 
sous ni plus ni moins, sans que je lui reproche au 
pauvre cher homme : mais ça ne passoit pas. Quand 
je vis ça, je lui dis : Eh bien Jacques, si j'envoyois 
chercher un prêtre? — Comme tu voudras. — J'en- 
voyai chercher le prêtre; il se confessa, le pauvre 
cher homme. Il n'avoit pas plus de malice qu'un 
enfant, c'étoit tout un. Quand il fut confessé : Eh 
bien, vois-tu, mon mari? c'est toujours une sûreté, 
vois-tu? on ne sait ni qui meurt ni qui vit, tu le 
vois. Ça ne fait ni bien ni mal. On lui porta le bon 
Dieu à dix heures. Il étoit assez tranquille. Je 
croyois qu'il alloit s'endormir. Un petit moment 
après : Ma femme, ma femme l — Eh bien! que veux- 



AU DIX'HUITIÈME SIÈCLE. M8 

tu? — Ah! mon Dieu! je vois les poêlons qui tour- 
nent. C'est que j'avons quelques poêlons attachés à 
la muraille vis-à-vis de son lit. Ah I mon Dieu ! je me 
sauve, je cours appeler des voisines ; je reviens. Il 
étoit déjà mort. On ne Tauroit jamais dit, le pauvre 
homme! il n*a pas eu d'agonie. Il n'a pas fait de 
frime du tout; me voilà toute seule, sans homme... 
Je voyois bien qa'il n'iroit pas loin. Le jour de 
notre délogement, qui étoit donc il y a eu mardi 
huit jours, il n*a jamais pu porter que quatre chai- 
ses ; encore il suoit. Il étoit fainéant, c'est vrai ; 
mais ne me disoit rien. Le veux-tu blanc, le veux-tu 
noir? c'étoit tout un, et il faut que je rende tout à la 
Compagnie, jusqu'à ses cravates ; j'en ai égaré deux, 
ou peut-être les a-t-il vendues, le pauvre homme, 
pour boire un coup d'eau-de-vie. Il n'avoit que ce 
défaut-là. Plus d'homme, ô ciel! plus d'homme! il 
ne disoit pas grand'chose, mais encore c'étoit une 
consolation de l'avoir là. Il me l'avoit toujours bien 
dit : Va, cet asthme me jouera quelque tour. Eh 
bien, le v'ià, le tour.... le v'ià. Encore si c'étoit un 
homme comme un autre, on diroit : mais jamais 
Tien. Il ne m'a cassé qu'un miroir en vingt ans; 
encore, c'est que je l'avois obstiné, et moi je l'appe- 
lois quelquefois grand couard, grand lâche ; il ne 
répondoit pas plus que ce chenet. Je me le reproche 
bien à présent. Eh! mon Dieu, plus d'homme! je 
n'en trouverai jamais un comme cela; mais ce n'est 
pas tout encore, il emmènera quelqu'un de la 
famille, car il avoit une jambe plus longue que 



284 LA FEMME 

Tautre, quand on Ta mis dans la bière. Il n'y a rien 
de plus suret certain (1) ». 

C'est de là pourtant, du plus bas peuple, de ces 
créatures disgraciées et flétries dans tout leur être, 
que sortait tout ce monde de femmes, les enchan- 
teresses du temps, les reines de la beauté et de la 
galanterie, une Laguerre, fille d'une marchande 
d'oubliés, une Quoniam, fille d'une rôtisseuse (2), 
une d'Hervieux, fille d'une blanchisseuse, une Contât, 
fille d'une marchande de marée (3). Sophie Arnould 
presque seule s'échappera d'une famille à peu près 
bourgeoise : toutes les autres n'auront que la Halle 
pour berceau, et monteront du ruisseau. 
^ Dès l'enfance, ces filles du peuple croissent pour 
la séduction, dans le cynisme, les sentiments igno- 
bles, la langue nue et crue, les exemples, les spec- 
tacles qui les entourent. Rien ne les défend, rien ne 
les protège ; rien ne dépose, rien ne conserve en elles 
le sens de l'honneur. Leur pudeur est violée à peine 
formée^ De la religion, elles retiennent seulement 
quelques pratiques superstitieuses, l'usage par 
exemple de faire dire une messe à la vierge tous les 
samedis, usage qu'elles garderont secrètement au 
plus fort de leur libertinage (4). L'idée du devoir, 
l'idée de la vertu de la femme, ne leur est donnée 

(1) Correspondance secrète, vol. IV. 

(2) Journal historique 'de Barbier, vol. II. 

(3) Chronique arétine, ou Recherches pour servir à Thistoire des 
mœurs du dix-huitième siècle. A Caprée, 1789. 

(4) Les Bagatelles morales. Londres, 1753. 



AU DIX HUITIÈME SIÈCLE, $8& 

que par les censures des voisins, les moqueries, les 
plaisanteries, les cornes faites dans la rue aux 
jeunes filles qui se conduisent mal, à celles qui 
sont, comme dit le peuple, « à renseigne de la 
veuve : fen tenons. » L'image môme du mariage ne 
s'offre à elles que sous sa forme répugnante, par le 
ménage bruyant d'injures et de coups. 

Aux tentations qui assaillaient cette jeune fille sans 
frein, sans appui, sans force et sans conscience 
morale, sans illusion même, se joignaientles licences 
de la vie populaire, la liberté des plaisirs dont les 
parents donnaient l'habitude et le goût à leurs en- 
fants. Que d'occasions, de dangers ! la guinguette, 
les dimanches passés depuis le matin dans ces 
salons de Ramponneau où, sur les murs comme 
dans les bouches, l'Ivresse jouait avec l'Obscénité 1 
Quelles écoles, toutes ces Gourtilles où les petites 
filles s'essayaient sur leurs petites jambes à danser 
la Fricassée I La femme s'éveillait là chez l'enfant ; 
ses sens, ses coquetteries, ses ambitions y naissaient 
comme dans une atmosphère chaude et corrompue, 
chargée d'une odeur de gros vin et des fumées de 
la goguette. C'était là que venait à la jeune fille le 
désir de fringuer; c'était là qu'elle paraissait et pa- 
radait bientôt' 

Avec le bonnet à picot 
Monté tout frais en misticot, 

il gorgerette de linon ou de mignonnette, 

La coiffe faisant le licou, 
Par derrièpe nouée en chou, 



286 LA FEMME 

le long juste de drap sur lequel un étroit mouchoir 

Dit aux galants : Tenez j Yoir, 

la breloque à Toreille, le tablier de mousseline, le 
clavier de la ceinture à la pochette, le bouquet à la 
bavette, la courte cotte brune ou rouge, les mitaines 
de fin tricot, le crucifix d'or à coulant, le bas à coin, 
et le soulier à la boucle de Tombacle (1). 

Que la fille fût un peu bien tournée, qu'elle eût 
du goût à la danse, elle devenait vite une des célé- 
brités de l'endroit. Elle prenait le ton, l'allure de 
ce grand personnage du plaisir populaire que nous 
a peint Rétif de la Bretonne, « la danseuse de guin- 
guette » dont il nous a gardé le cri : « Garçon ! un 
canard, et que cela soit du bon, ou je te cogne! » 
Elle devenait dans le salon du Grand Vainqueur le 
boute-en-train des dansées vigouremes, une achalan- 
deuse qui avait le droit d'amener qui elle voulait, 
d'être servie au prix coûtant, et de faire un bon 
souper à deux pour dix-huit sols. 

L'auteur des Contemporaines nous les montre en- 
core, les jolies vendeuses, les jolies crieuses de la rue, 
les jolies poissardes, allant goûter soit à la Maison 
Blanche, soit à la Glacière, et ne demandant qu'à 6û/r«' 
et à se secouer le cotillon. On les voit dans leurs 
déshabillés de toile à carreaux rouges avec un grand 
tablier de taffetas noir à poches de six doigts plus 
long que la jupe courte, avec leurs bas de laine 

(1) Amusements rhapsodi-poétiqties. Les Poreheroni, 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 287 

blanche à coins rouges ; on les voit dans leur casa- 
quin blanc sur une jupe de taffetas cramoisi; on 
les voit dans leur jupe à courtes basques faite d'une 
indienne à mouches rouges avec un tablier de burat 
vert. On les entend chanter au Pavillon Chinois, leur 
cabaret de prédilection : 

Je suis une fille d*hoimeur, 
Ainsi, comme Tétait ma mère ; 
J*ai pris naissance d'un malheu 
Qui fait que j*ignore mon père. 



ou bien 



En revenant de Saint-Denis 
Où Ton boit à grande mesure, 
J'allais pour regagner Paris 
Un peu poussée de nourriture. 



ou bien encore : 



Il m*a démis la luette. 

Ah I ah ! qui me la remettra t 



Et ces coureuses de guinguettes, on les retrouve 
dansant, chantant, buvant au p'tit trou, au Pont au 
Bled, au Petit-Gentilly , au Crrand Vainqueur de la 
barrière des Gobelins. 

Cette vie n'allait guère sans une liaison avec quel- 
que joli coureur, quelque laquais, quelque sergent 
aux gardes, quelqu'un de ces recruteurs, véritables 
roués de la canaille, corrupteurs épouvantables de 



fS8 LA FEMMB 

toute cette jeunesse des marchés et des bals. De ces 
liaisons, de ce libertinage, beaucoup de filles des- 
cendaient au métier du vice. Elles tombaient à 
quelque taudis de la rue Maubuée ou de la rue 
Pierre-au-lard. Elles hasardaient un : chit! chill à 
la fenêtre d'une rue obscure. Elles devenaient, dans 
le crépuscule, ce que le siècle appelait « des ambu- 
lantes ». Les plus heureuses, les moins éhontées, 
obtenaient de quelque élève en chirurgie, d'un pro- 
cureur infidèle à sa femme, le petit mobilier, la 
tenture de siamoise ou de Bergame, l'ambition et 
l'envie de la fille du peuple. D'autres s'élevaient 
jusqu'à une demi-lune du Pont- Neuf, dont un 
amoureux leur payait le fonds. D'autres encore, 
retirées de l'infamie, étaient mises dans un couvent 
par un vieillard, usant, disait le temps, de la mé- 
thode des jardiniers qui chauffent le céleri (1) ; el 
couvent les dépouillait de leurs anciennes habitudes, 
les décrassait, kvait le plus gros de leur passé, les 
formait à la tenue d'une fille du monde. 

Peu de filles, il est juste de le reconnaître, tom- 
paient d'elles-mêmes dans les hontes dernières du 
vice. Bien souvent la misère les y poussait par de- 
grés ou les y plongeait d'un seul coup; et l'on 
trouve dans toute cette corruption comme un pre- 
mier fond de désespoir. Dix à douze sous, c'était 
alors le salaire d'une journée de femme, et ce dont 
il allait qu'elle vécût. (2). Encore ce salaire était-il 

(1) Les Contemporaines, voL XV. La Fille à la mode. 

(2) Rétif de la Bretonne nous apprend que les maîtresses couturière 



AU DIX-HUITIËMB SIËOLK. 289 

précaire, menacé, rogné à la fin du siècle par une 
mode presque générale : Timmixtion de Thomme, 
dans les travaux, dans les ouvrages les plus propres 
à la main de la femme, toutes ces créations de cor- 
doi niers pour femmes, tailleurs pour femmes, coif- 
feurs pour femmes. Et quel gagne-pain restait à la 
femme, lorsque Linguet dénonçait la concurrence 
faite à ce travail essentiellement féminin, la brode- 
rie, par ces laquais brodant à Tantichambre, par ces 
grenadiers faisant du /îfeaux corps de garde, et fati- 
guant les habitants de leur garnison avec les offres 
des manchettes et des boufiTantes dont étaient bour- 
rées les poches de leurs uniformes (1)? 

Sur là tête de toutes ces femmes de débauche (2), 
échappant à la misère, sortant dupeuple, s'élevant à 
un commencement de fortune, prenant peu à peu, 
d'aventures en aventures, une sorte de rang dans le 
vice, une espèce de place dans la société, il y avait 
toujours suspendu la main et la menace de la police, 

ne donnaient à leurs oavrières que de 10 à 12 sous par jour quand il 
éuût établi que leur nourriture , leur logement , leur entretien, mon- 
taient à 20 sons, n y avait des journées de femmes, par exemple comme 
les journées d'une écosseuse de pois, qui étaient payées 8 sous. 

(1) Causes du désordre public par un vrai citoyen. Avignon, 1784. 
La même plainte se retrouve dans le Mariage de Figaro. « Marcb* 

LmB.... Est-il un seul état pour les malheureuses filles? Elles avaient 
un droit naturel à toute la parure des femmes : on y laisse former mille 
aatJres ouvriers de rautre sexe. — Figaro. Ils font broder jusqu'aux 
soldats! » 

(2) Lei Etrennes morales utiles aux jeunes gens élèvent à 40,000 le 
nombre des filles que renfermait Paris ; un autre livre porte à 60,000 ce 
tiombre en y ajoutant 10,000 filles privilégiées, et parle de 22,000 con- 
trats déposés ches les notaires en 1760 , leur donnant un revenu annuel 
le dix millions* 



290 LA FEMME 

le aprice, Tarbitrâire de ses sévérités et de ses 
brutalités. A Thorizon de sa vie, au bout de ses pen- 
sées, la fille entretenue voyait toujours se dresser 
cette maison de la Salpêtrière dont les portes s'ou- 
vraient si facilement devant elle pour un bacchanal 
dont elle était innocente, pour Famour d'un fils de 
famille qu'elle accueillait, parfois pour une baga- 
telle, souvent pour un soupçon. Par elle-même ou 
par le récit de ses compagnes, elle savait ce qu'était 
le terrible Hôpital ; elle savait la façon expéditive 
des sentences du tribunal de Police, et comment 
après cette lecture de l'huissier : « Une telle arrêtée 
à 10 heures du soir, faisant telle chose », ou sim- 
plement : « Un etelle accusée de telle chose, arrêtée», 
— ce mot, ce seul mot : A l'hôpital 1 à l'hôpital 1 à 
l'hôpital ! tombait de la bouche d'une justice sourde 
aux pleurs, aux gémissements, aux sanglots qui 
succédaient, dans la voix des condamnées, aux inso- 
lences des filles delà Régence (1). L'Hôpital, c'étaient 
les rigueurs d'un autre siècle, une discipline presque 
barbare; la femme y était rasée (2), et, en cas de 
récidive, elle était soumise à des châtiments corpo- 

(1) Les Contemporaines, voL XXIIL La Jolie Fille tapissière. 

(2) Deux estampes caricaturales du dix-huitième siècle nous repré- 
sentent cette exécution si cruelle pour la femme. Dans rone sur le pas 
d'une porte donnant dans une cour, un commissaire inflexible est im- 
ploré par une femme agenouillée pendant qu'un garçon perruquier, 
armé d'un rasoir, fait tomber ses grandes boucles à terre. Une brouette 
est déjà chargée des chevelures coupées. Sur les murs on lit des affiches 
portant : Ordonnance de police concernant les femmes débauchées. Novr 
veaux bonnets très-élégants pour les têtes raxées, \ente de eheoeux. 

La seconde qui porte pour titre : la Désolation des filles de joie, re- 
présente la comparution devant le commissaire ^nt le secrétaire aasii 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 291 

'indulgence des mœurs avait beau corriger la 
les lois ; si rassurée qu'elle fût par la tolérance 
ire du pouvoir dont elle dépendait, par ses 
modements et ses facilités, la fille n'oubliait 
que cette sévérité, qu'on laissait dormir, pou- 

réveiller tout à coup. La police pouvait un 
être forcée de faire du zèle par un livre lancé 

l'administration, par le cri d'un « ami des 
5 » la rendant responsable des désordres qu'a- 
3nt les filles dans les familles, que sais-jc? 

mandement d'archevêque. Il suffisait d'un 
coups de fouet pour qu'à l'improviste, sans 

sans motif, on fît main basse sur toutes les 
irrêtées en masse, chez elles, à la sortie des 
des, aux foires, — à l'exception de celles-là 
qui avaient la voiture au mois. 
;, en contradiction avec les lois policières, il y 
i'autres lois bien plus effectives, bien mieux 
îes sur l'assentiment du public, qui sous- 
jnt la fille entretenue à ces sévérités acciden- 
à ces enlèvements qui peuplaient la Salpê- 

Saint-Martin et Sainte-Pélagie. Jusqu'en 
bre 1774 (1), il suffisait à une femme de Ven- 
uementy de l'inscription à l'opéra ou à la 
ie-Prançaise, pour ne plus être soumise au 



tite table écrit sur un papier où ou lit : Julie^ Barbe, Louison, 
les françaises traînent devant le tribunal de suppliantes 
\ hautes coiffures. Dans le fond , un tombereau rempli do 
. la tête rasée se dirige vers un vieux bâtiment au toit cou- 
houettes sur lequel il y a : Maison de santé. 
noires de la République des lettres, vol. VII. 



tW LA FEMME 

bon plaisir de la police, pour jouir de rinviolabiliti 
commune, et entrer pour ainsi dire dans une pos- 
session absolue de sa personne. La dernière des filles 
de chœur, de chant ou de danse, la dernière des 
figurantes était émancipée de droit : un père, une 
mère, indignés de son inconduite, ne pouvaient 
plus exercer sur elle Tautorité paternelle ; et il lui 
était permis de braver un mari, si elle était ma- 
riée (1). Aussi, de la part de toutes ces femmes, 
demï-castors, filles de vertu mourante, quelles aspira- 
tions vers ces plancheaqui donnaient raffranchisse- 
ment, qui délivraient du pouvoir de la famille, qui 
sauvaient des rapports de Tinspecteur Quidor! 
Monter là c'était Teffort et l'ambition de chacune. 
Toutes les protections qu'elles pouvaient capter, 
elles les mettaient en jeu pour arriver jusqu'à un 
Thuret ou jusqu'à un de Vismes, pour franchir la 
porte de ce cabinet fameux et redoutable, le cabinet 
du directeur. Et n'est-ce pas là, sous les pilastres 
aux feuilles d'acanthe, au-dessous des nymphes nues 
dormant dans les grands cadres, dans le boudoir 
majestueux où le maître tout-puissant trône en robe 
de chambre auprès du bureau chargé de faisceaux 
de licteurs, de casques à panaches, de brocarts, de 
partitions ouvertes de Castor et PoUux, n'est-ce pas 
là que Baudouin, le peintre et l'historien de la 
demi-vertu, a placé le Chemin de la fortune? Gêné" 

(1) Représentation à M. le lieutenant-général de police de Paria nf 
les courtisanes à la mode et les demoiselles du bon ton , à Paris. Dt 
l'imprimerie d'une société de gens ruinés par les femmes, 1762. 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. S03 

ralement le directeur est un homme ; sur une mine 
de jeunesse, sur un joli sourire, sur un bout de 
jambe, sur un peu de gentillesse et beaucoup de 
bonne volonté qu'on lui montre, il consent à recevoir 
et à agréer. Une fois le maître séduit, la femme est 
inscrite; et quelque peu douée qu'elle soit. Maltaire 
fe Diable, ou quelque autre habile homme la mettra, 
au bout de trois mois, en état de paraître sur ses 
jambes dans un ballet. C'est alors qu'elle se mon- 
trera dans les « espaliers » vêtue de soie couleur de 
ciel et couleur d'eau, habillée en ruisseau, déguisée 
en fleur, en rayon, enveloppée de gaze, couronnée 
de guirlandes, demi-nile et le corps visible à travers 
le nuage écourté, la jupe de rubans, la petite tenue 
de déesse que le fripon crayon de Boquet excelle à 
dessiner; et les aventures ne tarderont pas à venir. 
Mais encore mieux qu'aux représentations, la petite 
danseuse prendra les cœurs pendant les répétitions, 
les longues répétition^ d'hiver. Sur une chaise con- 
quise, non sans peine, tout au bord de l'orchestre, 
la jambe nonchalamment croisée sur le genou, en- 
veloppée d'hermine et de martre zibeline, les pieds 
sur une chaufferette de velours cramoisi, faisant 
d'un air distrait des nœuds avec une navette d'or, 
ouvrant ses tabatières, aspirant les sels d'un flacon 
de cristal de roche, jetant mille regards à la dérobée, 
et comme échappés, dans la coulisse pleine d'hom- 
mes, elle aura tout son prix. La haute finance, les 
riches étrangers, ne tarderont pas à l'apprécier. 
Et, à la suite d'une de ces répétitions, la fortune 



«94 LA FEMME 

arrivera chez la fille d*Opéra sous la figure d'un trai- 
tant (1). 

C'était là le grand pas, l'envolée de la fille galante 
vers le grand monde, vers la haute sphère des demoi- 
selles du bon ton, un monde auquel rien ne manquait, 
qui avait ses poètes, ses artistes, ses médecins, ses 
salons, ses directeurs même et une église (2)1 des 
heiduques dont la taille étonnait la rue (3), des loges 
d'apparat aux représentations courues, des places 
aux séances de l'Académie oti il trônait dans une 
lumière de diamants I Le salon de peinture était 
rempli des images de ce monde ; l'art lui deman- 
dait ses modèles ; la sculpture lui modelait dans le 
talc (4) une immortalité légère, la seule qu'il pût 
porter I Les Vauxhall, les Colisées ne semblaient 
s'élever que pour lui; les architectes rêvaient des 
Parthénons en son honneur. Son luxe passait dans 
les promenades publiques comme un triomphe: 
ses voitures de porcelaine, aux traits de marcassite, 
émerveillaient Longchamps. Ce n'était que richesse 
autour de lui, que magnificence sous sa main ; si 
bien qu'aux encans publics, les femmes les plus 
titrées et les plus opulentes se disputaient ses dé- 
pouilles et les choses à sa marque. Par ce qu'il 
répandait de splendeur et d'éclat, par le spectacle 

(1) Margot la ravandense, par M. de M Hambourg, 1777. 

(2) Étrennes morales utiles aux jeunes gens. A Laeédémcm», pontr h 
présente année. 

(3) Correspondance secrète, vol. VDI. 

(4) Mémoires de la RépubUque des lettres, vol. XY. 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 29S 

prodigieux qu'il donnait, par ses mille éblouisse- 
ments, son bruit, son mouvement, ses élévations 
subites, ses changements imprévus, ce monde res- 
semblait à une féerie. Par tout ce qu'il touchait, 
tout ce qu'il approchait, ce qu'il séduisait, il s'éle- 
vait à la puissance. Il occupait et distrayait le cou- 
cher du Roi qui s'amusait de ses anecdotes, et 
feuilletait en souriant le roman libre de ses jours 
et de ses nuits. Il intéressait la cour ; il passionnait 
Versailles oîi l'exil d'une Razetti faisait une 
émeute (1). Il était presque un pouvoir, un pouvoir 
qui comptait des créatures et des victimes, un 
pouvoir qui poussait Rochon de Chabannes dans la 
diplomatie, un pouvoir qui obtenait une lettre de 
cachet contre Ghampcenets I 

Chose singulière I toutes les femmes de ce monde 
s'élèvent avec leurs aventures. De la prostitution, 
elles dégagent la grande galanterie du dix-huitième 
siècle. Elles apportent une élégance à la débauche, 
parent le vice d'une sorte de grandeur, et retrou- 
vent dans le scandale comme une gloire et comme 
une grâce de la courtisane antique. Venues de la 
rue, ces créatures, tout à coup radieuses, adorées, 
semblent couronner le libertinage et l'immoralité 
du temps. En haut du siècle, elles représentent la 
Fortune du Plaisir. Elles ont la fascination de tous 
les dons, de toutes les prodigalités, de toutes les 
folies Elles portent en elles tous les appétits du 

(!) Représentation à M. le lieutenantrgénéral. 



S96 LA. FEMME 

temps ; elles en portent tous les goûts. L'esprit du 
dix-huitième siècle montre en elles* sa séduction 
suprême et sa fleur de cynisme. Elles répandent 
Vesprit, elles Taccueillent, elles le caressent et 
l'enivrent. Elles jettent, à la façon de Sophie 
Arnould, sur les hommes et les choses, ces mots, 
ces pensées qu'on dirait jetées par Ghamfort dans 
le moule d'un jeu de mots ; elles écrivent ces lettres 
sans art qui s'élèvent chez l'une au ton gras de 
Rabelais, chez l'autre à l'enjouement de la Fontaine. 
Elles se donnent sur leurs théâtres l'amusement de 
la comédie inédite, le régal des plus fines débauches 
de l'esprit français. Elles vivent dans l'atmosphère 
de l'opéra du jour, de la pièce nouvelle, du livre de 
la semaine. Elles touchent aux lettres, elles s'en- 
tourent d'hommes de lettres. Des écrivains leur 
doivent leur premier amour, des poëtes leur appor- 
tent leur dernier soupir. A leurs soupers, aux sou- 
ers des Dervieux, des Duthé, des Julie Talma, des 
Guimard, les philosophes se pressent, apportant le 
rêve de leurs idées, buvant à l'avenir devant la 
Volupté (1). Auprès d'elles s'empressent et s'agitent 
les plus grands noms, les plus grandes passions, les 
princes, les.idées, les cœurs, les intelligences. Véri- 
tables favorites de l'opinion publique, chaque jour 
elles grandissent par leurs amants, par leur popula- 
rité, par la renommée de leur atticisme dans toute 
l'Europe; et la curiosité, l'attention, le génie même 

(1) Correspondance secrète, vol. XIV. — Mélanges (par le prince de 
Ligne), vol. XXVU 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. S97 

du dix-huitième siècle, tourne un moment autour de 
ces filles célèbres, comme autour de ses muses et 
de ses patronnes familières. 

Par les chanteuses, les danseuses, les comé- 
diennes, toutes les femmes de théâtre qui, avec 
leurs talents et leur renom, lui donnaient un si 
grand lustre, ce monde des impures fameuses est 
entré, dès le commencement du siècle, dans la 
société même et au plus haut de la bonne compagnie. 
Le dix-huitième siècle, qui refuse aux comédiennes 
la bénédiction nuptiale (1), qui jette aux berges de 
la Seine le cadavre des plus illustres, le dix-huitième 
siècle n'a point pour la femme de théâtre le mépris 
et, si Ton peut dire, le dégoût de ses lois. La femme 
de théâtre ne trouve pas autour d'elle la répulsion 
des préjugés bourgeois. La société, loin de se fermer 
devant elle, la recherche, la caresse, l'adule, va au- 



(1) Lorsqu'une comédienne ou un comédien voulaient se marier, ils 
étaient obligés de renoncer au théâtre. Mais il arrivait que, la renonciai* 
VLon faite, le premier gentilhomme de la chambre envoyait à la nouvelle 
bénie un ordre du Roi de remonter sur le théâtre, et Tactrice obéissait 
à Tordre du Roi. L'archevêque de Paris déclarait alors qu'il n'accorde- 
rait à aucun comédien ou comédienne la permission de se marier, à 
moins que le marié ou la mariée ne lui apportassent une- déclaration 
signée par les quatre premiers gentilshommes de la chambre comme 
quoi ils ne lui donneraient plus un ordre du Roi de remonter sur le 
théâtre. La permission fut ainsi refusée à Mole et à M"' d'Épinay, qui 
n'apportaient pas à l'archevêque la déclaration signée de quatre gen- 
tilshommes. Il est vrai que , par l'intermédiaire d'amis , cette permis- 
sion , glissée au milieu d'autres , fut signée par l'archevêque de Paris 
sans défiance ; mais, instruit de la supercherie, l'archevêque, ne pouvant 
retirer le sacrement, interdisait le prêtre qui avait donné la bénédiction 
nuptiale, pour qu'à l'avenir son clergé, dans les cas de cette importance, 
ne s^en rapportât pas à une permission signée. (Correspondance de 
Grimm, vol. VI.) 



296 LA FKMMB 

devant de son intelligence, de sa gaieté, de son esprit. 
M*^® Lecouvreur raconte dans une lettre d'une naï- 
veté charmante le grand et le continuel effort qu'il 
lui faut faire pour se dérober à des invitations de 
grandes dames, jalouses de la posséder, se disputant, 
s'arrachant sa personne, Tenlevant à cette vie d' in- 
timité et de bonne amitié si douce et si chère à son 
cœur (1). C'est à l'hôtel Bouillon que la Pélissier 
débite ses meilleures et ses plus grosses bêtises. On 
voit le plus grand monde se rendre à un bal cham- 
pêtre donné par M'** Antier, pour la convalescence 
du Roi, dans la prairie d'Auteuil ; un bal où les 
dames du plus beau nom dansent jusqu'au matin 
sous les saules illuminés (2). 

Pendant une partie du siècle, les femmes les 
mieux nées iront s'asseoir à cette table de made- 
moiselle Quinault, oîi elles entendront causer et rire 
toutes les idées et toutes les ivresses du temps. Le 
rapprochement est continu, journalier; et c'est à 
peine s'il reste encore une distance entre la prési- 
dente Portail et Sophie Arnould, quand elles ont 
entre elles cette conversation que Paris répète, et 
dont l'actrice sort avec le beau rôle, à la joie de Di- 
derot. Le mariage ouvrait encore la société à ces 
femmes et les établissait à la cour même ; un homme 
follement amoureux, ou bien un homme ruiné, 
n'ayant plus d'honneur à perdre et n'ayant plus que 
son nom à vendre, les sortait de leur passé, les éle- 

(1) Le Conservateur, on Bibliothèque choisie. 1787, vol« L 

(2) Mercure de France. Août 1721. 



AU DIX-HUITIÈME SIECLE< 299 

vait aux honneurs , aux privilèges de la femme 
titrée, aux droits môme de la marquise : droit 
à la livrée, au porte-robe, au sac, au carreau à l'E- 
glise (1). 

A côté de cette galanterie triomphante, éblouis- 
sante, et qui faisait tant de bruit dans un si grand 
jour, à côté de ces femmes de plaisir, donnant en 
spectacle toutes les débauches de la grâce, de l'es- 
prit, du goût, couronnées d'impudeur et de folie, 
cyniques et superbes, il se trouvait une autre galan- 
terie. D'autres femmes galantes, moins en vue, se 
dessinent à demi dans une lumière sans éclat qui 
leur donne une douceur et semble leur laisser une 
modestie. L'amour vénal qu'elles représentent em- 
prunte à la jeunesse de leurs goûts, à l'air qu'elles 
respirent, à la campagne qu'elles habitent je ne sais 
quelle innocence légère mêlée à un vague parfum 
d'idylle. Ça et là dans leur vie, des coins de pasto- 
rale se montrent qui font repasser devant les yeux 
un paysage de Boucher que traverse une bergère 
enrubannée; ou plutôt le souvenir vous revient 
d'une de ces esquisses volantes où Fragonard peint, 
en écartant les branches d'arbres, la Volupté cou- 
rant sur l'herbe en habit de villageoise. 

De ces femmes, il faut aller chercher le type dans 
cette aimable personne à la taille une, à la main si 
petite, aux yeux vifs et parlants, au nez un. peu re- 

(1) Mémoires de la République des lettres, vol. IU« 



^800 LA KBMMB 

troussé, au menton troué d'une fossette (1); il faut 
en demander le charme à cette petite personne élé- 
gante, gracieuse et vive, la courtisane Mazarelli, que 
Ton voit toujours à Tombre des grands arbres, sur 
les prés, le soir, assise sur les meules de foin, re- 
gardant la nuit venir, marchant au bord de Teau, 
disparaissant au milieu des roseaux des îles delà 
Seine près de Gharenton, puis reparaissant dans ce 
joli bateau dont souvent, par jeu, ses mains touchent 
les rames ; courses, promenades, fêtes sur l'herbe, 
fêtes sur Teau, oh promenant à sa suite, dans le décor 
de l'été ou du printemps, la gaieté et les coquetteries 
des ballets champêtres de l'Opéra Italien qu'elle vient 
de quitter, elle se fait accompagner des jeunes filles 
des deux rives, habillées comme elles en paysannes, 
mais en paysannes dont un dessinateur des Menus 
aurait enjolivé la rusticité. Et c'est ainsi qu'elle les 
mène aux foires des environs, les précédant ainsi que 
la fée du bal. Sa maison est tantôt à Noisy-le-Sec, 
tantôt au village de Carrières, où elle a sa petite 
chaise, ses deux chevaux, ses trois domestiques, et 
où elle appelle, dans son jardin ouvert à toute heure, 
la danse et les violons, le village et tous les amou- 
reux. Elle préside aux réjouissances du pays, elle 
lui donne ses joies, ses amusements, ses jeux inno- 
cents; si bien que le jour de sa fête, le jour de la 
Sainte-Glaire, sa maison se remplit de gâteaux, de 
ûeurs, de présents apportés par les gens de cam- 

(1) Portrait de mademoiselle,,. (Mazarelli) par elle-même. Meratn 
de France, mars 1751. 



àXJ DIX-HUITIËME SIÈCLE. 301 

pagne, tandis que la rivière retentit des boîtes d'ar- 
tifices tirées en son honneur par les mariniers du 
lieu. Et n'est-elle pas la patronne de l'endroit? N'en 
a-t-elle point la seigneurie de fait? A la fête de Car- 
rières, on la sollicite pour qu'elle rende le pain 
bénit, et les marguilliers lui envoient la clef du banc 
de l'église (1). 

Au fond de cette figure de femme entretenue, si 
gaie, si jeune, fraîche sous son rouge comme une 
joie de campagne, et si heureuse de répandre le 
plaisir, il y a un petit air rêveur, une petite coquet- 
terie penchée, une pensée qui joue avec un peu de 
tristesse et qui semble avoir besoin de s'étourdir. 
C'est par là surtout qu'elle attire, par un caractère 
de tendresse mélancolique, peut-être tirée d'un ro- 
man, et devenue en elle un jeu naturel, une habi- 
tude du ton, de l'esprit et de l'âme; comédie de 
bonne foi, qui est sa grande séduction et qui inspire 
au marquis de Beauvau ce prodigieux amour, un 
amour qui supplie la Mazarelli d'accepter le nom de 
Beauvau! Et quelles lettres, humiliées dans la pas- 
sion, agenouillées dans la prière, arrivent, de tous 
les camps de la Flandre, à cette femme que le mar- 
quis en campagne appelle « son Dieu, son univers, 
sa petite femme/ » Quels pleurs pendant sept ans, 
quand il la croit irritée contre lui ! Quelles insom- 
nies lorsqu'il attend ses réponses ! Quelles menaces 

(1) Mémoire pour M"" Claire Mazarelli , fille mineure^ accusatrice^ 
contre le sieur Lhomme, écuyer^ ancien échevin de la ville de Paris et 
ses âls et complices accusés. 



302 LA FEMME 

de s'enterrer dans un couvent, de se cacher aux yeux 
du monde, si elle refuse de l'épouser! Et le marquis 
de Beauvau mort, cette femme garde un tel charme, 
qu'après des procès retentissants, après une liaison 
publique avec Moncrif, elle devient la baronne de 
Saint-Ghamond. 

Le dix-huitième siècle cache parmi ses courtisanes 
toute une petite famille de femmes semblables, qui 
sauvent tout ce que la femme peut sauver d'appa- 
rences dans le vice aimable, tout ce qu'eUe peut 
garder de décence dans le commerce de la galao- 
terie, de constance dans l'amour qui se livre et qui 
s'attache. Aux agréments spirituels, à l'indulgence 
native, à la bonté expansive, à l'attitude rêveuse, à 
des dehors et à un certain goût de sentiment, elles 
joignent un certain respect du monde qui leur donne 
Aine sorte de respect d'elles-mêmes. Souffrant, 
comme l'a dit l'une d'elles, de l'injustice d'un pu- 
blic « qui, jugeant les unes sur les infâmes mœurs 
des autres, les met au rang des objets mépri- 
sables » (4), elles gardent une pudeur devant l'opi- 
nion publique. Et peu s'en faut que la corruption 
du temps ne fasse tenir un peu de l'honneur de 
l'amour et quelques-unes de ses vertus dans ces 
femmes entourées des plus ardentes, des plus déli- 
cates, des plus flatteuses adorations. Et n'estrce pas 
une d'entre elles, cette autre bergère qui inspira à 
Marmontel ssl Bergère des Alpes, et qui, elle aussi, se 

(1) Portrait de M^* MasareUi* 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 803 

mariera et deviendra la comtesse d*Hérouville? N'est- 
ce pas Lolotte qui entendra de la bouche du grand 
seigneur qui la paye la plus belle parole d'amour 
que le dix-huitième siècle ait entendue ? « Ne la re- 
gardez pas tant, ma chère, je ne puis pas vous la 
donner, » lui dit un soir lord d'Albermale, un soir 
que dans la campagne elle regardait fixement une 
étoile (1). 

Toutes ces figures de courtisanes rayonnantes 
ou modestes, attendrissantes ou cyniques, une 
figure les voile, les efface, les poétise. Leurs ombres 
en passant devant les yeux évoquent dans le souve- 
nir un nom qui fait oublier leurs noms, et dès qu'on 
remue cette histoire des filles du passé, ces cendres 
du vice, cette poussière du scandale, on voit se lever 
doucement, comme un parfum qui sortirait d'une 
corruption, cette héroïne d'un immortel roman ; 
Manon Lescaut. Gardons-nous pourtant des séduc- 
tions d'un chef-d'œuvre. Démêlons la vérité, l'ob- 
servation de la création, de l'invention de l'écrivain. 
Manon Lescaut est un type romanesque, avant d'être 
un type historique ; et il faut se défendre de voir en 
elle une représentation complète de la prostitution 
galante du dix-huitième siècle, une image fidèle du 
caractère moral de la courtisane du temps. Sans 
doute, il y a toute une partie de sa figure, toute une 
moitié de sa vie, éclairées par les bougies des tripots 

(1) Correspondance secrète, vol. XVI. — Mémoires de Marmontel, 

TOL I. 



304 LA KBMMB 

et des lustres des soupers, que Prévost a saisies sur 
le vrai, sur le vif. Qu'on la suive, depuis la cour du 
coche d'Arras à Amiens jusque sur la route de 
Texil, elle agit, elle parle, elle charme comme la fille 
du temps ; elle en a les jolis côtés de fraîcheur, les 
premières apparences de grisette, puis les facilités, 
les naïvetés d'impudeur, les faiblesses devant l'ar- 
gent, les perfidies naturelles et comme ingénues. 
Elle descend peu à peu, elle enfonce dans le vice 
naturellement, sans remords ; elle cède sans révolte 
instinctive, sans répugnance d'âme aux nécessités de 
la vie, aux leçons de son frère, aux offres de M. G. M. 
Elle va du rire aux larmes, de la délicatesse à l'infa- 
mie, gardant pour l'homme qu'elle entraîne un fond 
d'attachement sincère mais sensuel, et qui ne l'élève 
point jusqu'au remords. Cette Manon, la Manon qui 
ne veut que « du plaisir et des passe-temps » , Pré- 
vost l'a peinte d'après nature, et c'est l'âme de la 
fille que l'on retrouve en elle. Mais arrêtez-vous à 
la transfiguration,' à l'expiation par le malheur, la 
torture, l'humilité, la honte, l'agonie : la Madeleine 
que Desgrieux suit sur la route d'Amérique, la femme 
dont il creuse la fosse avec cette épée qui est tout 
ce que son amour lui a laissé du gentilhomme, cette 
courtisane qui expire en se confessant à l'amour dans 
un dernier souffle de passion, cette Manon repentie 
et martyre, Prévost l'a tirée de son cœur, de son 
\^^ génie : le,d ix-huitième sièc le ne l'a^pas^connue. 
Un portrait où revit la vérTtame^hysionomie de la 
fille du monde nous sera donné dans un petit livre, 



1 



AU DTX-HUITIttMB SIECLE. 905 



une historiette vive, piquante, touchée finement et 
librement à petits coups spirituels, à la manière 
d'une gouache. Thémidore, qu'on pourrait appeler 
' la vérité sur Manon Lescaut, nous montrera ces 
î femmes aux grâces de bonne fille, relevées d'agré- 
ment, de sentiment, et seulement du caprice de la 
passion, les Argentine, les Rozette, « filles ado- 
rables, et qui, au libertinage près, ont les meilleures 
inclinations du monde. » On les voit, en robe dé- 
troussée de moire citron, avec une coiffure qui de- 
mande à être chiffonnée, passant gaiement et 
insouciamment leur temps dans Tair léger des plai- 
sirs faciles, dans Tétourdissement du bruit des petites 
maisons, dans une sorte d'orgie fine, élégante, déli- 
cieuse. Jeux charmants, propos lestes, esprit po- 
lissonnant à la ronde, badinages, chansons, chère 
exquise et irritante, bouchons qui sautent, verres 
et porcelaines qu'on casse, c'est le tapage et l'amu- 
sement qui remplit leurs jours, leurs nuits, leur 
esprit, jusqu'à leur cœur. Elles ne s'occupent qu'à 
effleurer un roman, qu'à parler dentelles, étoffes; 
où bien elles trichent au médiateur. Elles vont, 
viennent, passent, sourient, jettent un regard, un 
baiser, tendent la joue ; et les hommes qui les aiment 
veulent-ils les oublier et les remplacer? ils se font 
donner le matin dans leur lit un carton d'estampes 
libres et plaisantes : ils retrouvent, en images, le 
plaisir que ces femmes donnent en passant ! Retran- 
chez parmi ces femmes quelques conversions, la 
conversion de M"° Gautier, racontée par Duclos, 



See LA FEMME 

celle de M"* Luzi, celle de M"® Basse qui se fait car- 
mélite ; retranchez encore quelques rares élans de 
tendresse, une trace de passion semée de loin en loin, 
l'attendrissant épisode de la mort de Zéphyre voulant 
mourir surle cœur de son amant (1), — point de noir, 
à peine des larmes dans l'histoire de ces femmes que 
la vie traite en enfants gâtés ; point de dévouement, 
point de sacrifices, point de catastrophes, mais seule- 
ment de petits malheurs, quelque lettre de cachet qui 
les enferme au couvent oîi elles babillent à peu près 
comme Ververt, et dont elles sortent en embrassant 
les sœurs. Le soir même de leur sortie, elles ressus- 
citent au monde, dans un gai souper, un verre de 
Champagne à la main ; elles recommencent à pleurer 
quand un amant les quitte, et à se consoler quand 
il ne revient pas. Puis ont-elles gagné quelques 



(1) Voici le récit de Rétif dans M. Nicolas ou le Coeur humain dévoilé: « Je 
trouvai ma pauvre amie dans un profond accablement. RUe étouffait* 
Cependant elle sourit en me voyant : elle me prit la main, et me dit • 

« Ce n'est rien. » Je la crus Je Tembrassai. EUe me sourit encore. 

On m'apporta ce qu'elle devait prendre. Elle le reçut de ma main et le 

reçut avec une sorte d'avidité. Je dis que je ne la quitterais pas 

Zoé resta seule avec moi Dès que nous ne fûmes que nous trois, ma 

jeune amie voulut avoir sa tête sur mon cœur et elle dit qu'elle respi- 
rait mieux. Je me découvris la poitrine et je l'y plaçai... EUe pamt 
s'endormir. Peut-être s'assoupit-eUe. EUe m'aimait si tendrement que 
son âme comblée ne sentait plus la souffrance. Je restais ainsi ; j'étais 
immobile, craignant de faire le plus léger mouvement. Vers les trois 
heures du matin, nous voulûmes lui faire prendre quelque chose. Elle 
ne put avaler. Alors Zoé, qui se connaissait en agonie, m'embrassa vi- 
vement et voulut m'obliger à poser la tète de mon amie sur l'oreiller 
« Non ! non ! » répondis-je vivement. La malade me regarda. Ce Ait son 

dernier regard EUe me baisa la main. Je collai ma bouche sur ses 

lèvres décolorées. EUe poussa un grand soupir... que je reçus... C'était 
son âme... Elle me la donna tout entière. » 



1^ 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 397 

mille livres? elles épousent quelque marchand : elles 
s'attachent à leur commerce, à leur mari même. 
Entre leur fin et celle de Manon, il y a la distance 
des sables de la Nouvelle-Orléans au ruisseau de la 
rue Saint-Honoré. 

On ne voit guère que dans le roman un grand 
malheur ou un grand sentiment régénérer ces 
femmes. Vivant par le plaisir, elles semblent créées 
uniquement pour lui, animées seulement par lui. 
Leur âme ne semble pas avoir le ressentiment des 
misères de leur corps, des souillures de tout leur 
être. L'infamie de leurs amours les enveloppe sans 
les toucher. Elle ne paraissent sensibles qu'aux 
choses qui les affectent dans leurs sens, aux bruta- 
lités de la main de l'homme, aux duretés de la 
prison, aux rigueurs matérielles qui les atteignent. 
L'inconscience est en elles à la place de la conscience, 
les courbant sans discernement, sans dégoût et sans 
révolte, sous la fatalité de ce qu'elles font et de ce 
qui leur arrive. Lorsqu'on les mène à la Salpê- 
trière(i), il ne leur monte pas de honte au front de 
vant les engueulements et les gestes de risée que 
leur jettent les commères de la Halle : elles gardent 
pendant toute leur vie et en toute occasion la pas- 
sivité irréfléchie, presque animale, de créatures sans 
personnalité, possédées par des instincts. On dirait 
qu'elles se savent uniquement mises au monde 
comme la fleur, pour sourire, embaumer et pourrir. 

(1) Le Transport de» filles de joye à l'hôpital, par Jeaurat, ^avé par 
Le Yasseur. 



30e LA FEMME 

Le siècle lui-même ii*encourageaitril pas à cette 
insouciance d'immoralité, à cette sereine incon- 
science, la débauche de la femme? L'indulgence 
n'étail^elle point partout autour de la fille comme 
une complicité ? Et n'y avait-il point pour elle dans 
les idées du temps une sorte de douceur tolérante, 
et presque une sympathie sociale? Il semble que le 
dix-huitième siècle respecte encore le sexe de la 
femme dans celles qui le déshonorent, et Tamour 
dans celles qui le vendent. Ici, nous touchons à des 
idées qui ne sont plus, et la difficulté est grande 
pour en retrouver l'accent et la mesure. L'historien 
marche aisément d'un fait à un autre sur le terrain 
des documents : les actes de l'humanité laissent, 
comme la vie civile de l'individu, des témoignages 
positifs, matériels ; mais que l'historien veuille pé- 
nétrer jusqu'au caractère d'un siècle, qu'il tente 
d'interroger sur les choses d'un temps les sentiments 
du temps, qu'il essaye de retrouver, sur un point, 
l'intime conscience d'une société qui n'est plus, une 
disposition générale des âmes, ce qui devient un 
préjugé après avoir été une opinion, une tendance, 
une idée, il n'en saisira dans l'histoire qu'un vestige, 
un souvenir effacé, un peu moins que ce qu'un 
usage garde d'une tradition; lacune énorme, et que 
Ton sent à chaque pas fait en avant dans cette an- 
cienne société où les mœurs, a-t-on dit si justement, 
remplaçaient les lois. 
I Pour retrouver la morale du dix-huitième siècle à 
l'égard des filles, il faut dépouiller notre morale 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 309 

moderne, faire abstraction de tout ce que le dix-neu- 
vième siècle a apporté aux mœurs générales de pu- 
deur au moins apparente, et se replacer dans le 
milieu et au point de vue d'une société galante. La 
conscience publique d'alors mettait bien la fille hors 
la loi ; mais elle ne la mettait pas hors Thumanité, 
elle la mettait à peine hors la société. La dureté de 
!a police, qui chaque jour du reste s'adoucit dans le 
siècle (1), la flétrissure de THospice général étaient 
la seule dureté et la seule flétrissure auxquelles la 
ftlle était exposée : le monde n'y ajoutait ni l'injure, 
ni même la honte. Il ne s'associait point à la répres- 
sion de la prostitution ; il la tolérait sans la provo- 
quer. Rien de plus rare dans- tout le siècle qu'une 
parole de colère, de malédiction, d'outrage contre la 
femme de débauche presque toujours appelée par 
euphémisme fille du monde; le maréchal de Riche- 
lieu ne demandait-il pas pour elle des égards à la 
galanterie française, en l'appelant « plus femme 
qu'une' autre » ? Son métier ne lui imprimait point 
une tache originelle : le contact de l'impure ne 
souillait point ; et le nom de la plus misérable maî- 

(1) n y a des plaintes très-vives dans ce temps sur ce qu'il ne restait 
plus rien d'afflictif dans la peine, et que la police, par radoucissement 
des punitions, semblait faire elle-même tout ce qu'il fallait pour ôter la 
honte inséparable du châtiment ; on s'indtgnait de ce que les condam- 
nées à l'hôpital, qui avaient autrefois la tète rasée, qui étaient habillées 
d'une robe de serge, qui étaient logées dans la chambre commune, qui 
étaient presque au pain et à l'eau, qui étaient assujetties à un travail 
manuel, trouvaient la plupart le moyen de s'exempter de la coupe des 
cheveux, obtenaient des chambres particulières, se nourrissaient 
comme elles voulaient, échappaient au travail forcé. (Représentations 
au lieutenant général de police.) 



\ 



810 LA FEMME 

• 

tresse, souvent ramassée dans les boues de Paris, ne 
salissait point le grand nom du prince du sang ou 
du héros qui relevait jusqu'à lui. Une pitié presque 
caressante, voilà ce que rencontrait, dans toute sa 
vie et de tous côtés, la femme qui, aux yeux du temps, 
représentait le Plaisir, et à laquelle le Plaisir donnait 
comme une consécration. Et ce n'était pas seulement 
la société qui lui était douce ; la religion même pa- 
raissait désarmée devant elle : un fond de miséri- 
corde pour les Madeleines était dans le cœur du 
catholicisme d'alors qu'une rigueur, moins catho- 
lique que protestante, moins française que gene- 
voise, n'avait point encore fait sévère aux égarements 
de la femme. La vertu même des plus honnêtes 
femmes avait pour ces malheureuses une commisé- 
ration de charité et d'attendrissement. Une Manon 
était encore une femme pour elles ; et elles laissaient 
tomber leur intérêt et leurs larmes sur le roman de 
sa vie comme sur les misères de leur sexe. Et com- 
ment le pardon de la fille ne serait-il pas partout 
dans ce siècle où le scandale la porte en triomphe 
jusqu'au trône des maîtresses de roi ? Dans la ma- 
jesté des fortunes de la corruption, dans le trouble 
que fait au fond des âmes la royauté du vice, quand 
une des femmes les plus pures du temps. M"* de 
Choiseul affirme « avoir de l'estime pour M"* de 
Pompadour» (1), quels principes restent debout, an 
milieu de la débauche de Versailles, pour condam- 

(1) Correspondance médite de M"* du Deffand, yol. I. 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. ' 311 

ler en leur nom et juger sans merci la débauche 
les rues? 

Mais, mieux que les déductions et lesmots, un ta- 
)leau va nous peindre ces sentiments, ces idées du 
emps sur la fille, et la fille elle-même. Voyez ces 
centaines de couples qui descendent de Téglise du 
Prieuré de Saint-Martin des Champs, cette file de 
îharrettes emplies d'une grosse gaieté, ce troupeau 
le filles, toutes ces têtes qui rient sous les fontanges, 
lu milieu de mille rubans et de mille faveurs jon- 
[uille : quel bruit l quels éclats I c'est un passant 
[ue d'une charrette une voix appelle par son nom ; 
î'est un petit collet auquel toutes les voix jettent des 
[uolibets. Point de remords, point de souci dans 
eûtes ces créatures : qu'elles sont loin de l'attitude 
le rêverie et de mélancolie que l'imagination de 
'abbé Prévost donne au corps vaincu et désespéré 
le son héroïne sur la paille de la charrette qui va 
LU Havre I Elles défilent ainsi, précédées de leurs 
lommes qui portent leurs couleurs, la cocarde jon- 
[uille au chapeau; ou bien, liées à celui qu'elles 
mt choisi pour mari, elles s'en vont deux à deux, 
Lccouplées, le pied léger, essayant de danser, lan- 
çant des drôleries qui fcipt rire le public et les sol- 
lats aux gardes, usant largement de la liberté Q \ ^ 
[u'on laisse à la dernière récréation des condamnés. \^\ 
Joilh l'allure et le spectacle d'une exécution de police ^ 
lu dix-huitième siècle ; cela, c'est le départ des (hf"^^ 
illes, mariées aux voleurs, pour le Mississipi. La 
^olice elle-même sourit en les châtiant. Il y a une 



312 LA FEMME AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 

dernière miséricorde dans ce carnaval qu'on leuf 
permet, dans cette mascarade d'une noce qui les 
étourdit sur Texil. Les oripeaux cachent les chaînes, 
les rubans empêchent de sentir les cordes. Et puis 
on n'est pas seule ! C'est le départ de la Salpêtrière 
pour Cythère, parodie d'une fête galante de Watteau, 
dont Watteau laissera le souvenir dans son œuvre; 
et n'était-ce pas lui qui devait dessiner dans ce siècle 
V Embat^quement pour les Isks (1) ? 

(1) Journal manuscrit de la Régence. Bibliothèque impériale. S. F. 
1886. Le manuscrit dit qu'en une seule fois on mariait, dans Tégliseda 
Prieuré de Saint-Martiu-dea-CliampSf 180 filles avec aatant de volean 
tirés des prisons, 



VIII 



LA BEAUTÉ ET LA MODE 



Quel est au dix-huitième siècle cette forme maté- 
rielle de la femme, périssable et charmante, qui 
paraît suivre les modes humaines et dont chaque 
société semble renouveler le moule entre les mains 
divines, image de Tâme de la femme qui est la figure 
d'un temps : la beauté ? 

Demandez à Tart, ce miroir magique où la Coquet- 
terie du passé sourit encore ; visitez les musées, les 
cabinets, les collections, promenez-vous dans ces 
galeries où l'on croirait voir un salon d'un autre 
siècle, rangé contre les murs, immobile, muet, et 
regardant le présent qui passe ; étudiez les estampes, 
parcourez ces cartons de gravures où, dans le vent 
iu papier qu'on feuillette, passe l'ombre de celles 
q[ui ne sont plus; allez de Nattier à Drouais, de 
Latour à Roslin ; et que, dans ces mille portraits qui 
rendent un corps à l'histoire, une personnalité phy- 

r 



314 LA FEMMB 

sique à tant de personnages disparus, la femme da 
dix-huitième siècle vous apparaisse, qu'elle ressus- 
cite pour vous, que vos yeux la retrouvent, et qu'elle 
leur soit présente, — trois types se dessineront, au 
bout de votre étude, comme exprimant et résumant 
les trois caractères généraux de la beauté du dix- 
huitième siècle et ses trois expressions morales. 

Le premier de ces types serfi la femme sortant du 
siècle de Louis XIV. Qu'on la prenne au hasard dans 
cet Olympe de princesses, avant-garde effrontée du 
siècle de Louis XV, s'avançant sur les nuages d'un 
triomphe mythologique, là patte du lion de Némée 
sur la gorge, ou l'aiguière d'Hébé à la main, c'est 
un front petit, étroit et bas, un front fier et court. 
La dureté du sourcil, épais et large, ajouté à la 
dureté de l'œil rond, grand, ouvert, presque fixe. Le 
regard, que les cils n'adoucissent pas, môle une 
effronterie impérieuse à l'ardeur sourde du désir 
entêté. Le nez est léonin, la bouche forte et char- 
nue ; et le menton n'allonge point l'ovale ramassé 
qui s'élargit aux pommettes. Ce sont là les belles 
inhumaines du beau temps, beautés bien nourries, 
dont la santé allume les joues sous les plaques du 
rouge vif. Elles n'attirent point; elles fascinent par 
une certaine majesté d'impudeur, par des attraits 
de force, de volonté, de hardiesse. Une sérénité 
païenne les tient dans un repos superbe : on dirait 
que, repues, elles couvent encore l'amour. Leur air 
bovin fait songer à Junon et à Pasiphaé ; et il y a 
dans ces bâtardes de la Fable et de la Régence je 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 315 

ne sais quelle grâce antique alourdie qui appelle les 
comparaisons d'Homère et de Virgile et les fait venir 
naturellement à la bouche du temps, à la bouche du 
Président Hénault appelant celle-ci «Vénus de TÉnéi- 
de», appelant celle-là « Cléopâtre piquée parraspic». 
Ce type que le temps efface et qui disparaît pres- 
que avec les orgies du Palais-Royal, on le retrouve 
plus tard dans le siècle ; mais alors il a perdu son 
expression, sa dureté, sa grandeur : il est devenu 
poupin, mignard, enfantin. Le rêve du peintre lui 
donne le sourire, et, de ses traits, Boucher fait le 
masque de ses amours. Puis un sculpteur à la fin du 
siècle reprend encore le visage de la femme de la 
Régence ; et, lui donnant la jeunesse, la légèreté, la 
lascivité, tout en respectant ses lignes, tout en lui 
laissant le front court et les yeux écartés, Clodion 
fait de cette tête de bacchante au repos une tête de 
n3rmphe folâtre et vive. 

Mais déjà, au milieu des déités de la Régence, ap- 
paraît un type plus délicat, plus expressif. On voit 
poindre une beauté toute différente des beautés du 
Palais-Royal dans cette petite femme peinte en buste 
par la Rosalba et exposée au Louvre. Figure char- 
mante de finesse, de Sveltesse et de gracilité! Le 
teint délicat rappelle la blancheur des porcelaines 
de Saxe, les yeux noirs éclairent tout le visage ; le 
nez est mince, la bouche petite, le cou s'effile et 
s'allonge. Point d'appareil, point d'attributs d'Opéra : 
rien qu'un bouquet au corsage, rien qu'une cou- 
ronne de fleurs naturelles, effeuillée dans ses che- 



ne LA PRMME 

veux aux boucles folles. C*est une nouvelle grâc 
se révèle et qui semble, même avec ce petit 
grimaçant qu'elle tient contre elle de ses ( 
fluets, annoncer les mines et les attraits chiffe 
dont va raffoler le siècle. Peu à peu, la beauté 
femme s'anime et se raffine. Elle n'est plus phys 
matérielle, brutale. Elle se dérobe à l'absolu 
ligne; elle sort, pour ainsi dire, du trait où elle 
enfermée ; elle s'échappe et rayonne dans un é 
Elle acquiert la légèreté, l'animation, la vie 
tuelle que la pensée ou l'impression attribu 
l'air du visage. Elle trouve l'âme et le charme 
beauté moderne : la physionomie. La profon 
la réflexion, le sourire viennent au regard, e1 
parle. L'ironie chatouille les coins de la bouc 
perle, comme une touche de lumière, sur la 
qu'elle entr'ouvre. L'esprit passe sur le visage 
face, et le transfigure : il y palpite , il y tressai 
y respire; et, mettant en jeu toutes ces fibres 
sibles qui le transforment par l'expression, l'a 
plissant jusqu'à la manière, lui donnant les 
nuances du caprice, le faisant passer par les b 
lations les plus fines, lui attribuant toutes sort 
délicatesses, l'esprit du dix-huitiéme siècle m 
la figure de la femme sur le masque de la coi 
de Marivaux, si mobile, si nuancé, si délicat, 
joliment animé par toutes les coquetteries du i 
de la grâce et du goût. 

La mode façonne le visage de la femme ; la n 
elle-même semble le former à l'image du ten 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE 317 

de la société. Le plaisir joue dans ses traits, la lièvre 
d'une vie mondaine brille dans son regard. Ses yeux 
deviennent, selon l'expression contemporaine, « des 
yeux armés » : ils ont du. trait, du feu ; ils prennent 
ce que la langue du dix-huitième siècle appelle du 
vif y du sémillant, un lumineux particulier (1), une 
« poignance », dit un observateur anglais (2). C'est 
un visage toujours vivant, toujours éclairé, sans cesse 
traversé de ces lueurs d'un instant qui font comparer 
la figure de M"* de Rochefort à l'éveil d'un matin (3). 
Vivacité, mobilité, variété d'expression, on ne re- 
connaît plus que ces charmes de physionomie si déli- 
catement décrits par Bachaumont dans le portrait de 
sa mère : «... Si elle n'estoit point tout à fait une 
belle personne, sa gentillesse Tavoit approchée tout 
auprès. Un teint de brune clair, vif et net, les cheveux 
du plus beau noir, les plus beaux yeux du monde 
et qui d'ailleurs estoient tout ce qu'elle vouloit qu'ils 
fussent suivant les occasions. Un nez fin et noble au 
plus joly et dans lequel il se passoit certain petit jeu 
imperceptible qui animoit sa physionomie et indi- 
quoit, ce semble, la finesse des mouvemens qui se 
passoient au dedans d'elle à mesure qu'elle parloit 
ou qu'elle écoutoit... (4). » Il y a là, dans ce croquis, 



(1) Théâtre de Marivaux. 

(2) Essai sur le caractère et les mœurs des François comparés à 
celles des Ânglois. A Londres, 1776. 

(3) Correspondance de M"" du Deffand avec d'Alembert, etc. Pairs, 
1809, vol. n. 

(4) Portraits intimes da dix-huitième siècle, par Edmond et Jules de 
OoDCOurt. 

27 



318 LA FEMME 

une parfaite indication de Tagrément rêvé, recherché, 
poursuivi par la femme du règne de Louis XV. La 
beauté n'est pas l'envie de cette femme qui gesticule 
au lieu d'agir, qui lorgne pour regarder, qui marche 
en voltigeant. Elle ne craint rien tant que la majesté. 
Des joies, des surprises, les changements d'impres- 
sions dont parle le prince de Ligne , « les cent mille 
choses qui se passent dans la région supérieure de son 
visage, » doivent l'empêcher d'être une beauté et lui 
donner une figure au-dessus du joli {\). Tristesse et 
joie, accablement et folie, le visage doit montrer, sur 
le moment, toutes les humeurs, toutes les pensées, 
le flux et le reflux d'inconstances valant à la femme 
du temps l'appellation de femme « à giboulées, qui 
grêle, qui éclaire, qui tonne, qui fait tous les temps(î2).» 
La grande victoire n'est plus de plaire ni de séduire : il 
faut avant ionipiquer par la mine, par une légère irré- 
gularité des lignes, par la fraîcheur, l'enjouement, l'é- 
tourderie, par tout ce qui sauve de l'admiration ou du 
respect. Des petits yeux à la chinoise, un nez retroussé, 
et tout à fait tourné « du côté de la friandise » , un 
minois de fantaisie, un air chifiTonné, et même de la 
maigreur (3), en un mot, « un visage de goût», voilà 
le type qui règne, et qui répand, sur tous les visages, 
je ne sais quelle mutinerie badine et coquine, quelle 
jeunesse eff'rontée, quelle malice pareille aune perfi- 



(1) Mélanges par le prince de Ligne, vol. XX. 

(2) Lettres récréatives et morales sur les mœurs du temps, par Ca- 
raccioli. Paris, 1767. 

(3) Les Bijoux indiscrets, vol. IL — L*Ami des lemmes, 1758. 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 319 

die d'enfant (1); voilà cette grâce qu'on dirait crayon- 
née par Gravelot en marge des Bijoux indiscrets. 

Pour animer encore ce visage, pour lui donner une 
vie factice, on a le rouge, dontle choix est une si grosse 
affaire (2). Car il ne s'agit pas seulement d'être peinte: 
le grand point est d'avoir un rouge « qui dise quelque 
chose (3) ». Il est encore nécessaire que le rouge an- 
nonce la personne qui le porte ; le rouge de la femme 
de qualité n'est pas le rouge de la femme de cour; 
le rouge d'une bourgeoise n'est ni le rouge d'une 
femme de cour, ni le rouge d'une femme de qualité, 
ni le rouge d'une courtisane : il n'est qu'un soupçon de 
rouge, une nuance imperceptible (4). A Versailles au 
contraire les princesses le portent très-vif et très-haut 
en couleur, et elles exigent que le rouge des femmes 
présentées soitle jourdela présentation plus accentué 
qu'à l'ordinaire (5). Malgré tout, le rouge éclatant de 
la Régence, empourprant les portraits de Nattier, et 
dû sans doute au rouge de Portugal en tasse, va s'é- 
teignant sous Louis XV, et ne se montre plus qu'aux 
joues des actrices, où il forme cette tache brutale 
que Boquet ne manque pas d'indiquer dans tous ses 

(1) Mémoires de Tilly, vol. II. 

(2) Les Mille et une Folies nous apprennent que les femmes met- 
taient un demi-rouge pour la nuit. 

(3) Bibliothèque des Petits-Maîtres. 

(4) Tableau de Paris, par Mercier, vol. IX. 

(5) Correspondance inédite de M»» du Deffand. Michel Lévy, 1858, 
vol. 1. — Une lettre de Voltaire atteste toute la peine qu'eut Marie 
Leczinska lors de son arrivée en France à prendre l'habitude de cette 
enluminure. Une page de Bachaumont raconte toute la répugnance 
que Tusage du rouge vif de Versailles inspira à M** de Provence. (Mé- 
moires de la République des lettres, yol. V.) 



9» LA FEMME 

dessins de oostnmes d'Opéra. Mais Tosage en est tou- 
jours unÎTersel, le débit énorme. G^est un objet d*ime 
consommation si grande qu'une compagnie offre en 
juin 1780 cinq millions comptant pour obtenir le 
privilège de vendre un rouge supérieur comme qua- 
lité à toutes les espèces de rouge connues jusqu'alors. 
Et l'année suivante le chevalier d'Elbée, qui évaluait 
à plus de deux millions de pots la vente annuelle, de- 
mandait qu'un impôt de vingt-cinq sols fût levé sur 
chaque pot pour former des pensions en faveur des 
femmes et des veuves pauvres d'ofQciers (i). Ily eat 
dans le siècle des tentatives pour varier le rouge. 
Paris s'entretint pendant huit jours tout au moins 
d'un fard lilas qui avait fait son apparition au jardin 
du Palais-Royal (2). Puis vint un nouveau rouge qui 
dura plus, qui conquit la vogue et la garda : ce fut 
le sej'kïs, un rouge qui avait la couleur des autres ; 
mais rinventeur le disait adouci et rendu sans danger 
par rintroduction de ce serkis dont le koran fait la 
nourriture des houris célestes, et qui dans le sérail 
rendàla peau des sultanes le velouté delà jeunesse (3). 
Et au serkis succédait le rouge, le fameux rouge de 
M™° Martin. 



(1) Dans sa brochure, le cheyalier d'Eibée disait qa'un marchand de 
rouge de la rue Saint-Honoré, nommé Montclar, lui avait déclaré four- 
nir au sieur Dugazon trois douzaines de pots de rouge par an, six dou- 
zaines à sa femme, autant à M"" Bellioni , autant à M"* Trial. « Voilà 
entre un acteur et trois actrices seulement deux cent cinquante-deux 
pots chaque année; encore est-ce six francs le pot » 

(2) Bibliothèque des Petits-Mattres. 

(3) Abrégé du Journal de Paris, vol. I. — Magasin des modes noa- 
yelles, ftrançoises et angloises, 1787. 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 321 

Le rouge choisi, posé, gradué, la toilette du visage 
l'était qu'à moitié faite : il restait à lui donner 
L'esprit, le piquant. Il restait à disposer, à arranger, 
h semer comme au hasard, avec une fantaisie provo- 
cante, tous ces petits morceaux de toile gommée 
appelés par les poètes « des mouches dans du lait » : 
les mouches. C'était le dernier mot de la toilette de 
chercher, de trouver la place à ces grains de beauté 
d'application, taillés en cœur, en lune, en comète, 
en croissant, en étoile, en navette. Et quelle attention 
à jeter joliment ces amorces d'amour, sorties de chez 
le fameux Dulac de la rue Saint-Honoré, la badine^ 
la baiseuse, V équivoque (1) ; à poser, selon les règles, 
Vdssassine au coin de l'œil, la majestueuse sur le front, 
V enjouée dans le pli que fait le rire, la galante au milieu 
de la joue, et la coquette^ appelée aussi p7*écieuse et 
friponne auprès des lèvres ! La mode alla plus loin : 
un moment, les femmes portèrent à la tempe droite 
des mouches de velours de la grandeur d'un petit 
emplâtre. Et l'on vit môme un jour sur la tempe de 
la jolie madame Gazes cette singulière mouche en- 
tourée de diamants (!2). 

Vers la fin du siècle, la mode change absolument. 
Le charme de la femme n'est plus dans les grâces 
piquantes, mais dans les grâces touchantes. Emportée 
par le grand retour du règne de Louis XVI vers la 
sensibilité, la femme rêve un nouvel idéal de sa 
beauté dont elle compose les traits d'après les livres 

(1) Bibliothèque des Petits-Maîtres. — La Toilette de Vénus, 1771 

(2) Souvenirs de Félicie. 



322 LA FEMME 

et les tableaux, d'après les types des peintres et les 
héroïnes des romanciers. Elle cherche à remplacer 
sur sa figure l'expression de l'esprit par l'expression 
du cœur, le sourire qui vient de la pensée par le 
sourire qui vient de l'âme. Elle vise à l'ingénuité, à 
la candeur, à l'air attendrissant. Elle demande des 
coquetteries qu'elle croit naïves à la jeune fille de la 
Cloche cassée. Elle apaise et adoucit sa physionomie; 
elle la fait tendre, languissante ; elle la voudrait 
presque mourante et rappelant l'agonie de Julie. Ce 
qu'elle travaille à se donner, c'est le regard noyé 
des figures de Greuze, le regard « lent et traînant » 
que Mirabeau adorait dans sa maîtresse. Son am- 
bition n'est plus de séduire, mais de laisser une 
émotion ; sa coquetterie se voile de faiblesse et d'une 
sorte de pudeur défaillante qu'on pourrait appeler 
l'innocence de la volupté. 

La beauté brune, qui était parvenue après bien des 
efforts à se faire accepter, retombe alors dans un dis- 
crédit absolu. Les yeux bleus, les cheveux blonds 
sont seuls à plaire ; et, dans ce grand élan d'amour 
pour la couleur blonde, la mode va jusqu'à réhabi- 
liter la couleur rousse, une couleur qui jusque-là 
déshonorait en France (1), et qui avait valuau Dauphin, 
père de Louis XVI, tant de taquineries et de plai- 
santeries de sa sœur M™® Adélaïde sur sa femme, la 
princesse de Saxe qu'il attendait (2). Les rousses 
l'emportaient même un moment sur les blondes ; et 

(1) Mémoires de d'Argenson, voL II. 

(2) Mémoires du maréchal de Richelieu, vol. vni. 



âU dix-huitième siècle. 323 

Ton voyait la vogue de cette po\idre qui donnait une 
nuance ardente aux cheveux (1). 

C'est une entière révolution du goût. II n'est plus 
d'hommages, plus de succès que pour le genre de 
beauté proscrit sous Louis XV, pour les figures à 
sentiment (2). Cette beauté, la femme la veut à tout 
prix. Elle se fait saigner comme M"® d'Esparbès pour 
y atteindre par la pâleur et l'alanguissement (3). Elle 
la cherche dans ces coifiTures avancées et légères, 
enveloppant son visage d'une demi-ombre, mettant 
autour de ses traits la douceur d'un nuage, sur son 
teint la transparence d'un reflet (4), Et elle ne cesse 
delà poursuivre dans cette mode nouvelle, une mode 
à la fois virginale et villageoise, qui la caresse tout 
entière de linons et de gazes, la pare de simplicité, 
la voile de blancheur, 

La mode suit à peu près dans ce siècle les trans- 
formations de la physionomie de la femine. Elle ac- 
compagne la beauté, elle se plie à ses changements, 
elle s'accommode à ses goûts, elle lui donne l'accom- 
plissement des choses qui l'encadrent, des étoffes 
qui lui conviennent, des arrangements, de la couleur, 
du dessin, de toutes les imaginations, et de toutes 
les coquetteries appropriées qui mettent autour du 

(1) Tableau de Paris, par Mercier, vol. VII. Voir dans le Diable au 
corps une curieuse exaltation de la femme rousse. 

(2) Ah ! Quel conte ! 

(3) Mémoires de M"* de Genlis, vol. I. 

(4) Les Chiffons, ou Mélanges de raison et de toile, par M'** Javotte. 
Premier paquet. Paria, 1787. 



324 LA FEMMB 

type de la femme une sorte de style dans le carac- 
tère de sa parure et de son habillement. 

Au sortir du règne de Louis XIV, la femme semble 
prendre ses habits et ses voiles, le patron de sa toi- 
lette de bal et de triomphe, au vestiaire des Immor- 
telles, dans roiympe d'Ovide. L'Allégorie tient les 
ciseaux qui taillent ses robes. Les couleurs que la 
femme porte sont les couleurs d'un élément : l'Eau, 
l'Air, la Terre, le Feu, qu'elle représente, dessinent 
son costume, dénouent son corsage, lui posent au 
front rétoile d'un diamant, lui nouent à la ceinture 
une couronne de fleurs, lui jettent au corps la che- 
mise aérienne de Diane. Habits superbes et célestes 
qui donnent aux femmes un air de déités volantes , 
et les sortent d'une nuée, la gorge effrontée et nue, 
la main tendant à l'aigle de Jupiter une coupe de 
nacre et d'or ! Ce n'est que gaze , or et brocart ; ce 
n'est que soie modelée par le corps seul, obéissant 
au vent qui lutine ses plis libres. La Beauté flotte 
dans le manteau léger, impudique et resplendissant 
de la Fable. Elle sourit dans ces toilettes de nymphes 
assises près des sources, et dont la jupe de satin blanc 
couleur d'eau imite les méandres de l'onde. Négligés 
mythologiques, carnaval païen de la Régence s'ha- 
billant pour les fêtes antiques, pour les Lupercales 
données par M"° de Tencin au Régent ! 

En descendant du nuage et de cette mode, la 
femme prend l'habillement usuel du dix-huitième 
siècle : la grande robe venue des tableaux de Watteau, 
et reparaissant en 1725 dans les «Figures françoises 



AU DIX-HUITllBMB SIÈCLE. 325 

de modes» dessinées par Octavien (1), la grande robe 
partant du dos, presque de la nuque, où elle fronce 
comme un manteau d*abbé, du reste libre dans son 
ampleur, presque sans forme, flottant comme une 
large robe de chambre (2) ou comme un domino 6100*6 
qui laisserait échapper les bras nus d'engageantes de 
dentelles. Voyez les Iris et les Philis du peintre de 
Troy : elles sont toutes vêtues de ce costume du matin 
qui se garnit de boutons et de boutonnières en dia- 
mants, aussitôt que sont retii%esles ordonnances sur 
les pierreries du A février et du A juillet 1720 (3). Sur 
la tête, elles n'ont qu'un petit bonnet de dentelle aux 
barbes retroussées dans la coiffe, pliées en triangle, 
avançant en pointe sur une coiffure basse à petites 
boucles toutes frisées ; ou bien elles portent le coque- 
luchon, qui sera plus tard la Thét^èse, Au cou, elles 
ont une collerette à grands plis tombants, ou bien 
un fichu qui joue sur la peau, ou encore un fll de 
perles. Puis, de la gorge jusqu'au bout des mules à 
fleurettes relevant de la pointe et sans talons, la 
grande robe enveloppe et cache tout le corps de la 

(1) Paria. Svrugue, 1725: 

(2) « A présent la commodité paraît être le seul but que les dames 
parisiennes ont en s^habillant : on ne voit g^ères dans les promenades 
publiques ceUes qui sont d'un rang un peu distingué qu'en corset et en 
pantoufles; elles portent toutes sur elles, comme des arlequins, un air 
de bonne fortune prochaine... Paris est devenu, contre la nature du ter- 
roir, fécond en tailles épais'ses et massives, aussi bien qu'en gorges 
grosses et pendantes, n ne faut pas s'en étonner ; le déshabillé , qui 
est la parure ordinaire de ces dames, donne à leurs membres toute la 
liberté remarquable de s'étendre et de grossir. » La Bagatelle, 11 juil- 
let 1718. 

(3) Lm Ifattresses du Régent, par M. de Lescure. Dentu, 1860. 



826 LA FEMME 

femme dans les flots de Tétoffe ; au corsage seule- - 
ment, elle laisse voir, en s'entr'ouyrait, les nœuds j 
de rubans du corset disposés souvent en échelle au- ! 
dessous du parfait contentement, La femme ne semble f 
pas tenir à cette robe immense, si lâche, et qui va ' 
en s'évasant si largement autour d'elle. Et elle a ' 
trouvé le secret d'être voilée sans être habillée dans - 
ce costume sans adhérence, débordant à droite et à ' 
gauche, roulant sur les lignes du corps ainsi qu'une .' 
onde, détaché de ses membres et cependant suivant !^ 
ses mouvements à peu près comme la mule avec la- {' 
quelle joue le bout de son pied. 

Cette toilette, avec son incroyable déploiement de 
jupe, représente \& panier dans l'ampleur, la grandeur, 
l'énormité de son développement. Le panier, que les 
princesses du sang vont bientôt porter si large qu'il 
leur faudra un tabouret vide à côté d'elles (1), le 
panier commence à grandir sur le modèle des paniers 
de deux dames anglaises venues en France en 1714 ; 
et chaque année, il est devenu plus usité, plus exa- 
géré, plus extravagant. Il s'est étoffé de façon à couvrir 
les grossesses de la Régence : il s'est répandu par toute 
la France, comme un masque de débauche, pendant ^ 
ces jours de folie. Une caricature de 1719 nous montre 
une foire de boutiques et d'étalages de paniers que 
marchandent et se disputent des bourgeoises trom- \^ 
pant leurs maris pour en acheter, des cuisinières 
« ferrant la mule » pour en avoir un, des mon- 

(1) Journal historique de Barbier. voL L N 



\ 



i», 



e- 
ds 
u- 
)le 
va 
a 

ts 

Dt 

m 
a 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 32t 

treuses de marmottes, et même des vieilles dont le 
pas traînant s'aide d'une béquille (1) ; car c'est une 
fureur dont Tâge ne préserve pas, et qui atteint dans 
ce siècle jusqu'aux centenaires : le journal de Verdun 
du mois d'octobre 1737 n'annonce-t-il pas que Louise 
de Bussy, âgée de cent onze ans, est morte d'une 
chute faite en voulant essayer un panier ? Après la 
caricature viennent les satires, les chansons, les 
canards, « la Poule Dinde en falbala » et la « Mie 
Margot » qui compare l'élégante, avec sa tête très- 
tignonnée, son corps fluet, sa carrure, à un oranger 
en caisse ; et ce refrain court les rues : 



lit 
r, 



Là, là, chantons la pretintaille en falbalas. 
Elles tapent leurs cheveux ; 
L'échelle à Testomac, 
Dans le pied une petite mule 
Qui ne tient pas, 
Habit plus d'étofTe 
r^ Qu'à six carrosses 

Pretintailles (2) 



'il 



l 



1 

i 



Après les chansons, arrive la comédie ; et dans les 
Paniers de la vieille précieuse (1724), l'on entend Ar- 
lequin costumé en marchande de vertugadins et de 



ï; 



(1) Cabinet des Estampes , Histoire de France , vol. 53. Marché aux 
paniers et cerceaux rétably par arrest de Vénus en faveur des filles et 
des femmes, rendu en 1719. 

(2) Bibliothèque de l'Arsenal. Manuscrits, B. L. F. 77 bis. — Une ca- 
lotine du temps, Ordonnance burlesque de la reyne des modes au sujet de» 
paniers et cerceaux, et vertugadins et autres ajustements des femmes, s'éle- 
vant contre Vusage pernicieux des dames de courir les rues et prome- 
nades publiques en robe détroussée , la gorge et les épaules décou- 
vertes, voulait |et ordonnait que le collet monté de Quentin, l'Agrafe, 



ne LA PBMMB 

paniers crier : « J*ay des bannes, des cerceaux, des 
paniers, des voUans, des criardes, des matelas piqués, 
des sacrissins . J *en ay de solides qui ne peuvent se lever 
pour les prudes, de plians pour les galantes, de mixtes 
pour les personnes du tiers état... J'en ay, grâce à 
Dieu, de toutes les espèces, à Tangloise, àla françoise, 
à Fespagnole, à Titalienne... J'en fais en cerceaux de 
porteur d'eau pour les tailles rondelettes, en bannes 
pour les minces, en lanternes pour les Vénus... » 
Mais la mode était sourde à toutes ces railleries. Elle 
résistait même aux condamnations de l'Église mettant 
dans la bouche de ses prédicateurs et de ses docteurs 
des anathèmes à la Menot, appelant les porteuses de 
paniers « guenuches » et « huissiers de diable ». Et 
les curés de paroisse avaient beau, du haut de la 
chaire, représenter aux femmes, non-seulement tout 
le scandale, mais encore tout le ridicule de leur cos- 
tume, les comparer à des porteuses d'eau ayant deux 



le Lacet, la Fraise, les anciens vertugadins, les souliers à la Pontlevit, 
les Steinkerques fussent rétablis dans leur forme, usages de modes et 
façons à peine de 3,000 livres d'amende. Une ordonnance faite an Pu- 
lais du plaisir, le 16 octobre 1719, signé de Vénus, attaquant rordoo- 
nance burlesque , voulût et ordonnait que les femmes et les filles cou- 
tinuassent à courir les rues et les promenades publiques en robe 
détroussée et portant paniers, cerceaux, criardes. Un petit écrit pre* 
nait plus sérieusement la défense des pretintailles» des falbalas, àps 
paniers si rudement maltraités ; il attaquait les modes masculines, lat 
culottes des hommes en fourreau de pistolet, les casaques de laquaii, 
faites en houppelandes avec le grand collet pendant, dont les hommes 
du temps se paraient, les chapeaux plies en oublies, les perruques en 
toupet avec quatre cheveux par devant. Il terminait en disant qu'avec 
la nouvelle mode, les femmes étaient habillées en peu de temps sans 
secours, et habillées pour ainsi dire en déshabillé (Apologie ou la Dé- 
fense des paniers. A Paris, de l'imprimerie de Valeifre^ 1727). 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 8St 

seaux sous leurs jupes, ou à, des tambourineuses 
cachantuntambourdechaquecôtéd'elies, les femmes 
continuaient à fréquenter les églises, à revenir aux 
sermons en tenant leurs paniers à deux mains, et en 
laissant voir un cercle de bois sous leur jupe « arro- 
gante et fastueuse (1) ». Convaincues que cet arran-: 
gement donnait à leur taille l'élégance et la majesté, 
à toute leur personne un air de rondeur opulente, 
elles couraient à toutes les inventions de paniers 
que mettait au jour Timagination des faiseurs et des 
faiseuses. Et que de formes, que de façons de paniers ! 
Il y en avait en gondole : c'étaient ceux-là qui faisaient 
ressembler les femmes à des porteuses d'eau; 
d^autres, n'étant pas plus larges en bas qu'en haut, 
donnaient l'apparence d'un tonneau. Il y en avait 
qu'on appelait cadets, parce qu'ils n'avaient pas la 
grandeur légitime : ils descendaient de deux doigts 
seulement au-dessous du genou. Les paniers à bour- 
relets avaient au contraire au bas un gros bourrelet 
qui évasait la jupe. Aux paniers à guéridon, on pré- 
férait d'ordinaire les paniers à coudes, paniers plus 
larges par 1^ haut, formant mieux l'ovale, et sur 
lesquels les coudes pouvaient se reposer : ces paniers 
avaient cinq rangs de cercles, dont le premier 
s'appelait le traquenard (2), c'est-à-dire trois rangs 
de moins que les paniers à l'anglaise. Pour les crt- 

(1) Discours sur les femmes , par Achille de Barbantane. Avignon, 
1754. — Entretien d*ane dame de qualité avec son directeur sur les pa- 
niers 

(3) Satire sur les cerceaux , paniers , criardes et manteaux volants 
des femmes et sur les autres ajustements. Part>, Thibouit, 1827. 



390 LA FEMME 

ardesj ainsi nommées du bruit de leur toile gommée, 
elles n'étaient portées que par les actrices sur le 
théâtre et les dames du plus grand air. D'ailleurs, 
elles disparaissent bientôt dans la mode définitive 
du panier appelé proprement panier à cause de sa 
ressemblance avec l'espèce de cage oîi l'on met la 
volaille. Au milieu du siècle, le panier était fait d'une 
jupe de toile sur laquelle on appliquait des cercles 
de baleine (1). 

Cependant la caricature continue sa guerre à coups 
de crayon contre « les troussures équivoques ». En 
1735, elle dessine la distribution des paniers à la mode 
par ma mie Margot aux environs de la ville de Paris (2), 
oîi se voient des paniers de trois aunes. Mais la pauvre 
gravure n'a pas grand succès. Elle tire si peu qu'avec 
quelques changements et la rajoute d'une couronne 
sur la tête de ma mie Margot, elle reparaît en 1736 
comme une figuration allégorique de la réunion de la 
Lorraine à la France. Le temps devait mieux que la 
caricature ruiner la mode des paniers. En 1750, on ne 
voyait plus guère que des jansénistes (3), c'est ainsi 
qu'on appelaitles demi-paniers. Une dizaine d'années 
après, un faiseur honoré de la clientèle de la plupart des 
grandes dames de la cour, l'homme qui avait inventé 
des robes ornées de fleurs artificielles dont chacune 
avait l'odeur d'une fleur naturelle, le sieur Pamard 



(1) Petite Bibliothèque amusante. Londres, 1781. Deuxième partie. 

(2) Cabinet des Estampes» Histoire de France, vol. LVIII. 

(3) Histoire générale du Pont-Neuf en six volumes in-fol. Londres» 
1750, 



AV DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 831 

portait le dernier coup aux paniers par la création 
des constdérattons soutenant gracieusement la robe, 
sans le secours d*un certain nombre de jupons ou 
d'un panier (1) ; et les considérations faisaient dispa- 
raître les jansénistes, uniquement réservés aux céré- 
monies de la cour. 

Les jansénistes / la Mode du temps a l'habitude de 
ces appellations singulières, échos moqueurs des 
passions d'un temps. Événements et scandales, toutes 
les grandes et petites choses qui firent battre le cœur 
ou sourire l'ironie de la France, ont comme une trace 
de leur bruit, comme une lueur d'immortalité, dans 
ces riens légers et volants, un ruban, un bonnet, 
une coiffure, baptisés avec un nom fameux ou ridi- 
cule, avec une victoire ou un désastre, avec une joie 
publique ou une vengeance nationale, avec un mot, 
un sentiment, une idée, un engouement, l'occupation 
ouïe jouet de l'imagination d'un peuple. Les couleurs 
de l'Histoire portées par la Folie, voilà la mode, voilà 
cette mode par excellence : la mode du dix-huitième 
siècle. 

Dès le commencement du siècle, la mode touche 
à l'intérêt du moment. A la suite du procès du père 
Girard, paraissent les rubans à la Cadiere, dont il 
existe trois échantillons dans les portefeuilles de la 
Bibliothèque impériale : dans l'un on voit la Cadière 
donnant un petit coup sur la joue du Révérend ; un 

(1) La Feuille nécessaire. 3 septembre 1759 



Sdt LA FBMME 

autre montre la Gadière et le père Girard en buste, 
séparés par une pensée. Et des éventails succèdent 
aux rubans. De Tincendie qui avait brûlé trente-deux 
rues à Rennes en i7âi, il était sorti des bijoux et des 
parures de femmes, faits des pierres calcinées et des 
vitrifications du feu (1). Quand vient Law et son sys- 
tème, on invente les galons « du système » . Un terme, 
le terme « d'allure » court-il tout à coup de bouche 
en bouche, en 1730? vite, ce sont des éventails et 
des rubans à Vallure, si goûtés qu'on les porte même 
pendant le deuil pris à la cour pour la mort du roi 
de Sardaigne. Le passage du Rhin effectué par le ma- 
réchal de Berwick et les troupes du Roi, le 4 mai 1734, 
est célébré par les taffetas en passage du Rhm, ondes 
comme Teau d'un fleuve, et par les rubans du passage 
du Rhin, qui font voir, dessiné grossièrement et 
comme tatoué sur la soie, un mousquetaire blanc ou 
bleu de ciel entre une tente blanche et une tente 
couleur rubis ou émeraude. 

Sur le goût de la reine Marie Leczinska pour le jeu 
du quadrille, il naît des rubans nommés quadrittede 
la reine. En 1742, l'apparition d'une comète amène 
toute une mode à la comète. Quelques années après^ 
la venue d'un rhinocéros en France met toute la mode 
au rhinocéros (2). Et que de modes disparues, em- 
portées par le caprice qui les avait apportées, ab- 

(1) Histoire de la régence, par Lemontey. — Mémoires de Sakit-Si- 
moc, vol. XVUI. 

(2) Le Jthinocéros, pofime en prose divisé en six chants, 17S0, di 
raffiuence da public emplissant le parquet, Tenceinte, les balustrades 
de tout ce que Paris avait d^aimable. H fait Vénumération des àerimgoU 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 338 

sorbées par une de ces grandes modes générales, 
une de ces modes à la Pompadour qui embrassent 
toutes les fanfioles de la toilette, et dont on peut 
voir l'étendue et l'universalité dans la brochure pu- 
bliée à la Haye sous ce titre : La Vie à la Pompadour, 
ou la quintessence de la mode, revue par un véritable 
ffollandoisf Fonienoj fait naître des cocardes, Lawfeld 
des chapeaux (1). On voit des bonnets à la Crevelt, 
des rubans à la Zondorf et des éventails à la Ho- 
kirchen (2). Les querelles du Parlement font naître 
leparlement, espèce de flchu en taffetas avec capuce(3). 
Vers 1750, l'abandon par l'architecture du style ro- 
caille pour le style grec, la construction du Garde- 
Meuble amène cette première furie du goût antique 
qui met à la grecque les toilettes et les coiffures de 
la femme ; grande mode, que raille Garmontelle avec 
ses projets d'habillements d'hommes et de femmes 
uniquement composés d'ornements de cinq ordres 
grecs employés dans la décoration des édifices (4). 
En 4768, la débâcle de la Seine fait paraître chez les 
modistes les bonnets à la débâcle. Linguet est-il rayé 
du tableau des avocats ? On ne vend plus que des 



de coquettes, des earrostea-cùupés^ des voluptueux via-à-vis, des remises 
de provinciales , des demi- fortunes de messiettrs, des soupirs assiégeant 
la porte de la baraque. 

(1) L^Europe française, par Caraccioli. Paris, 1778. 

(2) Le Livre à la mode. 

(3) Galerie des modes et Costumes françois dessinés d'après nature 
et coloriés avec le plus grand soin par M"* Le Beau. A Paris, chez les 
sieurs Esnauts et Rapilly, rue Saint-Jacques, à la ville de Coutanees, avec 
privilège du Boi. 

(4) Correspondance de Qrimm, vol. m. 



334 LA PBMMB 

étoffes, des rubans rayés (1). Que dans un Mémoire 
Beaumarchais immortalise la silhouette de Marin, la 
mode invente aussitôt le quesaco que M""* du Barry 
est presque la première à porter. Qu'à Tavénement 
de Louis XYI Tespérance du peuple salue la résur- 
rection d'Henri lY, les tailleurs et les couturières 
cherchent à remettre en honneur le costume à la 
Henri IV. En mai 1775, les troubles venu^ à la suite 
de la cherté et de la disette du blé font imaginer les 
bonnets à la révolte (2). En novembre 1781, la nais- 
sance du Dauphin met en vogue la nuance caea 
Dauphin, et change en Dauphins les Jeannettes que 
tontes les femmes portaient au cou (3). Le ministère 
do Turgot répand, dans le monde des femmes qui 
prennent du tabac, les tabatières à la Turgot qu'on 
appelle platitudes. Le ministère ballotté de Mon- 
teynard inspire l'idée des écrans à la Monteynard, 
établis sur une base mobile mais plombée, et se re- 
levant d'eux-mêmes (i). Plus tard, un bonnet sans 
fond est un bonnet à la caisse d'escompte, un bonnet 
envolé est un bonnet à la Montgolûer. Bientôt, sur 
l'éventail porté par les dévotes elles-mêmes, Figaro 
va paraître à côté de la chanson des ballons (5). Et 
ce siècle , qui commence par les rubans à la Gadière, 



(1) Correspondance littéraire de la Harpe, vol. I. 

(2) Correspondance secrète, vol. I. 

(3) Mémoires de la République des lettres, vol. Xvui. 

(4) /d., vol. xxvn. 

(5) Les Entretiens du Palais-Royal, 1786. Deuxième partie. — La 
vogue de la chanson de Malborough avait fait naître des rubans, des 
coiffures, des chapeaux à la Malborough. 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 335 

finira par les riibans à la Cagliostro où Ton verra des 
pyramides sur fond rose (1). 

Nous avons laissé la mode à de Troy; reprenons- 
la à Lancret : nous la retrouverons dans les deux 
belles pièces gravées d'après lui par Dupuis, le 
Glorieux et le Philosophe marié. La coiffure est tou- 
jours ime coiffure basse sur laquelle est jeté, avec 
quelques fleurs, un petit bonnet de dentelle s'en- 
volant de chaque côté et pointant sur le front. La 
femme porte au cou trois rangs de perles d*oti pend 
une grosse perle, et d'où descend en rivière le col- 
lier glissant entre deux seins et faisant sur le cor- 
sage deux ou trois nœuds lâches. Le corsage s'ouvre 
sur un corps garni d'une échelle de rubans. Au 
côté gauche, la femme porte un de ces énormes 
bouquets, un de ces fagots de fleurs qui montent au- 
dessus de l'épaule. Des manchettes d'Angletere à 
trois rangs avancent sur ses bras, sur ses gants qui 
vont jusqu'aux coudes. Sa robe fermée, topibantà 
plis larges, solides et superbes, est chargée, orne- 
mentée, agrémentée de dessins en chenille et en 
plumetis relevés de gros nœuds. Parfois, elle est 
faite d'une de ces étoffes que montrent à Versailles 
les portraits de Marie Leczinska, d'un de ces brocarts 
de pourpre et d'or (2) qui mettent au corsage de la 
femme les rayons d'une cuirasse et sèment sur sa 

(1) Jje Cabinet des modes, 1786. 

(2) On alla jusqu'à faire des robes d'étoffe d'or sans couture que 
Marie Leczinska refusa à cause de la cherté du prix. (Revue rétros- 
pective, voL V). 



336 LA FEMME 

jupe les pivoines et les coquelicots épanouis , les 
soleils en feu, les grappes de raisin, comme une 
orfèvrerie de fleurs, de fruits, de feuilles, de bran- 
chages, de torsades et de ramages, versée sur un 
tapis de soie. Souvent aussi sa robe est de ce joli 
satin gris de lin et or dont Nattier aime à habiller 
ses modèles et Fauteur d'Angola ses héroïnes; ou 
bien ce sera un brocart bleu rayé argent avec un 
corset de même couleur, un jupon de satin blanc à 
dentelle et franges d'argent, une jupe pareille à la 
robe avec dentelle d'Espagne et campagne d'argent : 
et la jupe en se relevant laissera voir un bas de soie 
noire avec un fil d'argent sur les côtés et le de^ 
rière, un soulier de maroquin noir avec une tresse 
d'argent et une boucle de diamants. Une coquetterie 
fastueuse; un étalage de richesse, une majesté de 
magnificence, un ensemble de raideur, de grandeur 
et de splendeur, tels sont les caractères de cette toi- 
lette parée de la femme, le grand habit de la Fran- 
çaise du dix-huitième siècle, qui, malgré toutes les 
innovations de détails et d'ornementation, conserve 
un aspect et des lignes consacrés, se règle sur un 
patron d'étiquette, et garde jusqu'au dernier jour de 
la monarchie une forme traditionnelle, presque 
hiératique. Un recueil de modes va nous en don- 
ner le dessin, l'exemple et le type. 

Dans l'habillement appelé proprement le grand 
habit à la françoisBy la robe décolletée et busquée, 
plissée par derrière, sans aucun pli par devant, fai- 
sait paraître le corps isolé et comme au centre d'une 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 337 

▼aste draperie représentée par la jupe. La robe, qui 
n'était plus la robe fermée et d'une seule pièce, 
s'ouvrait en triangle sur une sorte de robe de des- 
sous, en évasant de chaque côté du triangle une 
large bande appelée parement, toute bouillonnée, 
coupée par des barrières, enjolivée de glands et de 
bouquets de fleurs. Le falbala, c'est-à-dire le triangle 
formé par la robe de dessous laissée à jour, était 
coupé par des barrières en croissant; un bouquet, 
tenu en arrêt par un gland flottant, faisait son 
milieu. Les manches courtes de la robe avaient des 
manchettes à trois rangs. Du dos, une collerette ou 
médicts de blonde noire s'élevait et en enveloppait la 
nuque. L'arrangement de la tête répondait à cette 
toilette imposante, théâtrale et royale tout à la fois : 
la femme était coiffée à la physionomie élevée, avec 
quatre boucles détachées, et le confident abattu 
devant Toreille gauche (1) ; elle avait des perles aux 
oreilles et un rang de perles mis en bandeau se 
balançait sur ses cheveux. 

Que d'inventions pourtant dans ce cadre inva- 
riable! Que de fantaisies, que de recherches de 
goût, quel génie de luxe variant sans cesse cette toi- 
lette réglée et fixée, ajoutant encore à son faste! 
C'étaient des robes de satin blanc broché, cannelé 
et rayé, couvertes de rosettes lamées or et chenille ; 
des robes lamées d'argent et semées de fleurs, 

(1) On appelait physionomie et coque la partie de la coiffure qui s'éle- 
vait du front ; confident , la boucle lâche qui descendait et venait se 
dénouer sur le cou. 



338 LA FBMSTE 

ornées de bouquets de plumes lilas et argent; des 
robes aux guirlandes de roses brodées en nœuds de 
paillons roses, et pailletées d'or et d'argent; des 
robes au fond d'argent rayé de grosses lames d'or, 
rebrodé et frisé d'or avec des guirlandes d'œillets et 
des paillettes d'ornué; des robes de satin mosaïque, 
pailletées d'argent, rayées et guillochées d'or avec 
des guirlandes de myrte. C'étaient des robes oti la 
mode un moment mettait en garniture la dépouille 
de quatre mille geais, des robes oîi Davaux faisait 
courir des broderies resplendissantes, oiîi Pagelle,le 
modiste des Traits galants^ jetait les blondes d'ar- 
gent, les barrières de chicorée relevées et repincées 
avec du jasmin, les petits bouquets attachés avec 
des petits nœuds dans le creux des festons, et les 
bracelets et les pompons (1), et tous les prodigieui 
enjolivements qui faisaient monter une robe au prix 
de 10,500 livres, qui en faisaient payer une à M"* de 
Matignon 600 livres de rentes viagères à sa coutu- 
rière (2) ! — moins cher peut-être que la duchesse 
de Ghoiseul ne payait celle qu'elle se faisait faire 
pour le mariage de Lauzun : une robe de satin 
bleu, garnie en martre, couverte d'or, couverte de 
diamants, et dont chaque diamant brillait sur une 
étoile d'argent entourée d'une paillette d'or (3). 
Cependant cette mode de parade, de magnificence, 



(1) Les Maltresses de Louis XY, par Edmond et Jules de Ocmcoort 
{sotÊS'prease). 

(2) Mémoires de la République des lettres, voL XX. 

(3) Lettres d*Horace Walpole. Janett 1818. 



AU DIX-HUITIfiMB SIÈCLE. 8» 

d*éclat, imposée par l'étiquette aux femmes de la 
cour, ne se soutient que par la tradition. Elle lutte, 
depuis le commencement jusqu'à la fin du siècle, 
contre une mode contraire qui chaque jour gagne 
du terrain. Llmagination de parure, le véritable 
goût de la femme est tourné, pendant tout ce temps 
qui recherche les habillements de toile peinte (1), 
vers la coquetterie du déshabillé, vers le charme du 
négligé. Son ambition, son rêve, son effort, est de 
paraître avant tout une femme à son lever. Il lui 
semble qu'à cela elle aura plus de profit; et elle se 
décide à revenir aux grâces naturelles par mille 
petites raisons d'une finesse si ténue et d'une rouerie 
si savante que Marivaux seul a pu les pénétrer et les 
démêler. Avec le négligé, elle sera moins belle, 
mais plus dangereuse. Elle sera, selon l'expression 
du temps, moins précieuse, mais plus touchante. 
Elle plaira sans secours étranger, par elle-même, 
ou du moins par ce qui la déguise le moins. Elle 
pourra dire : Me voilà telle que la nature m'a faite. 
Ce qu'elle laissera voir comme par négligence, par 
mégarde, aura le charme irritant d'une copie mo- 
deste et voilée de l'original ; et le voile qu'elle gar- 

(1) n semble que cette mode des toiles peintes est encore excitée, 
irritée, avivée par la sévérité de ses arrêts prohibitifs, par les lois de 
protection en faveur des manufactures de laine et de soie, par la ri- 
gueur des ordres donnés aux commis et gardes de barrière d'arracher 
ces toiles sur le dos des femmes, par les amendes atteignant les comé- 
diennes qui en portent sur le théâtre ; et c'est un goût général, protégé 
par la cour, autorisé par l'exemple de M"** de Pompadour, qui n^aura 
pas dans son château de Bellevue un seul meuble qui ne soit de contre- 
bande. (Correspondance de Grimm^ vol. XVI.) 



MO LA FEMMB 

dera sera si léger, si transparent, qu'il ne sera 
presque pas un obstacle pour Timagination de 
rhomme (1). 

Que Ton suive en dehors de ses formes de repré- 
sentation et de convention le costume féminin dans 
le dix-huitième siècle : ce costume tend au négligé 
dès les premières années du règne de Louis XY. 
La femme cherche la liberté, l'aisance, le piquant et 
le provoquant du déshabillé, qu'elle n'ose encore 
afficher, dans la mode intime de l'intérieur et de la 
chambre. Vous la trouvez chez elle dans un man- 
teau de mousseline collant sur un corset décolleté, 
dans un jupon court dont les falbalas découvrent 
le bas de la jambe. Un désespoir couleur de rose, 
noué coquettement sous son menton, remonte en 
fanchon sur son charmant battant Vœil (2). Ou bien, 
coiffée d'un bonnet rond du plus beau point du 
monde, monté avec des rubans couleur de rose, elle 
laisse voir, sous un manteau de lit de la plus fine 
étoffe, un corset garni sur le devant et sur toutes 
les coutures d'une dentelle frisée, mêlée d'espace en 
espace de touffes de soucis cfhanneton (3) aux cou- 
leurs des rubans de son bonnet, aux couleurs des 

(1) ŒuTres de Marivaux, pastim, 

(2) Le Grelot. 

(3) Les soucis dhanneton faisaient presque naître le corps des agrimi- 
nistes, appelés d'abord modestement découpeurs, et qui par la vo^e 
qu'obtenait ce travail de passementerie, par les inventions, les perfeo* 
tionnements que la mode générale lui imposait, arrivaient à occuper un 
grand nombre d'ouvriers, d'ouvrières des faubourgs Saint-Denis et 
Saint-Martin. Outre la chenille, le cordonnet, la milanèse, Targent, le* 
perles, ils fabriquaient des aigrettes, des pompons, des bouquets de 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. S4I 

nœuds de ses maDchettes, couleur de rose comme 
toute sa toilette, comme les garnitures de son lit, de 
son couvre-pied, de ses oreillers. Car la fontange, 
cette mode qui commence par une jarretière nouée 
autour d*un bonnet, est aujourd'hui la mode de 
toutes choses, De la tête, où Font remplacée les 
fleurs et les diamants, elle est descendue et s'est 
répandue sur tout le corps et dans toute la toilette 
de la femme ; elle enrubanne d'un bout à l'autre 
les habillements parés ou négligés : elle est de 
toute la toilette, cet ornement obligé et cet achève- 
ment suprême que le dix-huitième siècle appelait 
petite oye (i). 

Peu à peu la femme s'enhardit au négligé. Elle 
commence les renouvellements de son costume, 
avant le règne de Louis XYI, par les robes à la 
Tronchin, par ces robes à la HoUandoise apportées 
en France, selon la chronique, par la belle M""® Pater. 
Elle fait fête à tout ce qui découvre sa taille, à tout 
ce qui lui ôte l'air « d'une mouche à miel ambu- 
lante (2) » ; et de là bientôt la vogue universelle des 
poUmaiseSy des circasstennes, des caracos, des lévites 

côté, des bouquets à mettre dans les cheveux, etc., et ces Agréments 
nommés fougères, à cause de leur parfaite ressemblance avec la plante 
de ce nom. (Dictionnaire historique de la ville de Paris et de ses envi- 
rons, par Hurtaut et Magny. 1779, vol. I.) 

(1) « Petite oie se dit fréquemment des rubans et garnitures et orne- 
ments qui rendent un habillement complet. Omatus adjecttu, La petite 
oie coûte souvent plus que Tbabit. L& petite oie consiste dans les rubans 
pour garnir le chapeau, le nœud d'épée, les bas, les gants , etc. Que 
vous semble de ma. petite oie? Molière. » (Dictionnaire de Trévoux.) 

(S) Les Goatemporainet, voL 1. 



S4t LA PBMMB 

et des chemises adoptés par les femmes de toutes les 
conditions, appropriés à chaque rang et dont le 
perpétuel changement vidait la bourse de tous les 
maris. Les caracos, pris aux bourgeoises de Nantes 
lors du passage du duc d'Aiguillon en 1768, arrivent 
les premiers. Porté d'abord très-long, puis coupé à 
l'ouverture des poches du jupon, le caraco, plissé 
dans le dos comme la robe à la française, n'est au 
fond que le haut de cette robe. C'est un costume de 
promenade que les femmes portent en tenant d'une 
main une haute canne d'ébène à pomme d'ivoire, 
en serrant de l'autre sous leur bras un petit chien 
au toupet relevé par une bouffette de faveur rose (4). 
Au caraco succède la polonaise galante et leste, 
portée comme petite toilette du matin ou de cam- 
pagne. La polonaise était une sorte de robe de des-, 
sus , agrafée sous le parfait contentement, retrous- 
sée par derrière, tantôt la queue épanouie, tantôt la 
croupe arrondie avec les ailes très-étendues. Géné- 
ralement on la faisait en taffetas des Indes à petites 
raies, garnie de gaze unie, d'un volant de gaze bouil- 
lonnée, et de sabots de gaze bouillonnée aux man- 
ches. Ajoutez à cette toilette un chapeau en tam- 
bour de basque, le collier de gaze à garniture frîsée, 
le nœud sur le devant : voilà la toilette complète. 
11 y avait encore la polonaise d'hiver, polonaise à 
poche et à coqueluchon décorée d'un grand vo- 
lant et de sabots k petits bonshommes. Un petit man- 

( 1^ Galerie des modes chez Esuvita et Rapilly. 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 848 

chon (i), un chapeau à la biscaïenne à trois plumes 
d'autruche, le cordon de montre sur le ventre, garni 
de boulettes de cheveux et d'or avec des apanages en 
breloque, accompagnaient celle-ci. Puis venait la 
polonaise à sein ouverty indiscrète et voluptueuse, 
laissant entrevoir la gorge à demi voilée par un 
fichu de gaze replié. A ces polonaises, il faut ajou- 
ter les demi-polonaises, ou polonaises à la liberté, 
que l'on copiait sur les bas de la robe inventés 
depuis longtemps par les dames de la cour, obligées 
par étiquette de paraître en public le matin : la 
demi-polonaise était simplement une jupe sur la- 
quelle on attachait une queue de polonaise retrous- 
sée à l'ordinaire, et qui donnait à une femme l'air 

(1) Les fourrures ont été un grand luxe des Parisiennes, au temps où 
la mode était d'arriver à TOpéra vêtue des plus superbes et des plus 
rares, et de les dépouiller peu à peu , avec un art de coquetterie. La 
vogue de la martre zibeline, de Thermine, du petit gris , du loup cer- 
vier, de la loutre , est indiquée dans les Étrermes fourrées dédiées aux 
jeunes frileuses. Genève, 1770. Les manchons ont toute une histoire, de- 
puis ceux que déconsidère un fourreur, en en faisant porter un par le 
bourreau, un jour d'exécution, — ce devait être des manchons à la jé- 
suite, des manchons qui n'étaient pas en fourrure et contre lesquels 
une plaisanterie du commencement du siècle, Requête présentée au pape 
par les maîtres fourreurs, sollicite Texcommunication, — jusqu'aux man- 
chons en poils de chèvres d'Angora, immenses manchons qui tombaient 
à terre, jusqu'aux petits manchons de la an du siècle, baptisés petit 
baril, comme la palatine était appelée chat. La mode des traîneaux 
alors fort répandue, ajoutait encore à la mode des fourrures. Une eau- 
forte de Caylus, d'après un dessin do Coypel fait vers le milieu du 
siècle , nous montre dans un traîneau posé sur des dauphins, — un 
de ces traîneaux que l'on payait dix mille écus, — une jolie dame toute 
habillée de fourrure, la tête coiffée d'un petit bonnet de fourrure à ai- 
-gnrette, emportée dans un traîneau que conduit , hissé par derrière, un 
cocher costumé à la Moscovite. A propos de fourrures apprenons que 
la palatine doit sa fortune et son nom à la duchesse d'Orléans , mère 
du régent , conïiae sous le nom de la princesse Palatine. 



844 LA PEMMR 

d'être habillée lorsqu'elle ne Tétait pas. La circas- 
sienne, taillée sur la soubreveste à longues manches 
de la Circassie, s'écartait peu du dessin de la polo- 
. naisê. On la faisait le plus généralement d'une robe 
de gaze à trois brandebourgs d'or, relevée par des 
bouquets de fleurs, ouvrant sur une jupe qui voilait 
une jupe de dessous de couleur différente : la cou- 
leur de cette jupe de dessous était rappelée par la 
pointe de la soubreveste. On ne jetait rien, ni man- 
telet, ni fichu, ni bouffante, sur cette toilette 
aérienne, faite pour les grandes chaleurs de l'été et 
livrant au regard le sein nu. Quelques élégantes y 
ajoutaient seulement un collier en or et cheveux 
tombant avec deux glands dans les brandebourgs. 
Pour la coiffure de ce costume, c'était un chapeau a 
la coquille ou au char de Vénus (1). Après les circas- 
siennes, les couturières retrouvaient la robe de la 
tribu consacrée à la garde de l'arche, la robe dont 
les plis balayaient le pavé du temple de Jérusalem (2), 
la lévite, simple fourreau quij enveloppait le corps 
en en dessinant les formes. La vicomtesse de Jau- 
court essayait de la relever par une queue bizarre- 
ment tortillée ; mais son invention faisait un tel 
attroupement au Jardin du Luxembourg que les 
suisses de Monsieur la priaient de sortir (3), et la 
lévite à queue de singe ne durait qu'un jour. Enfin 
paraissaient les chemises, cette mode qui semble être 

(1) Galerie des modes. 

(2) Tableau de Paris, par Mercier, vol. H. 

(3) Mémoires de la Rèpw\>U(^ue des lettres, vol. XVIL 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 345 

le premier essai et le commencement d'audace des 
modes du Directoire : les chemises à la Jésus, les 
chemises à la Floricourt, les chemises doublées en 
rose, avec lesquelles les femmes jouaient la nu- 
dité (1). 

Le goût de la France plane et vole alors sur 
l'étranger, sur toute TEurope. Toute l'Europe est à 
la française. Toute l'Europe est asservie et soumise à 
nos modes, tributaire de notre art, de notre com- 
merce, de notre industrie ; séduction, domination 
sans exemple du génie français que la Galerie des 
modes attribue non au caprice, mais « à l'esprit in- 
ventif des dames françoises pour tout ce qui con- 
cerne la parure et surtout à ce goût fin et délicat 
qui caractérise les moindres bagatelles échappées de 
leurs mains ». Toute l'Europe a les yeux tournés 
vers la fameuse poupée de la rue Saint-Honoré (2), 
poupée de la dernière mode, du dernier ajustement, 
de la dernière invention, image changeante de la 
coquetterie du jour figurée de grandeur naturelle (3), 
sans cesse habillée, déshabillée, rhabillée au gré 
d'un caprice nouveau, né dans un souper de petites 
maîtresses, dans la loge d'une danseuse d'Opéra ou 
d'une actrice du Rempart, dans l'atelier d'une bonne 
faiseuse (4). Répétée, multipliée, cette poupée 



(1) Correspondance secrète, vol. XIY^ 

(2) Tableau de Paris, vol. II. 

(3) Les Modes. Épitre à Beaulard. 

(4) Angola, vol. II. 



846 LA PBMMB 

modèle passait les mers et les monts ; elle était 
expédiée en Angleterre, en Allemagne, en Italie, en 
Espagne : de la rue Saint-Honoré, elle s'élançait 
sur le monde et pénétrait jusqu'au sérail. Et lorsque 
les journaux de modes se fondent, ces journaux 
spéculent bien plus sur cette clientèle de l'Europe 
que sur le public français. Leur ambition, leur espé- 
rance est de remplacer la poupée de la rue Saint- 
Honoré, et leur préface annonce « que, grâce à eux, 
les étrangers ne seront plus obligés à faire des pou- 
pées, des mannequins toujours imparfaits et très- 
chers qui ne donnent tout au plus qu'une nuance 
de nos modes (1). » 

Dans ce triomphe universel, tyrannique, absolu 
du goût français, quelle fortune des marchands, des 
marchandes, et des grandes faiseuses! Quel gou- 
vernement que celui d'une Bertin appelée par le 
temps « le ministre des modes» ! Et quelles vanités, 
quelles insolences d'artistes! Les anecdotes et les 
souvenirs du siècle nous ont gardé sa réponse à une 
dame, mécontente de ce qu'on lui montrait : « Pré- 
sentez donc à madame des échantillons de mon 
dernier travail avec Sa Majesté (^2) ; » et son mot 
superbe à M. de Toulongeon se plaignant de la 
cherté de ses prix : « Ne paye-t-on à Vemet que sa 
toile et ses couleurs (3)?» C'est le temps des grandes 
fortunes de la mode, le temps où l'on parle de la 



(1) Cabinet des modes, année 1786. 

(2) Mémoires de la République des lettres, vol. XYU. 

(3) Mélanges de M"* Necker, vol. m. 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 34? 

société de la marchande de rouge de la Reine, du 
cercle de M"® Martin au Temple (1). Nous entrons 
dans le règne des artistes en tout genre, des mo- 
distes de génie, aussi bien que des cordonniers 
sublimes, uniques pour monter un pied et le faire 
valoir, lui donner la petitesse, la grâce, la tournure, 
la « lesteté » si vantée, si goûtée, si souvent chantée 
par le dix-huitième siècle, le je ne sais quoi enfin 
de ce pied de M™* Lévêque, la marchande de soie à 
la Ville de Lyon, qui inspire à Rétif de la Bretonne le 
Pied de Fanchette{^), Du pied de la femme, l'adora- 
tion du temps va aux hommes qui la chaussent avec 
ces charmants souliers de toutes couleurs, à bouf- 
fettes, à languettes, à boucles, à broderies, avec ces 
souliers de droguet blanc aux fleurs d'or, ou ces 
sotiliers au venez-y -voir garni d'émeraudes (3). Et 
voulez-vous l'air, le train, le ton de ces ouvriers 
gâtés par la mode et qui n'ont plus d'autre modes- 
tie que l'impertinence d'un petit-maître? Allant 
commander chez l'un d'eux une paire de souliers 
pour une dame qui était à la campagne, le cheva- 
lier de la Luzerne est introduit dans un cabinet 
charmant. Il y admire une commode du travail le 



(1) Mémoires de la République des lettres, vol. XXXII. 

(2) M. Nicolas, par Rétif de la Bretonne, vol. XV. 

(3) Les Modes. — Le Venez-y-voir était la couture du talon. Les sou- 
liers, comme les robes, comme les chapeaux, recevaient leur ornemen- 
tation des choses et des événements politiques. C'est ainsi qu'en 1781, 
lors de la naissance du dauphin, en même temps que des dauphins 
remplaçaient au cou des femmes les Jeannettes enrichies de diamants, 
leurs souliers étaient décorés d'un nœud à quatre rosettes surmontées 
d*une couronne dans le centre de laquelle était un dauphin. 



Zê» LA FEMME 

plus riche, garni dans ses compartiments de po^ 
traits des premières dames de la cour : c'est la prin- 
cesse de Guéménée, c*est M^ de Qermont. Tandis 
qu'il s'extasie : « Monsieur, vous êtes bien bon de 
faire attention à ces choses-là, » dit en entrant, 
dans le négligé le plus galant, Tartiste, le grand 
Charpentier. Et comme M. de ki Luzerne s'exclame: 
« Ah! quel goût, quelle élégance ! — Monsieur, toos 
voyez, reprend Charpentier, c'est la retraite d*nn 
homme qui aime à jouir... Je vis ici en philosophe. 
Ma foi I Monsieur, il est vrai que quelques-unes de 
ces dames ont des bontés pour moi, elles me don- 
nent leurs portraits ; vous voyez que je suis recon- 
naissant, et que je ne les ai pas mal placés. » Pois 
sur le modèle de souliers que lui présente le cheva- 
lier : « Ahl je sais ce que c'est, je connais ce joli 
pied, on ferait vingt lieues pour le voir; savez-voas 
bien qu'après la petite Guéménée, votre amie a le 
plus joli pied du monde? » Et comme le chevalier 
va se retirer : « Sans façon, si vous n'êtes pas en- 
gagé, restez à manger la soupe. J'ai ma fentmie qui 
est jolie, j'attends quelques autres femmes de notre 
société fort aimables, nous jouons OËdipe après 
dîner... (1) » Et cette impertinence suprême. Char- 
pentier n'est pas seul à l'avoir, il la partage avec 
ses rivaux, avec Bourbon, le cordonnier de la rue 
des Yieux-Augustins qui fournit la cour et chausse 
le joli pied de M°® de Marigny. En habit noir, en 

(1) Mémoires d'un voyageur qui se repose, par Datens, vol. U. 



AU DIX-HUITIÈMB SIÈCLE. 849 

veste de soie, en perruque bien poudrée, il faut en- 
tendre celui-ci dire à une grande dame : « Vous 
avez un pied fondant, M°® la marquise... » Et de 
quel air, il prend le soulier fait par son devancier et 
lance le mot de mépris : « Mais où avez-vous été 
chaussée (1)? » 

Qu'est pourtant cet orgueil, cette fortune du cor- 
donnier du dix-huitième siècle, auprès de Torgueil 
et de la fortune du coiffeur? C'est une vanité, une 
importance non-seulement d'artiste, mais d'inven- 
teur, qui semble dépasser les prétentions de l'artiste 
en chaussure de toute la hauteur qu'il y a du pied à 
la tête de la femme. Le coiffeur I II se juge, il s'ap- 
pelle « un créateur » dans ce temps où, de toutes 
les modes, la mode des cheveux est celle qui vieillit 
le plus vite, — si vite que Léonard avait pris l'habi- 
tude de dire autrefois pour hierl 

En 1714, à un souper du Roi à Versailles, les deux 
dames anglaises dont on allait copier les paniers, 
attiraient les regards du Roi avec leurs coiffures 
basses qui avaient fait scandale et manqué de les 
faire renvoyer. Il tombait de la bouche du Roi 
que si les Françaises étaient raisonnables, elles ne se 
coifl'eraient pas autrement. Le mot était recueilli ; 
et la nuit se passait à retrancher aux coiffures trois 
étages de cornettes ; on ne leur en laissait qu'un 
qu'on abaissait encore , de façon que le lendemain 
les femmes de la cour assistaient à la messe du Roi 

(1) Les Contemporaines, vol XII. — Tableau de Paris, vol. XI. 



350 LA FEMME 

avec des coiffures à la mode anglaise, sans souci du 
rire des dames à haute coiffure qui n'étaient pas dans 
le secret de la veille. Un compliment adressé par le 
Roi, au sortir de la messe, aux dames qui avaient 
fait rire achevait la métamorphose de la cour : 
toutes les hautes coiffures disparaissaient (1). 

Les femmes étaient amenées par cette mode des 
coiffures basses à se faire couper les cheveux à trois 
doigts de la tête. Elles rejetaient leur cornette, rat- 
tachant seulement avec des épingles au haut de la 
tête très en arrière, et se faisant friser en grosses 
boucles à l'imitation des hommes ; elles appelaient | 
à les coiffer des perruquiers d*hommes. M"* de 
Genlis se trompe, lorsqu'elle parle de Larseneor 
comme du premier coiffeur qui coiffa des femmes 
se résignant à laisser la main d'un homme toucher 
à leurs cheveux le jour de leur présentation. Larse- 
neur eut un précurseur, un précurseur célèbre 
appelé d'un nom prédestiné ; Frison, mis au jour 
par M°® de Cursay, mis en vogue par M"" de Prie; 
Frison, le perruquier à la mode, l'habile homme 
qui avait seul la confiance des femmes de la cour, le 
coiffeur par excellence auquel s'adressait la Dodun, • 
la femme du contrôleur général, enflée de son mar- 
quisat tout frais, le marquisat d'Herbault; et se mo- 
quant de la chanson : 



(1) Mémoires de Maurepas, vol. III. Saint-Simon nous apprend qu'en 
1719 les femmes portaient des coiffures qu'on appelait commodes, qui ne 
s'attachaient point et qui se mettaient comme def bonnets de nuit 
d'hommes. 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 351 

La Dodiin dit à Frison : 

Coiffez-moi avec adresse, 

Je prétends avec raison 

Inspirer de la tendresse. 
Tignonnez, tignonnez, bichonnez-moi, 

Je vaux bien une duchesse, 
Tignonnez, tignonnez, bichonnez-moi , 

Je vais souper chez le Roi ! 

Et ce Frison, qui ne fit pas d'élèves, fit tant de 
jaloux qu'on vit Guigne, le barbier du Roi, se dégui- 
ser en laquais de M""® de Resson pour surprendre 
son secret et le voir à l'œuvre ; mais Frison le recon- 
nut, et le mystifia en coiffant la dame le plus mal 
qu'il put (1). A Frison succède Dagé, lancé par 
M"* de Châteauroux, protégé par la Dauphine, belle- 
fille de Louis XV, Dagé à qui M"*® de Pompadour fut 
obligée de faire des avances pour obtenir d'être 
coiffée par lui. Ce fut lui qui répondit à la favorite 
lui demandant la raison de sa réputation : « Je coif- 
fais Vautre^ » un mot qui fit fortune dans l'entou- 
rage delà Dauphine (2). 

Ce grand succès, cette gloire des premiers coif- 
feurs de dames furent, il faut le dire, achetés à peu 
de frais, et l'on exigea des coiffeurs de la fin du 
dix-huitième siècle de bien autres talents que les 
talents de Frison, tournant sans cesse dans le même 
cercle de simplicité, ne s'exerçant que sur des 
coiffures sans apprêt, et se pliant presque servile- 

(1) Mémoires de Maurepas, vol. n. 

(2) Mémoires historiques et politiques da règne de Louis XVI , par 
Soulavie. Paris, an X, vol. I. 



352 LA FEMME 

ment à la nature. En effet, pendant tout le commen- 
cement du dix-huitième siècle, Tarrangement de lu 
tête est presque stationnaire (i) : il consiste presque 
uniquement dans une coiffure basse aux boucles 
frisées sur laquelle on jette une plume, un diamant, 
un petit bonnet à plumes pendantes (â). L'abandon 
des boucles frisées et une élévation presque insen- 
sible de la coiffure qui reste plate, c'est tout le 
changement qu'y amène le temps, jusqu'à la venue 
du révélateur qui commence la grande révolution 
des modes de la tête : Legros paraît. De la cuisine, 
des fourneaux du comte de Bellemare, il s'élève à 
cette académie où il tient trois classes, où il montre, 
pour valets de chambre, femmes de chambre, coif- 
feuses, cet art de coëffer à fond, auquel on se faisait 
la main sur la tête de jeunes filles du peuple qu'on 
payait vingt sols (3). Dès 1763, il s'annonce, il affiche 
ses principes avec trente poupées toutes coiffées 
exposées à la foire Saint-Ovide. En 1765, cent pou- 
pées exposées chez lui montrent comme le corps de 

(1) Une de ces rares gravures de modes gravées par Caylus, d*après 
Coypel, nous montre cependant, à la date de mai 1726, une femme en- 
tourée de têtes à perruques, coififées différemment et étiquetées Dot' 
meuse, Grande Coiffure, Papillon, Équivoque, Vergette, Maron. (Cabinet 
des Estampes. Histoire de France.) — Les Causeries d'un eurieuXf de 
M. Feuillet de Conches , disent que, vers 1740 , la Française se prit de 
passion pour les cheveux coupés courts et roulés en boucle, autour de 
la tête, en façon de perruque : une coiffure appelée par 4es plaisants 
mirliton. 

(2) DainB le Becueil de coiffures du costume actuel français nous ttaii^oia 
comme coiffure, de 1740 à 1750, des cheveux roulés sous un petit bon- 
net à barbes pendantes. Caraccioli nomme en 1759 des ooiiffkires qui 
l'appelaient des lézardes et des séduisantes. 

(3) Tableau de Paris par Cercler. 



AU DIX-HUITIËMR SIÈCLE. 353 

doctrine de ce nouvel art basé sur la proportion de 
la tête et Tair du visage. La même année, il publie 
son Art de la coeffure des dames françaises, où il se 
vante de Tinvention de quarante-deux coiffures ap- 
plaudies par la cour et la ville, et où il démontre 
par vingtr-huit estampes tous les heureux contrastes 
que peuvent faire, avec un tapé dans la coiffure 
encore basse et aplatie, les boucles biaisées, les 
boucles en marrons, les boucles brisées, les boucles 
en béquilles, les boucles frisées imitant le point, de 
Hongrie, les boucles renversées, les boucles en 
coquilles, les boucles en rosette, les boucles en 
colimaçon (1), coiffures maigres et compliquées qui 
semblent faire descendre une dragonne et ses deux 
boucles déroulées sur une épaule d'une tête d'impé- 
ratrice romaine à petites frisures. Mais c'est un 
essor qui commence , c'est le premier vol de la 
mode nouvelle, c'est le point de départ des inven- 
tions et des théories qui vont approprier la parure à 
ce nouveau caractère de la grâce, la physionomie de 
chaque femme. Une philosophie de la toilette va 
donner à la coquetterie des conseils et des lois 
d'esthétique. Le siècle est en train de découvrir que 
la toilette d'une belle femme doit être entièrement 
épique, épique comme la Muse de Virgile, débarras- 
sée de toute espèce de chiffon, de tout pompon- 
nage, de tout ce qui ressemble aux concetti moder- 

(1) Livre d'estampes de Tart de la coeffure des dames françoises gra- 
vées sur les dessins originaux, d'après mes accommodages, par Legros, 
coiffeur de dames. Paris^ 1765. U a paru des suppléments. 



854 LA FEMME 

nés, aosolument contraire en un mot à la toilette 
de la jolie femme. Que le charme d'une femme 
vienne d*un certain air, d'un rien répandu dans 
toute sa personne, de ce qu'on est convenu d'ap- 
peler «le je ne sais quoi », elle est indigne de 
plaire, si elle ne cherche toutes les fantaisies sus- 
ceptibles d'agrément, si elle ne montre dans son 
ajustement tantôt le goût du sonnet, tantôt le goût 
(lu madrigal ou du rondeau, et le piquant même de 
répigramme, toutes les grâces du petit genre faites 
pour sa mine chiffonnée et ses yeux sémillants (1). 

En 1763, la môme année où Legros exposait ses 
poupées à la foire Saint-Ovide, paraissait VEnciclo- 
pédie carcassïère, ou tableau des coiffures à la mode 
gravées sur les desseins des petites-maîtresses de Pans, 
un petit livre devenu aujourd'hui une rareté. Était-ce 
une ironie que ce livre baroque qui avait pour sous- 
titre : Introduction à la connoissance intime des al- 
longes, pompons, papillottes, blondes, marlts, carmin, 
blanc de céruse, mouches, grimaces pour pleurer, grt- 
mnces pour rire, billets doux, billets amers et toute far- 
tillerie de Cupidon, L'Encyclopédie carcassière était 
ornée de quarante-quatre coiffures dont les plus co- 
pieuses étaient : à la Cabriolet, à la Maupeou, à k 
Baroque^ à tAccouchéCy à la Petit-Cceur, à la Pomptt- 
dour, à la Ckausse-TVappe, à la Jamais vu. 

Ainsi renouvelé dans son principe, l'art de la coif- 
fure devient le champ des imaginations et des émo- 

(1) CorrospoadaïkCtt de Orimm, vol, CL 



▲U DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 855 

lations. On voit se lever la célébrité d*un autre 
coiffeur de dames , Frédéric , qui fait une terrible 
concurrence à Tex-cuisinier, dont les dames du grand 
air n*ont jamais voulu reconnaître le goût; d'ailleurs 
elles lui gardent rancune d'avoir révélé qu'elles per- 
daient une grande partie de leurs cheveux par leur 
paresse à peigner leur chignon natté, gardé par elles 
souvent huit ou quinze jours sans un coup de peigne. 
Les coiffures de Legros sont bientôt abandonnées 
aux filles, aux courtisanes, et Legros lui-môme dis- 
parait au milieu de tous les coiffeurs en veste rouge, 
en culotte noire, en bas de soie gris (1) qui percent, 
remplissent Paris, coiffent à Versailles. La vogue en 
est si grande, le nombre en croît tellement que le 
corps des perruquiers en possession du privilège de 
coiffer les dames fait mettre à l'amende et empri- 
sonner plusieurs coiffeurs. Aussitôt paraît un Mé- 
moire des coiffeurs des dames de Paris contre la com- 
munauté des maîtres barbiers, perruquiers, baigneurs^ 
étuvistes, mémoire assimilant l'art libéral du coiffeur 
de dames à l'art du poète, du peintre, du statuaire, 
énumérant tout ce qu'il lui faut de talents, « de 
science du clair obscur » , de connaissance des 
nuances, pour concilier la couleur de raccommo- 
dage avec le ton de chair, pour distribuer les ombres, 
pour donner plus de vie au teint, plus d'expression 
aux grâces. Ce mémoire où les coiffeurs se récla- 
maient d'un astre, la chevelure de Bérénice, était 

(1) Galerie des modes, par Esnauts et Rapilljr. 



$56 LA FEMME 

appuyé par un poôme : VArt du coiffeur des dames 
contre le méchanïsme des perruquiers à la toilette de 
Cythere, 1765, qui demandait qu'on laissât croupir 
les perruquiers, « ces mécaniques ouvriers, dans la 
crasse, 

Entre le savon et la tignasse. » 

Suivait bientôt un second mémoire où les coiffeurs 
des dames de Paris, se portant au nombre de 1,200, 
et se donnant le titre de « premiers officiers de la 
toilette d'une femme » , arguaient contre les perru- 
quiers de la fréquence de changement des garçons 
perruquiers passant à chaque instant d'une boutique 
à une autre, et ne présentant par là nulle garantie 
suffisante pour un ministère de confiance tel que le 
leur. La querelle devenait un gros procès dans lequel 
entraient jusqu'aux coiffeuses. Un mémoire se pu- 
bliait à Rouen oti les Coëffeuses, bonnetières et enjo- 
h'veuses, réclamant l'exécution des statuts rédigés en 
leur faveur l'an 1478, déclaraient hautement qu'il y 
avait profanation à laisser les mains d'un perruquier 
toucher à une tête de femme. Le parti des coiffeurs, 
grandissant chaque jour, soutenu par les femmes, 
par toutes les élégantes de Paris (1), remportait à la 
fin une victoire éclatante : une Déclaration donnée 
à Versailles et enregistrée au Parlement, laissant 

(1) Mémoires de la République des lettres, vol. IV. — Le Parfait ou- 
vrage ou Essai sur la cofiffure , traduit du persan par le sieur TAlle- 

mand, cofiffeur, neveu du sieur André, perruquier A Césarée^ 

1776. 



AU DIX-HUITIÈMB SIÈCLE. 357 

subsister les coiffeuses pour le peuple et la bour- 
geoisie, agrégeait six cents coii^eurs de femmes à la 
communauté des maîtres barbiers et perruquiers. Et 
pour ramener les coiffeurs à ce nombre fixe de six 
cents, pour les empêcher de mettre sur leurs en- 
seignes : Académie de coiffure, il faudra bientôt un 
Arrêt du Conseil (1). 

Pendant cette grande lutte, Legros était mort. Il 
avait été étouffé sur la place Louis XY dans les 
fêtes données pour le mariage de Marie-Antoinette ; 
Paris ne l'avait guère plus regretté que sa femme, et 
le nom de Léonard, le nom de Lagarde, le Traité 
des principes de fart de la coiffure des femmes par Le- 
fèvre, achevaient Toubli de son nom et de son livre 
en ouvrant la nouvelle ère de la coiffure française. 
Imaginez la plus étourdissante, la plus folle, la plus 
inconstante, la plus extravagante des modes de la 
tête, une mode ingénieuse jusqu'à la monstruosité, 
une mode qui tenait de la devise, du sélam, de l'allu- 
sion, de Tà-propos, du rébus et du portrait de fa- 
mille; imaginez cette mode, le prodigieux pot-pourri 
de toutes les modes du dix-huitième siècle, travail- 
lée, renouvelée, sans cesse raffinée, perfectionnée, 
maniée et remaniée tous les mois, toutes les se« 
maines, tous les jours, presque à chaque heure, par 
rimagination des six cents coiffeurs de femmes, par 
l'imagination des coiffeuses, par l'imagination de 
la boutique des Traits galants, par l'imagination de 

(l) Mémoires de la République des lettres, vol. X. 






858 LÀ FEMME 

toutes ces marchandes de modes qui doivent donner 
du nouveau sous peine de fermer boutique I Ce qui 
vole dans le temps, ce qui passe dans Tair, Tévénd- 
ment, le grand homme de l'instant, le ridicule cou- 
rant, le succès d'un animal, d'une pièce ou d'une 
chanson, la guerre dont on parle, la curiosité à la- 
quelle on va, réclair ou le rien qui occupe une société 
comme un enfant, tout crée ou baptise une coiffure. 
On est loin du temps où la mode s'espaçait d'années 
en années, où il fallait la fondation du Courrier de 
la mode (1 768) pour tirer de titres d'opéras-comiques 
trois bonnets en un an, les bonnets à la Clochette^ à 
la Gertrude, à la Moissonneuse {[), Au temps où nous 
sommes, à la mort de Louis XV, qu'est-ce que trois 
coiffures pour toute une année? A chaque coup 
de vent on voit changer les noms et les formes de 
ces manières d'architectures qui grandissent tou- 
jours aux grands applaudissements des hommes. 
Les hautes coiffures, au jugement du temps, prêtent 
une physionomie aux figures qui n'en ont point; 
elles atténuent les traits, elles arrondissent la forme 
trop carrée du visage des Parisiennes, qu'elles al- 
longent en ovale , et dont elles voilent l'irrégularité 
ordinaire (2). 



(1) En 1772, dans VÉloge des coiffures adressé tsux darnes^ le cheva- 
lier de l'ordre de Saint-Michel , après une longue énumération de coif- 
fures, dit n'avoir fait usage que du trente-neuvième cahier des coif- 
fures à la mode u qui contient seul 6 estampes, et chaque estampe 
16 figures : total pour un seul cahier, 96 manières de se coiffer et pour 
les trente-neuf cahiers, 3,744 modes, seulement pour la tête », 

(2) Correspondance de Grimm, vol. V. 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 859 

L'allégorie règne dans la coiffure qui devient un 
poème rustique, un décor d'Opéra, une vue d'op- 
tique, un panorama. La mode demande des parures 
de tête aux jardins, aux serres, aux vergers, aux 
champs, aux potagers, et jusqu'aux boutiques d'her- 
boristerie : des groseilles, des cerises, des pommes 
d'api, des b igarreauxet même des bottes de chien- 
dent jouent sur les cheveux ou sur le bonnet des 
femmes. La tête de la femme se change en paysage, 
en plate-bande, en bosquets où coulent des ruisseaux, 
où paraissent des moutons , des bergères et des ber- 
gers, n y a des bonnets au Parterre, au Parc an- 
glais {i). Cette folie prodigieuse des acoommodages 
composés, machinés, arrangés en tableaux, dessinés 
en culs-de-lampe de livres, en images de villes, en 
petits modèles de Paris, du globe, du ciel, le coiffeur 
Duppefort la peint d'après nature dans la comédie 
des Panaches, lorqu'il parle d'élégantes voulant avoir 
sur la tête le jardin du Palais-Royal avec le bassin, 
la forme des maisons, sans oublier la grande allée, 
la grille et le café ; lorsqu'il parle de veuves lui de- 
mandant un catafalque de goût et des petits Amours 
jouant avec des torches d'hyménée, de femmes dé- , 
sirant porter tout un système céleste en mouve- 
ment ; le soleil, la lune, les planètes, l'étoile pous- 
sinière et la voie lactée ; d'amantes qui veulent se 
montrer aux yeux de leur amant coiffées d'un bois 
de Boulogne garni d'animaux, ou d'une revue de la 

U) Corrtipondance secrète, vol. I, — Les ModM* 



360 LA FEMME 

Maison du Roi (1). Et comment crier à TexagérâtioD, 
à la caricature? Ne dit-on point que Beaulard vienl 
d'imaginer et de mettre sur la tête de la femme d*uii 
amiral anglais la merl une mer de Lilliput, faite de 
bouillons de gaze, une mer avec une flotte micros- 
copique, bâtie de chiffons, Tescadre de Brimborion! 
Et ne voit-on point au commencement de 4774 dans 
les salons, dans les spectacles, cette coiffure in- 
croyable, « infiniment supérieure, disait le temps, à 
toutes les coiffures qui Font précédée par la multi- 
tude de choses qui entrent dans sa composition et 
qui toutes doivent toujours être relatives à ce qu'on 
aime le plus ; » ne voit-on pas cette coiffure du 
cœur, le Pouf au sentiment ? Décrivons , pour en 
donner l'idée, celui de la duchesse de Chartres. Au 
fond est une femme assise dans un fauteuil et tenant 
un nourrisson, ce qui représente monsieur le duc 
de Valois et sa nourrice. A droite on voit un perro- 
quet becquetant une cerise, à gauche un petit nègre, 
les deux bêtes d'affection de la duchesse. Et le tout 
est entremêlé des mèches de cheveux de tous les 
parents de madame de Chartres , cheveux de son 
mari, cheveux de son père, cheveux de son beau- 
père, du duc de Chartres, du duc de Penthièvre, du 
duc d'Orléans (2) ! La vogue est aux coiffures par- 
lantes : voici, à la mort de Louis XV, les coiffures à 
la Circonstance qui pleurent le Roi au moyen d'un 

(1) Les Panaches ou les Coiffures à la mode. Comédie en un acte té- 
présentée sur le grand théâtre du monde. Londres, 1778. 

(2) Mémoires <?e Xa RéDiibU(:iue des lettres, vol. VII. 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 361 

• 

cyprès et d'une corne d'abondance posée sur une gerbe 
de blé ; voici les coiffures à V Inoculation où le triom- 
phe du vaccin est figuré par un serpent, une mas- 
sue, un soleil levant et un olivier couvert de fruits (1) ! 
n semble que la France en ces années soit jalouse 
des inventions de la vieille Rome, des trois cents 
coiffures de la femme de Marc-Aurèle. Essayez de 
compter celles qui ont laissé un nom : les coiffures 
à la Candeur^ à la Frivolité, le Chapeau tigré, la Bai- 
gneuse j coiffure des migraines, le bonnet au Colisée, 
à la Gabfnelle de Vergy, à la Corne d'abondance^ le 
bonnet au Mystère, le bonnet au Becquot, le bonnet 
à la Dormeuse, à la Crête de coq, le Chien couchant, le 
chapeau à la Corse, à la Caravane, le pouf à la Puce, 
le pouf à r Asiatique, la coiffure aux Insurgents figu- 
rant un serpent si bien imité que le gouvernement, 
pour épargner les nerfs des dames , en défendait 
l'exposition (2). C'est le casque anglais orné de perles, 
le bonnet à la Pouponne, le bonnet au Ba^ceau d'à- 
mur, à la Bastienne, le bonnet à la Crèche, le bonnet 
d la Belle-Poule qui portait une frégate, toutes voiles 
dehors; la coiffure à la Mappemonde qui dessinait 
exactement sur les cheveux les cinq parties du 
monde, la Zodiacale qui versait sur un taffetas bleu 
Céleste le ciel, la lune et les étoiles, et l'Aigrette-pa- 
f^asol qui s'ouvrait et garantissait du soleil. Ce sont 
les coiffures à la Minerve, à la Flore, à toutes les 
déesses de l'antiquité, les coiffures baptisées par 

(1) Correspondance secrète, vol. I. 

(2) Mémoires do la Répabliaue des lettres, vol. X. 



302 LA FEMME 

Colombe , par Raucourt , par la Granville , par la 
Cléophile, par Voltaire et par Jeannot des Variétés 
amusantes. Et il y a encore la Parnassienne^ la Chi- 
noise, la CalypsOy la Thérèse qui est la coiffure de 
transition entre la coiffure de Tâge mûr et celle de 
la vieillesse, la Syracusaine, les Ailes de papillon, la 
Voluptueuse, la Dorlotte, la Toque chevelue {i); enfin 
cette coiffure qui tue les mantelets et les coquela- 
chons : la Calèche, dont la fille de Diderot, encore 
enfant, expliquait si bien les avantages à son père. 
(( Qu*as-tu sur la tête, demandait le père, qui te rend 
grosse comme une citrouille? — C'est une calèche. 
—Mais on ne saurait te voir au fond de cette calèche, 
puisque calèche il y a. — Tant mieux : on est plus 
regardée. — Est-ce que tu aimes à être regardée?— 
Cela ne me déplaît pas. — Tu es donc coquette? — 
Un peu. L'un vous dit : Elle n'est pas mal ; un autre: 
Elle est jolie. On revient avec toutes ces petites dou- 
ceurs-là, et cela fait plaisir. — Ah çal va-t'en vite 
avec ta calèche. — Allez, laisseia-nous faire, nous 
savons ce qui nous va, et croyez qu'une calèche a 
bien ses petits avantages. — Et ces avantages? '- 
D'abord, les regards partent en échappade ; le haut 
du visage est dans l'ombre ; le bas en paraît plus 
blanc ; et puis l'ampleur de cette machine rend le 
visage mignon (2). » 

(1) Galerie des modes, chez Esnauts et Rapilly. ~ Manuel des toÙeVM* 
~ Eloge des coiffures adressé aux dames par un chevalier de l*ordri 
de Saint-Michel, 1782. 

(2) Mémoires, Correspondance et Ouvrages inédits de Diderot. G^T* 
nier, 184i, vol. U. 



AU PIX-HUITIÈME SIÈCLE. 863 

Un moment cette furie des coiffures extravagantes 
était menacée, arrêtée par la vogue du hérisson, une 
coiffure relativement simple qui cerclait d'un simple 
ruban les cheveux relevés et se dressant en pointes. 
Mais aussitôt les modistes effrayées, les boutiques 
désertes, redoublaient d'efforts et d'étalages (4). La 
mode repartait plus folle et faisait monter à deux 
cent trente-deux livres un chignon fourni par le 
perruquier de l'Opéra àlaSaint-Huberti (2). C'étaient 
de nouvelles surcharges, de prodigieux empanache- 
ments qui enrichissaient les plumassiers (3), qui leur 
valaient d'un seul coup, d'une seule ville de l'étran- 
ger, de Gênes où la duchesse de Chartres montrait 
868 panaches, une commande de 50 mille livres (4). 
Les échafaudages de cheveux montaient et mon- 
taient encore : ils arrivaient à dépasser en hauteur 
ces coiffures à la Monte-au-del, figurées sur de grands 
mannequins exposés en août 4772 dans un café de 
la foire Saint-Ovide, qui avaient tant donné à rire 
au peuple accouru (5). C'est l'époque des coiffures 
si naajestueusement monumentales que les femmes 
sont obligées de se tenir pliées en deux dans leurs 
carrosses, de s'y agenouiller même ; et les carica- 
tures françaises et anglaises exagèrent à peine en 
montrant les coiffeurs perchés sur une échelle pour 
donner le dernier coup de peigne et couronner leur 

(1) Correspondance secrète, vol. IV. 

(2) Revue rétrospective, vol. VIII. 

(3) Tableau de Paris, par Mercier, vol IX. 

(4) Mémoires de la République des lettres, vol. IX. 

(5) Id., vol. XXIV. 



364 LA PEMMX5 

œuvre. A peine si les portes d'appartements sont 
assez élevées pour laisser passer ces édifices ambu- 
lants qui sont à la veille de faire brèche partout où 
ils passent, quand Beaulard remédie à tout par un 
trait de génie : il invente les coiffures mécaniques 
qu'on fait baisser d'un pied en touchant un ressort, 
pour passer une porte basse, pour entrer dans un 
carrosse; coiffures qu'on appelle à la grand'mèref 
parce qu'elles préservent des réprimandes des grands 
parents : une jeune personne se présente à eux, le 
ressort poussé, la coiffure basse ; puis le dos tourné 
à la vieille femme, « à la fée Dentue », comme dit 
le temps, la coiffure en un clin d'œil remonte d'un 
pied, ou même de deux(l). 

Beaulard I ne passons pas devant ce grand nom 
sans nous y arrêter un moment. Il est en ce temps 
le modiste sans pareil, le créateur, le poëte qui mé- 
rite l'honneur de la dédicace du poëme des Modes 
par ses mille inventions et ces délicieuses appella- 
tions de fanfioles, qu'on dirait apportées de Cythère 
par le chevalier de Mouhy ou Andréa de Nerciat : 
les rubans aux soupirs de Vénus, les diadèmes arc-en- 
ciel, le désespoir d'opale, l'instant, la conviction, la 
marque d'espoir, les garnitures à la composition hon- 
nête, à la grande réputation, au désir marqué^ aux 
plaintes indifférentes, à la préfé7*ence, au doux sourire, 
à l'agitation, et l'étofFe soupirs étouffés garnie en re- 
grets inutiles, sans compter toutes les nuances com- 
binées, disposées, imaginées par son goût, sortant 

(1) Les Modes. Épître & Beaulard. 



AU DIX-HUITIBMB SIECLE. 965 

dé cette boutique assiégée d*où partent les couleurs 
qu'il faut porter, la couleur vive berghe, la couleur 
Classe de nymphe émue, la couleur entrailles de petit' 
maître (i)\ 

Car au milieu de cette mode qui change, roule et 
se déplace sans cesse, il y a de temps en temps 
comme de grands courants de couleur qui passent 
et pèsent sur elle. Un ton règne tout à coup partout. 
C'est tantôt la couleur boue de Paris, tantôt la cou- 
leur merde d'oie (2), tantôt la couleur puce, une couleur 
qu'il suffit de porter en 1775, au dire de Besenval, 
pour faire fortune à la cour, une couleur rappelée à 
toutes les pages de Vulsidor et Zulménie, le roman 
de Dorât, une couleur nommée par Louis XVI, et 
multipliée par l'imagination des teinturiers en toutes 
sortes de nuances et de dérivés : ventre de puce en 
fièvre de lait, vieille puce, jeune puce, dos, ventre, 
cuisse, tête de puce (S), 

Mais voilà qu'au plus beau moment de son 
triomphe, la couleur puce est tuée par la couleur 
cheveux de la Reine, une couleur qui naît d'une com- 
paraison délicate trouvée par Monsieur à propos de 
satins présentés à Marie-Antoinette. Sur le mot de 

(1) Les Modes. — Les Numéros, troisième partie. — La Matinée, la 
Soirée, la Nuit des boulevards. Ambigu de scènes épisodiques. 1776. 

(3) Correspondance secrète, vol. X. 

(4) Les Numéros. Troisième partie. — Voir dans VAlmanach svelte» 
1779, Torigine de la mode de cette couleur, dans l'exclamation de cette 
femme considérant « sur son ongle d'un blanc animé , bordé d'incarnat 
plus vif, » le cadavre de la bestiole sans vie : « Voyez, mesdames, la 
couleur de cette puce ! C'est un noir qui n'est pas noir, c'est un brun 
qui est trop brun, mais voilà en vérité une couleur délicieuse » 

Si. 



366 liA FEMME 

Monsieur, une mèche d'échantillon de ces jolis che- 
veux blond cendré est envoyée aux Gobelins, à Lyon, 
aux grandes manufactures; et la nuance, pareille à 
l'or pâle, que les métiers renvoient, habille pendant 
tout un an la, France aux couleurs delà Reine (1). 
Ce n'est pas la seule invention de la mode à laquelle 
la grâce de Marie -Antoinette sert de marraine et 
donne la fortune. Dès son arrivée en France, elle 
avait fait adopter, sous le nom de coiffure à la Dau- 
phïne, cette coiffure qui donnait à la chevelure élevée 
et s'épanouissant au-dessus du front l'apparence 
d'une queue de paon (2), En 1776, les femmes se 
disputaient la coiffure appelée le Lever de la Reine 
et le Pouf à la Berne (3). Les fichus larges et bouf- 
fants, les fichus que l'on comparait à des pigeons 
pattus, se taillaient sur les fichus portés parla Reine 
à ses relevailles de couches. Le nom de la Reine 
était donné à une robe qu'inventait Sarrazin, «cos- 
tumier de Leurs Altesses Nosseigneurs les Princes 
et directeur ordinaire du salon du Colisée » ; et lors- 
qu'elle avait un second fils, cette robe prenait une 
garniture au Nouveau Désiré, Enfin aux brocarts, 
aux pompons, aux plumets, à la folie d'ornements 
du grand habit de cour, elle faisait succéder, par 
l'influence de son exemple, la mode des volants de 
dentelles étages sur une robe de satin uni (4). 

(1) Mémoires de la République des lettres, vol. VIII. 

(2) Manuel des toilettes. 

(3) Recueil des coiffures. — En 1871, après ses couches, elle mettra 
encore à la mode, avec ses cheveux coupés, la coiffure à l'enfant, 

(4) Galerie des modes, chez Esnauts et Rapilly. 



▲U DIX-HUITIÈME SIÈCLE, 867 

Vers 1780, une grande révolution s'accomplit dans 
la mode : la révolution de la simplicité, au milieu 
de laquelle Walpoole, passant dans une voiture dé-. 
Corée de petits Amours se fait à lui-môme Teffet dq 
grand-père d'Adonis. A côté des hommes abandon^ 
nant l'usage de l'habit à la française, du chapeau 
sous le bras, de l'épée au côté, et ne se montrant 
plus guère dans ce grand costume qu'aux assem^ 
blées d'apparat et de noces, aux bals parés, aux repas 
de cérémonie, les femmes quittent les robes de 
grande parure. Se couvrant la gorge et le col, elles 
coupent ces queues de robes qui traînaient d'une 
aune derrière elles. Elles mettent à bas les grands 
paniers ; et c'est à peine si, pour se donner une cer» 
taine ampleur, elles portent de petits coudes aux 
poches. Le costume, la toilette n'est plus un décor 
magnifique, plein d'enflure, majestueux par le déve- 
loppement et l'extravagance d'ornements ; la femme 
renonce même aux échafaudages de cheveux, elle se 
coiffe en bonnet, et, de toute l'ancienne toilette 
française, elle ne garde que le corjos. Le renouvelle^ 
ment est complet. Il va de la tête aux pieds. Sur la 
tête, la femme ne porte plus une livre de poudre 
blanche. Elle s'est enfin laissé persuader que cette 
profusion de poudre grossit et durcit les traits, 
qu'elle affadit le visage des blondes, qu'elle noircit le 
teint des brunes. Et ce n'est plus, dans les coifTures, 
qu'un soupçon de poudre, encore atténué, éteint 
avec de la poudre blonde ou rousse. Enfin, dernier 
changement qui désole Rétif de la Bretonne, les 



I 



368 LA FEMME 

femmes ne portent plus de souliers à hauts talons. 
Qui sait si la mode n'a pas été touchée de Tobserva- 
tion de Tanatomiste Winslow, que les hauts talons 
font remonter le mollet trop haut chez les femmes 
du monde, déplacement qui n'a pas lieu chez les 
danseuses, usant de souliers plats? Des souliers 
plats, c'est le nouveau goût de la femme faisant suc- 
céder à sa démarche voluptueuse et balancée parles 
mules, la démarche courante et Tallure cavalière 
de l'homme. La mode féminine ne s'ingénie plus 
qu'à être simple. Elle ne fait plus travailler les cou- 
turières et les tailleuses que sur la mode masculine 
ou la mode anglaise, ses deux patrons de simplicité. 
Ce ne sont plus que robes simples, les chemises, les 
robes à l'anglaise ^ à la turque , à la aréole, à lajansé- 
niste, et les robes à la Jean-Jacques Rousseau « ana- 
logues aux principes de cet auteur » , robes de burat 
avec une alliance d'or au cou. Les cheveux s'ar- 
rangent en catogan, à la conseillère, en manière de 
perruques d'hommes de robe ; et sur les cheveux, 
plus de lourds chapeaux, mais seulement une guir- 
lande de roses. La redingote, le gilet coupé, et la 
cravate au col en guise de mouchoir, tel est le cos- 
tume courant, à cette heure où la tenue du matin 
devient la tenue de la journée, où les femmes se 
présentent en casaquins à l'audience des ministres. 
La cour elle-même, la femme de cour est obligée de 
céder à ce grand mouvement de simplicité. Elle ne 
porte plus que des paniers moyens, des garnitures 
de jupes, des manches posées à plat et ne formant 



AU DIX-HUITIËME SIÈCLE. 369 

qu'un seul falbala; on lui voit même, innoTation 
inouïe, un jupon et un corset qui ne sont pas de la 
même couleur. Des mères, la mode va aux enfants ; 
on cesse d*en faire ces poupées et ces miniatures 
de grandes personnes que montrent jusque-là les 
gravures du siècle : ils prennent le chapeau de jonc, 
la veste et le gilet de la marinière. Les petites filles, 
les cheveux sans poudre et seulement retenus par 
un ruban bleu, n'ont plus qu'un fourreau blanc de 
mousseline sur un dessous de taffetas rose(i), toi- 
lette sans façon comme leur âge, laissant à leur 
vivacité, à leur activité, une liberté qui scandalise 
les vieilles gens habitués aux grands habits de l'en- 
fance (2). 

Au milieu de cette mode rejetant tous les produits 
de Lyon, les lampas, les superbes droguets, les per- 
siennes, les étoffes brochées en soie, en argent ou 
en or, éclate le goût des batistes et des linons, 
mode apportée à la France par la jeunesse d'une 
Reine. La femme se voue au blanc. Partout se 
montrent ces grands tabliers, ces amples fichus sur 
la gorge qui lui donnent un air piquant de cham- 
brière et de tourière moqué par M"° de Luxem- 
bourg (3), chanté par le chevalier de Bouf fiers (4). 

(1) Galerie des modes, chez Esnauts et Rapilly. 

(2) Mémoires sur le règne de Louis XVI, par Soulavie, vol. VI. 

(3) La maréchale de Luxembourg envoyait à sa petite -fille la du- 
chesse de Lauzun , pour étrennes et comme un persiflage de son en* 
gouement de cette mode, un tablier en toile d'emballage, garni d*une 
superbe dentelle. 

(4) Correspondance secrète, vol. XII. — Mémoires de la République 
des lettres, vol. XX. 



370 l,\ FEMME AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 

Puis à la simplicité des étoffes blanches, se mêle la 
simplicité de cette paysannerie qui remplit alors les 
romans, les imaginations, les cœurs. Les bijoux rus- 
tiques en acier, les croix et les médaillons balancés 
h un cordon de cou, prennent la place des diamants 
qu'on n*ose plus porter. Chapeau à la laitih^e, à la 
bergèî'e, à la vache, coiffures à l'ingénue, bonnets à la 
Jeannette, souliers à la Jeannette, habit de bal à la 
paysanne, c'est une garde-robe qui semble sortir de 
la corbeille de noces de V Accordée de village. Et dans 
le zèle de ce retour au naturel, de ce furieux effort 
vers la naïveté du costume, vers l'ingénuité des 
dehors, la femme ne s'arrête pas là : il arrive, avant 
la révolution, un moment où toute la mode de la 
femme, tout ce qui l'habille et la pare, est à f en- 
fant. 



IX 



LA DOBIINÂTION ET L'iNTELLIGENGE DE LA FEHHE. 



Chaque âge humain, chaque siècle apparaît à la 
postérité dominé, comme la vie des individus, par 
un caractère, par une loi intime, supérieure, unique 
et rigoureuse, dérivant des mœurs, commandant 
aux faits, et d'où il semble à distance que Thistoire 
découle. L'étude à première vue discerne dans le 
dix-huitième siècle ce caractère général, constant, 
essentiel, cette loi suprême d*une société qui en est 
le couronnement, la physionomie et le secret : 
rame de ce temps, le centre de ce monde, le point 
d*oîi tout rayonne, le sommet d*où tout descend, 
rimage sur laquelle tout se modèle, c'est la femmcc 

La femme, au dix-huitième siècle, est le principe 
qui gouverne, la raison qui dirige, la voii qui com» 
mande. Elle est la cause universelle et fatale, Tori* 
gine des événements, la source des choses. Elle pré* 
side au temps, comme la Fortune de son histoire. 



372 LA FEMME 

Rien ne lui échappe, et elle lient tout, le Roi et la 
France, la volonté du souverain et Tautorité de l'o- 
pinion. Elle ordonne à la cour, elle est maîtresse au 
foyer. Les révolutions des alliances et des systèmes, 
la paix, la guerre, les lettres, les arts, les modes du 
dix-huitième siècle ausi bien que ses destinées, elle 
les porte dans sa robe, elle les plie à son caprice ou 
à ses passions. Elle fait les abaissements et les élé* 
vations. Elle a, pour bâtir les grandeurs et pour les 
effacer, la main de la faveur et les foudres de la 
disgrâce. Point de catastrophes, point de scandales, 
point de grands coups qui ne viennent d'elle dans 
ce siècle qu'elle remplit de prodiges, d'étonnements 
et d'aventures, dans cette histoire où elle met les 
surprises du roman. Depuis l'exaltation de Dubois à 
l'archevêché de Cambrai jusqu'au renvoi de Ghoiseul, 
il y a derrière tout ce qui monte et tout ce qui 
tombe une Pillon ou une du Barry, une femme, et 
toujours une femme. D'un bout à l'autre du siècle, 
le gouvernement de la femme est le seul gouver- 
nement visible et sensible, ayant la suite et le 
ressort, la réalité et l'activité du pouvoir, sans 
défaillance, sans apathie, sans interrègne : c'est le 
gouvernement de M""® de Prie; c'est le gouverne- 
ment de M"*® de Mailly; cest le gouvernement de 
M™" de Ghâteauroux ; c'est le gouvernement do 
M"'' de. Pompadour; c'est le gouvernement de 
M""" du Barry. Et plus tard, l'amitié succédant aux 
maîtresses, ne verra-t-on point le règne de M"° de 
Polignac? 



AU DtX-HUITIÈME SIÈCLE. 373 

L*imagination de la femme est assise à la table 
du conseil. La femme dicte, selon la fantaisie de 
ses goûts, de ses sympathies, de ses antipathies, la 
politique intérieure et la politique extérieure. Elle 
donne ses instructions aux ministres, elle inspire 
ses ambassadeurs. Elle impose ses idées, ses désirs à 
la diplomatie, son ton, sa langue même et le sans 
façon de ses petites grâces, à la langue diplomatique 
qui ramasse sous elle, dans les dépêches de Bernis, 
des mots de ruelle et des familiarités de caillette. 
Elle ne manie pas seulement les intérêts de la 
France, elle dispose de son sang; et ne voulant 
absolument rien laisser à Faction même de Thomme 
qu'elle n'ait dessiné et conduit, marqué de l'em- 
preinte de son génie, signé sur un coin de toilette 
de la signature de son sexe, elle commande jus- 
qu'aux défaites de l'armée française avec ces plans 
de bataille envoyés aux quartiers généraux, ces plans 
où les positions sont figurées par des mouches (1)1 
La femme touche à tout. Elle est partout. Elle est 
la lumière, elle est aussi l'ombre de ce temps dont 
les grands mystères historiques cachent toujours 
dans leur dernier fond une passion de femme, un 
amour, une haine, une lutte pareille à cette jalousie 
de M"® de Prie et de M""' de Pléneuf qui cause ^a 
chute de Leblanc (2). 

Cette domination des femmes, qui monte jusqu'au 
Roi, est répandue tout autour de lui. La famille ou 

/■■ 

(1) Mémoires de M"" de Qenlis , vol. X. liictionnaire des étiquette*. 

(2) Revue rétrospective* vol. XV. 

VI 



374 LA FEMME 

Tamour met auprès du ministre une femme qui 
s'empare de lui et le possède : le cardinal de Tencin 
obéit à M""® de Tencin, M"*® d'Estrades dispose du 
comte d'Argenson, le duc de Choiseul est mené par 
la duchesse de Gramont, sans laquelle peut-être il 
aurait accepté la paix que lui offrait la du Barry, 
M°® de Langeac a voix délibérative sur les lettres de 
cachet que Terray lance, M"® Renard sur les promo- 
tions d'officiers généraux que M. de Monlbarrey fait 
signer au Roi, M "° Guimard sur les bénéfices ecclé- 
siastiques que Jarente distribue. Des ministres, la 
domination de la femme descend aux bureaux des 
ministères. Elle enveloppe toute l'administration 
du réseau de ses mille influences. Elle s'étend sur 
tous les emplois, sur toutes les charges qui s'arra- 
chent à Versailles. Par l'empressement des démar- 
ches, par l'étendue des relations, par l'adresse, la 
passion, l'opiniâtreté des sollicitations, la femme 
arrive à remplir de ses créatures les services de 
l'État. Elle parvient à devenir la maîtresse presque 
souveraine de la carrière de l'homme, une espèce 
de pouvoir secret qui dispense à chacun l'avance- 
ment selon ses mérites d'agrément. Qu'on écoute 
un témoin du temps sur l'universalité et la force de 
sa puissance : « Il n'y a personne, dit Montesquieu, 
qui ait quelque emploi à la cour, dans Paris, ou 
dans les provinces qui n'ait une femme par les 
mains de laquelle passent toutes les grâces et quel- 
quefois les injustices qu'il peut faire. Ces femmes 
ont toutes des relations les unes avec les autres, et 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE, 3T5 

forment une espèce de république dont les mem- 
bres toujours actifs se secourent et se servent mu- 
tuellement: c'est comme un nouvel État dans l'État; 
et celui qui est à la cour, à Paris, dans les provin* 
ces, qui voit agir des ministres, des magistrats, des 
prélats, s'il ne connaît les femmes qui les gouver- 
nent, est comme un homme qui voit bien une 
machine qui joue, mais qui n'en connaît-point les 
ressorts (1). » 

Régnant dans l'État, la femme est maîtresse au 
foyer. Le pouvoir du mari lui est soumis comme le 
pouvoir du Roi, comme le pouvoir et le crédit des 
ministres. Sa volonté décide et l'emporte dans les 
affaires domestiques comme dans les affaires pu- 
bliques. La famille relève d'elle : l'intérieur semble 
être son bien et son royaume. La maison lui obéit 
et reçoit ses ordres. Des formules, inconnues jus- 
qu'alors, lui attribuent une sorte de propriété 
des gens et des choses de la communauté, dont 
le mari est exclu. Dans la langue du temps, ce 
n'est plus au nom du mari, c'est au nom de la femme 
que tout est rapporté ; c'est au nom de la femme que 
se fait tout le service : on va voir Madame, faire la 
partie de Madame, dîner avec Madame, on sert le 
dîner de Madame (2), — expressions nouvelles, dont 
la lettre suffit pour donner l'idée de la décroissance 
de l'autorité du mari, du progrès de l'autorité de la 
femme. 

(1) Lettres persanes. Amsterdam, 1731. 

(2) Les Bagatelles morales. 



876 LA FEMME 

Cette influence, cette domination sans exemple, 
cette souveraineté de droit presque divin, à quoi 
faut-il Tattribuer? Où en est la clef et l'explication? 
La femme du dix-huitième siècle dut-elle seulement 
sa puissance aux qualités propres de son sexe, aux 
charmes de sa nature, aux séductions habituelles de 
son être? La dut-elle absolument à son temps, à la 
mode humaine, à ce règne du plaisir qui lui apporta 
le pouvoir dans un baiser et la fit commander atout» 
en commandant à Tamour? Sans doute, la femme 
tira de ses grâces de tous les temps, du milieu et 
des dispositions particulières de son siècle, une force 
et une facilité naturelles d'autorité. Mais sa royauté 
vint avant tout de son intelligence, et d'un niveau 
général si singulièrement supérieur chez la femme 
d'alors qu'il n'a d'égal que l'ambition et l'étendue 
de son gouvernement. Que Ton s'arrête un moment 
aux portraits du temps, aux peintures, aux pastels 
de Latour : l'intelligence est là dans ces têtes de 
femmes, sur ces visages, vivante. Le front médite. 
L'ombre d'une lecture ou la caresse d'une réflexion 
y passe, en l'effleurant. L'œil vous suit du regard 
comme il vous suivrait de la pensée. La bouche est 
fine, la lèvre mince. Il y a dans toutes ces physio- 
nomies la résolution et l'éclair d'une idée virile, 
une profondeur dans la mutinerie même, je ne sais 
quoi de pensant et de perçant, ce mélange de 
l'homme et de la femme d'État dont vous retrouverez 
les traits jusque sur la figure d'une comédienne, de 
la Sylvia. A étudier ces visages qui deviennent 






AU DIX-HUITIÈME SIÈCLB. 877 

sérieux à mesure qu'on les regarde, un caractère 
net et décidé se montre sous la grâce ; la pénétra- 
tion, le sïmg-froid etTénergie spirituelle, les puis- 
sances et les résistances de volonté de la femme que 
ces portraits ne voilent qu'à demi, apparaissent : 
Texpérience de la vie, la science de toutes ses leçons, 
se font jour sous Tair enjoué, et le sourire semble 
être sur les lèvres comme la finesse du bon sens et 
la menace de l'esprit. 

Quittez les portraits, ouvrez l'histoire ; le génie 
de la femme du dix-huitième siècle ne démentira 
pas cette physionomie. Vous le verrez s'approprier 
aux plus grands rôles, s'élargir, grandir, devenir, 
par l'application, l'étude, la volonté, assez mâle ou 
du moins assez sérieux pour expliquer, légitimer 
presque ses plus étonnantes et ses plus scandaleuses 
usurpations. Il s'élèvera au maniement des intérêts 
et des événements les plus graves, il touchera aux 
questions ministérielles ; il s'interposera dans les 
querelles des grands corps de l'État, dans les troubles 
du royaume; il prendra la responsabilité et la 
volonté du Roi ; il montera sur les hauteurs, il des- 
cendra aux détails de cet art. redoutable et compli- 
qué du gouvernement, sans que l'ennui l'arrête, sans 
que le vertige le trouble, sans que les forces lui 
manquent. La femme mettra ses passions dans la 
politique, mais elle y mettra aussi des talents sans 
exemple et tout inattendus. Son esprit montrera, 
comme son visage, certains traits de l'homme d'État ; 

f 

et l'on s'étonnera de voir par instants la maîtresse 



378 LA FEMME 

du Roi faire si dignement le personnage de son pre- 
mier ministre. 

Le succès, il est vrai, a manqué aux projets conçus 
ou accueillis par ces femmes qui en gouvernant la 
volonté royale ont gouverné les destins de la monar 
chie; leurs plans, leurs innovations, les systèmes de 
leurs conseillers, poursuivis par elles avec la cons- 
tance de Tentêtement, leurs illusions opiniâtres ont 
abouti à des revers, à des défaites, à des malheurs. 
Mais les hommes politiques qui ont laissé un nom 
. dans le dix-huitième siècle ont-ils été plus heureux 
que les femmes politiques? Qui a réussi parmi eux? 
Quia commandé aux événements? Qui a fait l'œuvre 
qu'il voulait? Qui, parmi les plus fameux, n'a pas 
laissé derrière lui un héritage de ruine? Est-ce 
Choiseul? Est-ce Necker? Est-ce Mirabeau? Pour 
avoir eu contre elle la force qui en politique con- 
damne et ne juge pas : la fortune, la femme du 
dix-huitième siècle n'en a pas moins déployé de 
remarquables aptitudes, de singuliers talents, 
d'étonnantes capacités sur le théâtre des plus 
grandes affaires. Elle y a apporté une grandeui 
supérieure aux instincts de son sexe; et l'on ne 
peut nier qu'elle ait possédé ce qui est le cœur du 
politique, ce t[ui fait l'élévation morale de l'ambi- 
tion : l'amour de la gloire , et sinon le respect, air 
moins la préoccupation de la postérité. Elle y j 
apporté avant tout , elle y a fait paraître les dew 
qualités qui sont devenues, depuis elle, les deux 
forces des gouvernements modernes, le secret et 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 379 

'ï^art de régner : la séduction des hommes et Télo- 
«j-uence. 

Ces dons, la séduction, Téloquence, un ministre 
' Au temps les a-t-il poussés plus loin que cette 
* femme qui personnifie au dix-huitième siècle la 
femme d'État, que M"** de Pompadour? Un précieux 
témoignage va nous donner la mesure de son 
sidresse politique, le ton de sa grâce insinuante, 
l'accent de sa voix, de cette voix de femme et de 
ministre qui se plie à tout et monte à tout, s'assou- 
plit jusqu'à la caresse, se raidit jusqu'au comman- 
dement, répond, discute, et couvre tout à coup le 
raisonnement de son adversaire avec la réplique 
inspirée d'un grand orateur. Ce témoignage est le 
récit dialogué qu'un de ses ennemis, un parlemen- 
taire, le président de Meinières, a laissé des deux 
entrevues qu'il eut avec elle au sujet des affaires du 
Parlement. Qu'on le lise : on sortira de cette lecture 
comme M. de Meinières sort de l'antichambre oîi 
la favorite lui a parlé, avec l'étonnement et l'ad- 
miration. Tout d'abord, quelle attitude qui impose 
le respect ! quel regard tombant de haut I puis quels 
yeux appuyés sur les yeux de l'homme qui lui parle ! 
Le parlementaire, habitué pourtant à parler, rompu 
à l'assurance, cherche ses mots; sa voix tremble. 
I^me ^Q Pompadour n'a pas une hésitation : elle dit 
ce qu'elle veut, et ne dit que ce qu'elle veut. Elle 
laisse engager M. de Meinières, elle l'encourage en 
le complimentant, elle l'arrête en lui opposant les 
• dispositions du Roi, du Roi dont elle affirme avec 



s» LA FEMMB 

une expression souveraine Tautorité royale. Quels 
retours habiles, lorsque dans cet homme, qui est 
le Parlement, et avec lequel elle veut traiter, 
elle cherche le cœur du père qui a son fils à placer, 
et qu'on peut par là plier aux accommodements, 
décider peut-être à abandonner les engagements 
de son' corps, à écrire au Roi une lettre parti* 
culière de soumission I Aux objections de Meinières, 
comme tout de suite, après un mot de bienveil- 
lance, elle se relève, ramasse le mot honneur que 
lui oppose le parlementaire, s'étend en termes su- 
perbes sur l'honneur qu'il y a à faire ce que le Roi 
désire, ce qu'il ordonne, ce qu'il veut! Puis lancée, 
entraînée, s'abandonnant à ses idées, et trouvant 
toujours le mot juste, elle jugeait toute la conduite 
du parlement, toute l'affaire des démissions, avec 
une parole courante, passant de la plus haute ironie 
aux plus heureux mouvements d'interpellation, aux 
questions pressantes, aux exclamations échap- 
pées de l'âme. Et la discussion reprenant, M"® de 
Pompadour faisait encore intervenir le Roi, elle le 
faisait pour ainsi dire apparaître en le dégageant de 
ses ministres, en lui attribuant une volonté person- 
nelle : et c'était le droit de Louis XV, son pouvoir, 
qui semblaient parler dans sa voix ; c'était, dans sa 
bouche, la colère d'un Roi qui se retourne contre 
une révolte, lorsqu'elle demandait à Meinières : 
« Mais, je vous demande un peu, messieurs du Par- 
lement, qui ôtes-vous donc pour résister comme 
vous faites aux volontés de votre maître ? » Et la 



AU DIX'UUITIÊMK SIÈCLE. 381 

Toilà lui exposant la position du Parlement de 1673 
à 1715, se rappelant les dates, Tordonnance de 1667, 
le lit de justice de 1673, n'oubliant rien, ne brouil- 
lant rien, toujours claire, rapide, vive, accablant le 
pariementaire qui sort de Tentrevue, troublé, décon- 
certé, extasié, poursuivi par la tentation et la 
majesté de cette parole de femme (1). 

Avant M"* de Pompadour, sur une scène moins 
brillante, au second plan des événements, derrière 
les courtisans et les maîtresses, le dix-huitième 
siècle n'avait-il point déjà montré une femme d'une 
activité prodigieuse, d'un esprit souple et hardi, 
d'une imagination fertile en toutes sortes de res- 
sources, alliant le sang-froid à la vivacité, joignant à 
l'invention des expédients la vue d'ensemble d'une 
situation, possédant à la fois la largeur des concep- 
tions et la science des moyens, mesurant les hom- 
mes, éclairant les choses, menant de l'ombre, où 
elle s'agite et travaille, du fond des mines qu'elle 
pousse de tous côtés sous la cour, la faveur des 
hommes et la faveur des femmes ? Je veux parler de 
cette petite femme nerveuse et frêle, à la mine d'oi- 
seau : M»« de Tencin, ce grand ministre de l'intrigue, 
quiun moment enveloppe tout Versailles et tient le Roi 
par les deux côtés, par le caprice et par l'habitude, 
par Richelieu et par M°® de Ghâteauroux. Mais aussi 
que de menées secrètes, que de mouvements auxquels 



(1) Mélanges de littérature et d'histoire recueillis et publiés par la 
Société des Bibliophiles français. Paris, Techener, 185C. — Mémoires du 
maréchal de Richelieu, par Soulavie, 1793, vol, VIII. 



382 LA FEMME 

suffisent à peine le jour et la nuit de cette femme 
employée, agitée, et s'avançant par ce qu'elle appelle 
« tous les souterrains possibles ! » Ce n'est point, 
comme une M°° de Pompadour, une comédienne 
sublime et jalouse d'éblouir : c'est une ambitieuse 
enragée, adroite, infatigable, conduisant sourdement 
et à couvert la guerre contre les ministres et contre 
tout ce qui est à la cour un empêchement à la for- 
tune de son frère. Et voyez-la marquer les positions 
sur la carte de la cour, percer les apparences, son- 
der les capacités, peser les réputations, les popula- 
rités, les ministres enflés et gonflés « de cent pieds 
au-dessous de leurs places », le génie des Belle-Isle, 
le talent des Noailles, elle ramène tout au juste point, 
elle conseille, elle avertit, elle dessine l'attaque, elle 
devine la défense avec une sagacité toujours nette, 
une lucidité à laquelle rien n'échappe, et qui saisit 
tout dans sa source. C'est cette femme, c'est M"® de 
Tencin, qui la première apprécie toute la vie que 
retire à un gouvernement l'apathie de son chef, cet 
embarras que met dans tous les rouages de l'admi- 
nistration l'indifférence du prince, cette léthargie 
qui du trône se répand dans toute la monarchie. 
C'est elle qui souffle son rôle à M""® de Ghâteauroux 
et lui inspire la grande pensée de son règne, en lui 
faisant passer l'idée d'envoyer son amant à la guerre ; 
c'est elle qui, par les mains de la maîtresse, pousse 
Louis XV à l'armée et lui envoie prendre en Flandres 
cette robe virile d'un roi de France : la Gloire. Et 
ià-dessus, quelles paroles elle a, quel jugement pra- 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 383 

tique et qui dépouille l'illusion pour toucher la 
vérité I « Ce n'est pas que, entre nous, dit-elle de 
Louis XV, il soit en état de commander une com- 
pagnie de grenadiers, mais sa présence fera beau- 
coup. Les troupes feront mieux leur devoir, et les 
généraux n'oseront pas manquer si ouvertement au 
leur. Dans le fait, cette idée me paraît belle, et c'est 
le seul moyen de continuer la guerre avec moins de 
désavantage. Un roi, quel qu'il soit, est pour les sol- 
dats et le peuple ce qu'était l'arche d'alliance pour 
les Hébreux ; sa présence seule annonce des suc* 
ces (1). » 

Éloquence, intelligence, discernement du nœud 
des questions, éclairs du raisonnement, puissance 
de la déduction, imagination des solutions, habileté 
stratégique, science des marches et des contre-mar- 
ches sur le terrain mobile de la cour, où le pied glisse 
et ne peut poser, toutes ces qualités, tous ces 
dons obéissent, chez ces femmes, à une force 
supérieure qui règle leur emploi, les régit, leur 
commande, leur donne le mot d'ordre et le point 
d'appui. Cette faculté morale et véritablement supé- 
rieure, qui dépasse même, chez les mieux douées, 
les facultés spirituelles, est la pénétration des ca- 
ractères et des tempéraments, la perception des 
ambitions, des intérêts, des passions, du secret des 
âmes, en un mot, cette intuition native que déve- 

(1) Correspondance du cardinal de Tencin et de M"" do Tencin , sd 
sœur, sur les intrigues de la cour de France, 1790. — Lettres de M"«» d« 
Yillars^ la Fayette, de Tencin, 1823. 



284 LA FEMME 

loppent Tusage, rexpérience, la nécessité, la con- 
naissance des hommes. La connaissance des hom- 
mes, voilà la science véritablement propre à la 
femme du dix-huitième siècle, l'aptitude la plus 
haute de sa fine et délicate nature, l'instinct géné- 
ral de son temps, presque universel dans son sexe, 
qui révèle sa profondeur et sa valeur cachées. Car, si 
elle éclate chez beaucoup de femmes, cette connais- 
sance se laisse apercevoir chez presque toutes. Si 
elle ne s'affirme pas par des lettres, des mémoires, 
des conférences, elle s'échappe dans la causerie par 
des paroles, par des mots. Aux femmes d'État, aux 
femmes d'affaires, les femmes de cour ne le cèdent 
point en pénétration. Elles aussi sous leur air de 
futilité font leur étude de l'homme. Dans cet air 
subtil de Versailles, leur observation s'exerce tout 
autour d'elles et ne repose point un instant. Elles 
creusent tout ce qui est apparence, elles percent 
tout ce qui est dehors ; elles interrogent les gens à 
leur portée, elles les tâtent, elles les reconnaissent, 
et elles arrivent à préjuger leurs mouvements, leurs 
résolutions, leurs façons d'agir dans telle ou telle 
circonstance, à fixer, comme dans un cercle de pro- 
babilités presque infaillibles, leurs inconstances, 
même le battement et le jeu de leur cœur. M"° de 
Tencin laissera de la faiblesse royale de Louis XV 
un portrait que nul historien n'égalera ; mais qui 
dira le dernier mot sur la faiblesse humaine de ce 
Roi? Qui le jugera î\ fond? Qui indiquera avec une 
vivacité et une précision admirables la physionomie 



AU DIX-HUITIÈME SIËCLK. 385 

de rhomme et de Tamant? Qui connaîtra Louis XV 
mieux que M"® de Pompadour elle-même? La femme 
que M"® du Hausset appelle « la meilleure tête du 
conseil de M°*® de Pompadour, » la maréchale de 
Mirepoix, qui, lors des alarmes données à la favorite 
par M^^® de Romans, rassure ainsi son amie : « Je 
ne vous dirai pas qu'il vous aime mieux qu'elle, et 
si, par un coup de baguette, elle pouvait être trans- 
portée ici, qu'on lui donnât ce soir à souper, et 
qu'on fût au courant des ses goûts, il y aurait 
peut-être pour vous de quoi trembler. Mais les 
princes sont avant tout des gens d'habitude. L'ami- 
tié du Roi pour vous est la même que pour votre 
appartement, vos entours ; vous êtes faite à ses ma- 
nières, à ses histoires ; il ne se gène pas, ne craint 
pas de vous ennuyer : comment voulez-vous qu'il 
ait le courage de déraciner tout cela en un jour (4)? » 
Hors de Versailles même, au-dessous de la sphère 
des affaires et des intrigues, au foyer, dans la 
famille, dans le ménage, cette perspicacité était 
encore une arme et une supériorité de la femme. 
Jeune fille, elle en avait déjà fait usage pour juger 
les partis qu'on lui offrait, découvrir sous le sou- 
rire des hommes qui cherchaient à lui plaire les in- 
dices d'une humeur violente, de la jalousie, de l'in- 
justice, les menaces d'une tyrannie. Mariée, elle ne 
gardait pas une illusion sur son mari ; elle le voyait 
à fond, elle le mettait à jour, elle le jugeait froide- 



(I) Mémoires de M"« du Hausset . 



38G LA FEMME 

ment, sans passion comme sans pitié. Souvent, elle 
le connaissait mieux qu'il ne se connaissait lui- 
même ; et quel portrait elle en faisait d'une parole 
légère et volante 1 L^analyse en courant mettait 
rhomme à nu tout entier. Chaque mot touchait un 
ridicule, une fibre molle; chaque mot montrait 
quelle expérience la femme avait des goûts, des ca- 
prices, de la volonté, des complaisances, des chi- 
mères de ce mari qu'elle démontait sentiment à 
sentiment, et dépouillait pièce à pièce, ne lui lais- 
sant pas même Tamour qu'il croyait avoir pour elle 
et qu*il n'avait pas. « M. de JuUy serait bien étonné, 
disait M"® de Jully à sa belle-sœur, si on venait lui 
apprendre qu'il ne se soucie pas de moi. Ce serait 
un cruel tour à lui jouer et à moi aussi, car il serait 
homme à se déranger tout à fait si on lui faisait 
perdre cette manie (1)... » 

Toutes ces clairvoyances si fines, appelées parun 
contemporain « des lisières pour conduire les hom*» 
mes (2) », la femme du dix-huitième siècle les pps* 
sède donc. Les plis de l'amour-propre, le secret des 
modesties, le mensonge des grandeurs, les afTecta-* 
tions de noblesse, ce que l'homme cache, ce qu'il 
simule, toutes les manières de légèreté, les moindres 
nuances des physionuuiies morales n'ont rien qui 
échappe à son coup d œil. Occupées sans cesse à 
observer, forcées par ]^% besoins de leur domina- 

(1) Mémobes de M"« d'Épina/ vol. I. 

(2) Essai sur le caractère, l9\ (nœurs et resptit des femmes dans lai 
différents siècles, par Thomas. 'Jkrist 1772. 



I 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE, 387 

tion, par leur place dans la société, par les intérêts 
de leur sexe, par l'inaction môme, à ce travail con- 
tinu, incessant, presque inconscient, du jugement, 
de la comparaison, de l'analyse, les femmes de ce 
tenips arrivent à cette sagacité qui leur donne le 
gouvernement du monde, en leur permettant de 
frapper juste et droit aux passions, aux intérêts, aux 
faiblesses de chacun; tact prodigieux, que les fem- 
mes d'alors acquièrent si vite, et dont l'éducation 
leur coûte si peu, qu'il semble en elles un sens na- 
turel. Et ne dirait-on pas qu'il y a de l'intuition 
dans l'expérience de tant de jeunes femmes possé- 
dant cet admirable don de la femme du dix-huitième 
siècle : la science sans étude, la science qui faisait 
que les savantes savaient beaucoup sans érudition, 
la science qui faisait que les mondaines savaient 
tout sans avoir rien appris ? « Les jeunes intelli- 
gences devinaient plutôt qu'elles Rapprenaient, » 
a dit d'un mot profond Sénac de Meilhan. 

Ce génie, cette habitude de perception, de péné- 
tration, cette rapidité et cette sûreté du coup d'œil 
mettaient au fond de la femme une raison de con- 
duite, un esprit souvent caché par les dehors du 
dix-huitième siècle, mais qu'il est pourtant facile de 
discerner par tous les traits qu'il a laissé échapper. 
Cet esprit était la personnalité et la propriété du ju- 
gement appliqué à la vérité des choses, rapporté 
à la réalité de la vie : l'esprit pratique. Quand on 
fouille l'intelligence des femmes de ce temps, c'est 
là ce qu'on trouve, au bout de la légèreté, un terrain 



388 LÀ PBMMR 

ferme, froid et sec, où s'arrêtent tous les préjugés, 
toutes les illusions, souvent toutes les croyances. 
Un « épais bon sens », c'est Tâme de cette intelli- 
gence, une âme que rien n'échauffe, mais qui éclaire 
tout. Un homme lui demandera-t-il conseil? Ce bon 
sens de la femme lui répondra « de se faire des 
amies plutôt que des amis. Car au moyen des femmes 
on fait tout ce que Ton veut des hommes ; et puis ils 
sont les uns trop dissipés, les autres trop préoccupés 
de leurs intérêts personnels, pour ne pas négliger 
les vôtres, au lieu que les femmes y pensent, ne 
fût-ce que par oisiveté. Mais de celles que vous croi- 
rez pouvoir vous être utiles, gardez-vous d'être 
autre chose que l'ami (1). » 

Que de leçons, quelle finesse, parfois quelle 
effrayante profondeur et quelles extrémités dans ce 
positivisme de l'appréciation et de l'observation, 
dans ce scepticisme imperturbable et qui parait na- 
turel ! Cette sagesse désabusée de Dieu, de la so- 
ciété, de l'homme, de la foi en quoi que ce soit, 
faite de toutes les défiances et de toutes les désillu- 
sions, absolue et nette comme la preuve d'une opé- 
ration mathématique, n'ayant qu'un principe, la 
reconnaissance du fait, cette sagesse mettra dans 
la bouche d'une jeune femme : « C'est à son amant 
qu'il ne faut jamais dire qu'on ne croit pas en Dieu; 
mais à son mari, cela est bien égal, parce qu'avec 
un amant il faut se réserver une porte de dégage- 

tl j Mémoires de Marmoutel, vol. U. 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. r89 

ment. La dévotion, les scrupules coupent court i\ 
tout (1). » Elle fera dire à la femme de Piron, à la- 
quelle Collé vantait un jour la probité d*un homme : 
<c Quoi I un homme qui a de Tesprit comme vous 
donne-t-il dans le préjugé du tien et du mien (2)? » 
Elle donnera enfin à la femme ce mépris complet 
de l'humanité, cette incrédulité à l'honneur des 
hommes qui fit sortir du cœur de M°^® GeofFrin le 
mot trouvé sublime par le comte de Schomberg. 
M"® Geoffrin avait fait à Rulhière des ofl'res très- 
considérables pour qu'il jetât au feu son manuscrit 
sur la Russie. Rulhière s'indignait à la proposition, 
déployait de l'éloquence, lui démontrait avec feu 
l'indignité et la lâcheté de l'action qu'elle lui deman- 
dait. M"*® Geoffrin le laissa parler; puis, quand il eut 
fini : « En voulez-vous davantage ? » Ce fut toute sa 
réponse (3). 

Telle est la valeur morale de la femme au dix-hui- 
tième siècle. Étudions maintenant sa valeur intellec- 
tuelle, spirituelle, littéraire. Une parole, un livre, des 
.ettres, les goûts de son sexe vont nous la montrer. 

Le premier trait de cette intelligence de la femme 
lans la compréhension et le jugement des choses de 
'esprit est un sens correspondant à ses facultés mo- 
rales : le sens critique. Un conseil de femme rtu 
lix-huitième à un débutant qui lui avait lu une co- 
nédie fera paraître mieux que toute appréciation 

(1) Mémoires de M"« d'Épinay, vol. I. 

(2) Journal do Collé, vol. J. 

(3) Correspoodance de Grimm, vol. X. 



399 LA FEMMB 

dans toute son étendue, dans toute sa force, ce sens 
rare et d'apparence contraire au tempérament de 
la femme. « A votre âge, lui dit cette femme aprèsla 
lecture, on peut faire de bons vers, mais non une 
bonne comédie ; car ce n'est pas seulement l'œuvre 
du talent, c'est aussi le fruit de l'expérience. Vous 
avez étudié le théâtre; mais, heureusement pour vous, 
vous n'avez pas encore eu le temps d'étudier le 
moHde. On ne fait point de portraits sans modèles. 
Répandez-vous dans la société. L'homme ordinaire 
n'y voit que des visages, l'homme de talent y démftle 
des physionomies; et ne croyez pas qu'il faille vivre 
dans le grand monde pour le connaître, regardei 
bien autour de vous, vous y apercevrez les vices et 
les ridicules de tous les états. A Paris surtout, les 
sottises et les travers des grands se communiquent 
bien vite aux rangs inférieurs, et peut-être l'auteur 
comique a-t-il plus d'avantage à les y observer, par 
cela même qu'ils s'y montrent avec moins d*art et 
des formes moins adoucies. A chaque époque il y a 
dans les mœurs un caractère propre et une couleur 
dominante qu'il faut bien saisir. Savez-vous quel est 
le trait le plus marquant de nos mœurs actuelles? — 
Il me semble que c'est la galanterie, dit le débutant, 
— Non, c'est la vanité. Faites-y bien attention, vous 
verrez qu'elle se mêle à tout, qu'elle gâte tout ce 
qu'il y a de grand, qu'elle dégrade les passions, 
qu'elle affaiblit jusqu'aux vices (1). » Où trouver du 

(1) Mélanges de littérature, par Suard. Paris, 1805, vol. I. 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 391 

théâtre comique une appréciation plus haute et plus 
juste ? Où trouver un Art poétique de la comédie aussi 
iref, et lui montrant avec une telle précision sa proie, 
son but, ses couleurs, ses matériaux, la grande idée 
sociale qu'elle doit saisir sur le vif, sur le vrai de la 
nature et de l'humanité contemporaine ? 

Expérience de la société, peinture des portraits 
d'après les modèles, étude des physionomies démêlées 
sous les visages, ce que cette femme indique fera 
dans ce siècle le génie d'écrivain d'une femme. Un 
chef-d'œuvre sortira en ce temps d'une main fémi- 
nine ; et ce n'est point l'imagination qui inspirera ce 
chef-d'œuvre : c'est l'observation qui le dictera, l'ob- 
servation qui y fera parler le cœur même, l'obser- 
vation psychologique qui y descendra jusqu'au fond 
de la passion, et l'interrogera jusqu'au bout. La 
femme qui écrira ce livre étrange et charmant, 
M^^d'Épinay, l'écrira séduiteettentée par un roman de 
Rousseau : elle-même croira écrire un roman; et ce 
sera sa vie qu'elle ouvrira, son temps qu'elle mettra 
à nu. Elle aura voulu s'approcher de la Nouvelle 
fféloïse : elle atteindra aux Confessions, 

II y a un homme dans les Confessions de Rousseau ; 
il y a une société dans les Mémoires de M"^" d'Épinay. 
Le mariage, le ménage, l'amour, l'adultère, les ins- 
titutions et les scandales établis y passent, y revivent, 
s'y déroulent et s'y développent. Autour de chaque 
fait l'air du temps circule ; les conversations ont un 
bruit de voix : on entend le tapage de la table de 
Quinault. On écoute aux portes cette scène de jalousie 



89t LA FEMME 

entre M"® d*Épmay et M"® de Vercel, scène admirable, 
supérieure en naturel, en dramatique voilé, à tous 
les dialogues de notre théâtre. Les figures de femmes 
qui défilent dans le livre se détachent du papier: 
M»« d'Arty , M»« d'Houdetot, M"»* de Jully, M"« d'Ette, 
sont des personnages qui respirent, leur souffle passe 
dans leurs paroles. Duclos effraye, et Rousseau res*- 
semble à faire peur ; les petits hommes, les Margency 
apparaissent, fouillés d'un mot, esquissés jusqu'à 
Tâme en passant. Confessions sans exemple, oh de 
l'étude du monde qui l'entoure, de son mari, de son 
amant, de ses amis, de sa famille, la femme qui re- 
vient sans cesse à l'étude d'elle-même, à l'aveu de 
ses faiblesses, creuse son esprit, creuse son cœur, en 
raconte les battements, en expose les lâchetés ! La 
connaissance de soi-même, la connaissance des 
autres, n'ont peut-être jamais été si loin sous la 
plume d'un homme : elles n'iront pas plus loin sous 
une plume de femme. 

Mais le livre n'est en ce temps que la manifestation 
accidentelle de l'intelligence de la femme. Sa pensée, 
sa force et sa pénétration d'esprit, sa finesse d'ob- 
servation, sa vivacité d'idée et de conxpréhension, 
éclatent à tout instant sous une forme tout autre, 
dans le jet instantané de la parole. La femme du dix- 
huitième siècle se témoigne avant tout par la con- 
versation. 

Cette science qui se dérobe à toutes les analyses, 
dont les principes échappent à tous ceux qui l'étudient 
en ce siècle, à Swift comme à Moncrif, à Moncrif 



AU DIX-HUITIÈME SIBCT.E. 893 

comme à Morellet: ce talent indéfinissable, sans 
principes, naturel comme la grâce, ce génie social 
de la France, l'art de la conversation est le génie 
propre des femmes de ce temps. Elles y font entrer 
tout leur esprit, tous leurs charmes, ce désir de plaire 
qui donne Tâme au savoir-vivre et à la politesse, ce 
jugement prompt et délicat qui embrasse d'un seul 
coup d'œil toutes les convenances, par rapport au 
rang, à Tâge, aux opinions, au degré d'amour-propre 
de chacun. Elles en écartent le pédantisme et la dis- 
pute, la personnalité et le despotisme. Elles en font 
le plaisir exquis que tous se donnent et que tous re- 
çoivent. Elles y mettent la liberté, l'enjouement, la 
légèreté, le mouvement, des idées courantes et volant 
de main en main. Elles lui donnent ce ton de per- 
fection inimitable, sans pesanteur et sans frivolité, 
savant sans pédanterie, gai sans tumulte, poli sans 
affectation, galant sans fadeur, badin sans équivoque. 
Les maximes et les saillies, les caresses et la flatterie, 
les traits de l'ironie se mêlent et se succèdent dans 
cette causerie, qui semble mettre tour à tour sur les 
lèvres de la femme l'esprit ou la raison. Point de dis- 
sertation : les mots partent, les questions se pressent, 
et tout ce qu'on effleure est jugé. La conversation 
glisse, monte, descend, court et revient ; la rapidité 
lui donne le trait, la précision la mène à l'élégance. 
Et quelle aisance de la femme, quelle facilité de pa- 
role, quelle abondance d'aperçus, quel feu, quelle 
verve pour faire passer cette causerie coulante et ra- 
pide sur toutes choses, la ramener de Versailles à 



394 LA FEMME 

Paris, de la plaisanterie du jour à révénement du 
moment, du ridicule d'un ministre au succès d'une 
pièce, d'une nouvelle de mariage à l'annonce d'uo 
livre, d'une silhouette de courtisan au portrait d'un 
homme célèbre, de la société au gouvernement I Car 
tout est du ressort et de la compétence de cette con- 
versation de la femme ; qu'un propos grave, qu'une 
question sérieuse se fasse jour, l'étourderie délicieuse 
fait place, chez elle, à la profondeur du sens ; elle 
étonne par ce qu'elle montre soudainement de con- 
naissances et de réflexions imprévues, et elle arrache à 
un philosophe cet aveu : « Un point de morale ne 
serait pas mieux discuté dans la société de philo- 
sophes que dans celle d'une jolie femme de Paris (1). » 

Où retrouver pourtant cette conversation de la 
femme du dix-huitième siècle, cette parole morte 
avec sa voix? Dans un écho, dans cette confidence 
de l'esprit d'un temps à l'oreille de l'histoire : la 
lettre. 

L'accent de la conversation de la femme du dix- 
huitième siècle se trouve là endormi, mais vivant. 
Cette relique de sa grâce, la lettre, est sa causerie 
môme. Elle en garde le tour et le bavardage, Tétour- 
dissement et l'heureuse folie. Sous la main de la 
femme qui se hâte, qui brusque l'écriture et l'ortho- 
graphe des mots, la vie du temps semble pétiller; 
quand elle l'attrape et la raconte au passage, l'esprit 
déborde de sa plume comme la mousse d'un vin de 

(1) Julie, ou la Nouvelle HéloTse. 



AU DIX-HUITIÈME SIECLE. 395 

souper. C'est un style à la diable, qui va, qui vient, 
qui se perd, qui se retrouve, une parole qui n'écoute 
rien et qui répond à tout, une improvisation sans 
dessin, pleine de bruit, de couleur, de caprice, brouil- 
lant les mots, les idées, les portraits, et laissant du 
mouvement de ce monde mille images pareilles aux 
morceaux d'un miroir brisé. N'en donnons qu'un 
morceau, un fragment, le commencement de cette 
lettre de femme, datée des eaux à la mode, de 
Forges : 

« Ah bon Dieu que vous avés bien raison ma chère 
marmote quel chien de train et quelle chienne de vie 
et surtout quelles chiennes de gens, rien n'est com- 
parable aux personnes vraiment les noms n'en apro- 
chent pas, les visages et les stiles sont bien autres 
choses, c'est un ennui, un cavagnol, des compliments, 
des bêtises, des gayetés et surtout des agréments à 
souffleter, des mérites fort propres aux galères et des 
dévotions faites comme de cire pour l'enfer, mais une 
madame Danlezy pleine de grâces qui n'est pourtant 
rien auprès de M"° de la Grange, qui avant hier n'avoit 
que soixante et onze ans, une grande fille, et un lait 
répandu de sa dernière couche il y a quatre ans, mais 
qui depuis hier y a ajouté un gouôtre de demi aulnes 
qui lui est survenu dans la nuit, la pauvre femme 
couchée étique s'est réveillée ni plus ni moins qu'un 
roi de Sardaigne très-étofFé, voilà de ces coups de la 
fortune que ces eaux icy procurent plus souvent à 
des mousquetaires qu'à des accouchées septuagé- 
naireSi mais que faire, il faut bien que la pauvre 



890 liA FEMMG 

femme, après avoir sans doute reçu la rosée du ciel 
accepte la graisse de la terre avec résignation... (1)» 
Toutefois la verve folle, le bavardage pétillant, 
Tesprit étourdissant, ne sont point le plus grand signe 
des lettres de femmes du dix-huitième siècle. Les 
correspondances montrent, encore plus que les con- 
versations, un caractère de sérieux et de profondeur 
chez la femme. Le fond le plus ordinaire du genre 
épistolaire n'est plus, comme au siècle précédent, 
le tableau, l'image, la peinture. La lettre se remplit 
de réflexions, de pensées : l'analyse, le jugement, 
l'idée y entrent et s'y font la place la plus large. Le 
bruit mondain y passe, les chansons, les anecdotes 
y ont leur écho, mais dans un coin, dans un retour 
de page, et comme en post-scriptum. Ce qui y parle 
le plus haut, ce sont des théories morales. La lettre 
a, comme celle qui l'écrit, ce que M"® de Gréqui ap- 
pelait « des moments de solidité »• Qu'on feuillette 
ces feuilles légères et frémissantes échappées à la 
main des femmes les plus mondaines et les plus dis- 
sipées d'apparence : la pensée de la femme y soulève 
les questions les plus grandes et les plus délicates. 
Elle y interroge à tout moment l'âme humaine dans 
son âme. Elle s'élève à des réflexions sur le bonheur: 
elle définit, elle indique les goûts et les passions qui 
peuvent y mener. Elle apprécie et pèse les préjugés 
sociaux. A propos d'un livre nouveau, dont elle 

(1) Lettre autographe de la dachesse de Chaolnes. Portrat» in* 
limes (lu dix-huitiènie siècle , par Kdinond et Jules de Goncotu t. (Smu 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 397 

. montre d'un mot « la pauvreté pomponnée », à 
-. propos d'une gloire vivante dont elle discerne « les 
. manigances», elle laisse tomber des réflexions sur 
le bien et le mal moral, sur la morale humaine, sur 
Torigine et la légitimité des passions. Le portrait d'un 
\ charlatan de vertu l'amène à tracer sur le papier 
[ l'idéal de la vertu. Société, gouvernement, mœurs, 
lois, ordre public, tout le programme de la conver- 
sation de M"* de Boufflers défile dans ces épîtres, 
sans que la femme qui tient la plume paraisse y 
songer : ce sont des thèmes qu'elle rencontre natu- 
rellement « à travers choux», et dont elle descend 
plus naturellement encore pour en venir à un petit 
singe qui lui a fait caca dans la main. 

Rien de trop ardu, rien de trop viril pour cette 
philosophie épistolaire de la femme : elle s'entretient 
avec sa raison personnelle, son instinct naturel, de 
la peur du néant, de la crainte de la mort, qu'elle 
appelle avec Young « la propriétaire du genre hu- 
main». En se jouant, en riant, elle enfile, comme 
elle dit, la plus profonde métaphysique, une méta- 
physique « à quatre deniers » . Elle soulève les pro- 
blèmes psychologiques ; elle estime les théories, les 
systèmes, elle les réduit en principes courts et subs- 
tantiels. Après Grotius, PuÉTendorÉT, Barbeyrac, elle 
parle du droit naturel en quelques lignes; après 
[ Fénelon, elle refait l'éducation des filles en quelques 
' pages. Un moi qui réfléchit, qui juge, qui compare, 
qui se rend compte de lectures faites, selon le mot 
I d'une femme, moralistenient^ un moi qui n'accepte 

34 



3d8 LA FBMMB 

rieu de Topinion des autres, et qui raisonne sur sei 
sensations, sur ses doutes, sur sa religion même, sor] 
tout ce qu'il sait, sur tout ce qu'il sent, sur tout ce 
qu'il croit, voilà ce qu'on est étonné de trouver da» 
ces lettres de femmes du dix-huitième siècle, où tant 
de finesse se joint à tant de perspicacité, tant de k 
hauteur à tant de délicatesse, tant de force d'esprit 
à si peu de discipline morale. La pensée y règne, elle 
y maîtrise l'imagination, elle y laisse à peine parler 
le cœur ; elle y fait taire la sensation sous la formule, 
le sentiment sous la définition, la passion sous l'axio- 
me» Et à force d'aiguiser cet esprit de dissertatioa 
philosophique et de personnalité critique, à peine 
si la réflexion et la pensée laissent à la fin du siècle la 
tendresse et le cri de l'âme auxlettres de la femme(l). 

De l'intelligence spirituelle de la femme du dix- 
huitième siècle il reste encore cette preuve : son 
amour des lettres. Les femmes de ce temps vivent 
avec les lettres dans une communion familière, dans 
une intimité journalière. On perçoit chez toutes un 
fondement, une éducation, un coin de littérature. 
Au milieu de cette société si occupée des choses de 
la pensée et de l'esprit, dans ces hôtels, dans ces 
châteaux, qui tous ont leur bibliothèque (2), la femme 
se fortifie par la lecture, dont elle a puisé le goût 

(1) M"» Necker assure que M"" Geoffrin s'était imposé la loi d'écrire 
tous les jours deux lettres et que M*" du Deffand faisait plasiean 
brouillons du plus insignifiant billet du matin. ( Mélanges de M^^ NeC* 
ker, vol. II.) 

(2) Correspondance de Voltaire, vol. XII. 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 3M 

lans l'ennui du couvent (1). Elle vit dans l'air des 
ivres, elle se soutient par eux ; et à tout instant ses 
orrespondances accusent les sérieuses distractions 
u'elle leur demande, toute la nourriture qu'elle tire 
es volumes les plus graves, des œuvres de philo- 
)phie, des récits d'histoire, au sortir du libelle du 
mr et de la nouveauté courante. De là, une culture 
ttéraire que développent encore les modes des 
lions, le passe-temps des traductions, les amuse- 
lents d'usage, de certaines épreuves d'esprit exigées 
e la femme, et qui lui mettent si souvent dans ce 
jmps la plume à la main. C'est la rime d'une chanson , 
imagination d'un conte, la définition de deux sy- 
onymes, la composition d'un proverbe, toutes sortes 
e petits jeux qui excitent sa facilité, aiguisent son 
ivention, l'habituent, l'exercent sans fatigue au 
létier d'écrivain. A côté* de toutes les femmes au- 
mrs par état, touchant à tous les genres, depuis le 
oeme épique jusqu'au théâtre forain, la liste ne 
nirait pas des femmes de la société auteurs sans 
rétention, par occasion, par entraineme^at, presque 
ar mégarde. Il est un moment où dans le monde 
8 M™° d'Épinay chacune ébauche son roman : et 
uelle est celle qui n'a pas cédé à cette mode si ré- 
andue des portraits, faisant peindre à toute femme 
% société, ses amis, les femmes de sa connaissance 
vec des touches de style à la Garmontelle (2) ? 

(1) Essai sur le caractère et les mœurs des François comparés à 
•lie des Anglois. Londres, 1776. 

(2) Mémoires de M"' d'Épinay. — Mémoires du président Hénault. 



400 LA PBMMB 

Touchant ainsi à la littératnre par tous ses goûts, 
s'en approchant de toutes façons, la femme dudii* 
huitième siècle est la patronne des lettres. Par l'at- 
tention qu'elle leur donne, par la curiosité qu'eDe 
en a, par l'amusement qu'elle y cherche, par la pro- 
tection qu'elle leur accorde, elle les attache à si 
personne, elle les attire vers son sexe, elle les dirige 
et les gouverne. Et tout ce que le dix-huitième siède 
écrit ne semble-t-il pas en effet écrit à ses genoux, 
comme ce poëme des «/ardms, crayonné sur les patrons 
de broderie d'une femme, sur le papier enveloppant 
son ouvrage de tapisserie (1)? La femme est la muse 
et le conseil de l'écrivain, la femme est le juge, le 
public souverain des lettres. Les théories philoso- 
phiques, souvent inspirées par elle (2), doivent lui 
plaire, elles doivent l'aborder avec un sourire, si elles 
veulent avoir la vogue et le retentissement. Les ques- 
tions de science s'enjoliveront à la Fontenelle, pour 
être entre ses mains comme le joujou des secrets du 
ciel et du globe. L'économie politique elle-même 
prendra l'esprit de Morellet et la verve de Galiani 
pour être accueillie par l'espritdelafemme. La pensée 
n'aura pas une manifestation, l'intelligence ne revê- 
tira pas une forme, l'esprii n'imaginera pas un ton, 
l'ennui même ne prendra pas un déguisement qui 
ne soit un hommage h cette maîtresse toute-puis- 
sante réglant le prix des œuvres et l'estime des au- 

(1) Mémoires do la République des lettres, vol. XXI. 
(?) M"*« Ferrand donna, dit-on, à Condillac Tidée de sa statue aniiné*. 
(Mcnioires de la République des lettres, vol. XVI.) 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 401 

leurs (1). Voyez-la réj^ner au théâtre : son caprice 
est le destin des premières représentations. Elle 
décide do la victoire ou de la défaite des vanités 
d'auteurs. Elle commande, mieux que la Morlière, 
à toute une salle. Son applaudissement sauve la tra- 
gédie qui chute : un de ses bâillements tue la comédie 
qui réussit. C'est elle qui fait jouer les pièces, les 
fait sortir du portefeuille de Thomme de lettres, les 
retouche, les annote, les impose aux comités, aux 
ministres, au roi même ; c'est elle qui fait monter 
sur la scène les Philosophes et Figaro, Sans son pa- 
tronage, sans la recommandation de son engoue- 
ment, on n'est ni joué, ni applaudi, ni même lu. 
Tout genre de littérature, toute espèce d'écrivain, 
toute brochure, tout volume, et le chef-d'œuvre 
même, a besoin qu'elle lui signe son passe-port, 
qu'elle lui ouvre la publicité. Le livre qu'elle adopte 
est vendu : elle en place elle-même les exemplaires 
en quelques jours, qu'il soit de Rousseau ou de la 
Bletterie (2). L'homme qu'elle pousse est arrivé, il 
est célèbre, célèbre comme la Harpe, célèbre comme 
Marmontel. Pensions, privilèges de journaux, parts 
du Mercure^ tout ce que le ministère laisse tomber 
d'argent et de grâces sur les lettres est emporté par 
elle et ne va qu'à ses clients. La fortune des Suard 
est son ouvrage. Elle est le succès, elle est la faveur ; 
et quel peuple d'obligés elle a sous elle ! C'est Robe 

(1) Julie, ou la Nouvelle HéloTse. 

(2) Correspondance de Qrimm, vol. IV. >- Mémoires de M"* d'Épinay, 
vol. U. 



t 

V 

40t LA FEMME 

protégé par la duchesse d'Olpnne (1); c'est Roucher 
protégé par la comtesse de 13ussy ; c'est Rousseau 
protégé par la maréchale de Xuxembourg ; c'est 
Voltaire protégé par M"® de Richelieu, qui exige du 
garde des sceaux la promesse de ne rien faire contre 
Voltaire sans la prévenir (2); c'est l'abbé Barthélémy 
protégé par M°* de Ghoiseul ; c'est Colardeau protégé 
par M°® de la Vieuxville ; c'est d'Arnaud protégé par 
M™® de Tessé ; c'est Voisenon protégé par la com- 
tesse Turpin ; c'est M. de Guibert protégé par 
M'^® de Lespinasse ; c'est Dorât protégé par M"* de 
Beauhamais ; c'est Florian protégé par M™® de Chartres 
et par M"® de Lamballe ; ce sont tant d'autres que la 
femme défend, prône, soutient, rente de sa bourse, 
pousse à l'Académie (3). Car l'Académie en ce temps 
ne résiste pas plus à la femme que le public et l'o- 
pinion. Pendant tout le siècle, n'est-ce point la 
femme qui dresse ses listes de candidats ? Elle la 
remplit de ses amis, elle l'ouvre et la ferme. Elle en 
à la clef, elle en possède les voix. Et il y a. des fau- 
teuils qui semblent lui être affermés, et où elle met 
un homme pour y mettre son nom. Elle accorde ou 
retire l'immortalité aux vivants ; elle donne la gloire 
présente ; elle punit par une sorte d'impopularité la 
célébrité même du talent qui ne lui agrée pas (4). 
Thomas, qui n'a pas pour lui le parti des femmes, 
reste obscur avec une réputation. Et pourquoi encore 

(1) L'Espion anglois. Londres, 1784, vol. IV. 

(2) Lettres inédites de M»« du Châtelet. Paris, 1806. 

(3) Mémoires de la République des lettres, passim, 

(4) Mémoires de Marmontel. Paris, 1805, voL UL 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 403 

aujourd'hui le nom de Diderot est-il placé si au-des- 
sous du nom de Voltaire et du nom de Rousseau? 
C'est qu'il n'a pas été lancé dans le grand courant 
des gloires reconnues, acclamées par la femme du 
dix-huitième siècle, consacrées et comme bénies par 
son enthousiasme. 

Et la femme du dix-huitième siècle ne représente 
pas seulement la faveur et la fortune des lettres : elle 
personnifie encore la mode et le succès des arts. Ces 
grâces d'un temps, les arts relèvent d'elle. Elle leur 
donne l'accord et le ton, elle les encourage et leur 
sourit. Elle fait leur idéal avec son goût, leur vogue 
avec son approbation. Et de Watteau à Greuze, pas 
un grand nom ne s'élève, pas un talent, pas un génie 
n'est reconnu, s'il n'a eu le mérite de plaire à la 
femme, s'il n'a caressé, touché, flatté son regard et 
courtisé son sexe. 

La femme aime l'art, elle l'apprécie, elle le pra- 
tique comme les lettres, en se jouant, par passe- 
temps et par instinct naturel. C'est le siècle de ces 
agréables talents d'amateurs qui mettent le crayon, 
la pointe même aux mains des jolies femmes. C'est 
le temps des dessins improvisés sur une table de 
salon, de ces eaux-fortes, piquantes et naïves, égra- 
tignées, semble-t-il, sur le cuivre avec une épingle 
détachée d'un ruban. W" Doublet trace le profil de 
son ami Falconnet. La marquise de la Fare fait le 
portrait de la Harpe (1). Et le dessin fini n'est pas 

(1) Correspondance littéraire de la Harpe. Paris^ an ÏX, vol. III. 



401 LA FEMME 

toujours abandonné à la gravure de Caylus ou de 
Mariette. Sur une planche vernie par quelque peiDlre 
habitué de la maison, la femme découvre le cuivre. 
Elle tente une eau-forte qu'elle se plaît à distribuer 
aux personnes de sa société intime. Et au-dessous 
do M"'" de Pompadour qui laisse un œuvre, que de 
femmes, depuis la duchesse jusqu'à la petite bour- 
geoise, signent d'un nom fameux ou d'un nom in- 
connu une.petite planche, joie du collectionneur qui 
la trouve sur les quais en feuilletant quelque vieux 
carton où elle dort (1) I 

De cette protection des écrivains, de cette prési- 
dence des lettres, de ce gouvernement des hommes 
et des œuvres de l'esprit, qui, en atteignant les hommes 
et les œuvres de l'art, ne laisse aucune des manifes- 
tations du temps en dehors de la domination de la 
femme, la femme tire comme un pouvoir répandu 
dans l'air et qui plane au-dessus du siècle. La femme, 
en effet, n'est point seulement, depuis 1700 jusqu'en 
1789, le ressort magnifique qui met tout en mouve- 
ment : elle semble une puissance d'ordre supérieur, 
la reine des pensées de la France. Elle est l'idée placée 
au haut de la société, vers laquelle les yeux sont 
levés, vers laquelle les âmes sont tendues. Elle est 
la figure devant laquelle on s'agenouille, la forme 
qu'on adore. Tout ce qu'une religion attire à elle 
d'illusions, de prières, d'aspirations, d'élancements, 

(1) Cabinet des estampes. Bibliothèque impériale. Portefeuille (Ta* 
mateurs. — Catalogue des gravures du baron de Vèse. 



AU DIX. HUITIÈME SIÈCLE. 405 

de soumissions et de croyances se tournent insen- 
siblement vers la femme. La femme fait ce que fait 
la foi, elle remplit les esprits et les cœurs, et elle 
est, pendant que régnent Louis XV et Voltaire, ce 
qui met du ciel dans un siècle sans Dieu. Tout s'em- 
presse à son culte, tous travaillent à son ascension : 
ridolâtrie la soulève de terre par toutes ses mains. 
Pas un écrivain qui ne la chante, pas une plume 
qui ne lui donne une aile : elle a jusque dans les 
\illes de province des poètes voués à son culte, des 
poètes qui lui appartiennent (1) ; et de Tencens que 
jettent sous ses pieds les Dorât et les Gentil-Bernard 
se forme ce nuage d'apothéose, traversé de vols de 
colombes et de chutes de fleurs, qui est son trône et 
son autel. La prose, les vers, les pinceaux, les ciseaux 
et les lyres donnent à son enchantement comme une 
divinité : et la femme arrive à être pour le dix-hui- 
tième siècle, non-seulement le dieu du bonheur, du 
plaisir, de l'amour, mais l'être poétique, l'être sacré 
par excellence, le but de toute élévation morale, 
l'idéal humain incarné dans un sexe de l'humanité. 

(1) Correspondance secrète, vol X 



X 



l'ame de la femme 



Quand le dix-huitième siècle, ses conventions, ses 
exemples, le bon goût, le bon ton du monde, les 
leçons de la vie, ont renouvelé complètement Tédu- 
catien et presque la nature de la femme, quand ils 
l'ont dépouillée de tout naturel, de toute timidité, de 
toute simplicité, la femme devient ce type des mœurs 
sociales : la caillette. 

Le croquis que Duclos en a tracé, d'un tour de 
plume et à main levée, dans les Confessions du comte 
de ***, n'est qu'une esquisse légère et superficielle. Il 
a seulement effleuré cette physionomie dans son ap- 
parence, et l'on ne voit guère se dessiner, sous sa 
touchevive mais banale, quelafemme légère, étourdie 
et vide de tous les temps. C'est, dit-il à peu près, 
une espèce au cœur et à l'esprit froids et stériles, 
occupée sans cesse de petits objets, rapportant tout 
à une minutie dont elle sera frappée, aimant à pa- 



LA FEMME AU DIX-HUITIEME SIECLE. 407 

f^aître instruite, vivant dans la tracasserie comme 
dans son élément, faisant son occupation des déci- 
sions sur les modes et les ajustements, coupant la 
Conversation pour dire que les taffetas de Tannée 
sont effroyables, prenant un amant comme une robe 
parée, parce que c'est l'usage, incommode dans les 
affaires, ennuyeuse dans les plaisirs. Et Duclos s'en 
tient à ce portrait. 

La caillette est au dix-huitième siècle une figure 
plus particulière, plus significative. Elle n'est point 
seulement la suprême expression de la femme, de 
ses sens généraux, de son humeur commune ; avec 
les nerfs, la cervelle, les fièvres et les inconstances 
de son sexe, elle représente son temps et le particu- 
larise en ce qu'il a de plus propre et de plus délicat. 
Elle est avant tout le produit, le résultat, l'exemple 
le plus sensible, l'image la plus achevée des re- 
cherches et des caprices d'esprit de la France. Et 
peut-être ne saurait-on entrer plus avant dans la 
connaissance familière de ce siècle de la femme, le 
toucher de plus près, que par ce personnage où 
semblent se montrer à la fois comme une exagération 
de la femme et comme un excès du temps. 

Ce qu*on pourrait appeler l'âme extérieure du dix- 
huitième siècle, la mobilité, la vivacité, tout ce mou- 
vement de petites grâces, tout ce bruit de petits riens, 
c*est l'âme même de la caillette. La caillette repré- 
sente en elle le dédain du monde qui l'entoure pour 
le sérieux de la vie, le sourire dont il couvre tout, 
sa peur des choses graves, des devoirs pesants, sa 



408 LA FEMME 

manie d'être toujours à voltiger sur ce qu'il dit, ce |^ 
qu'il fait, ce qu'il pense. Idées courtes, réflexions 
qui sautent, folies volantes, passe-temps légers, l'é- 
tourderie de la tête et du cœur, elle a le fond, tous 
les dehors, l'affection de l'inconsistance et de la lé- 
gèreté évaporée. Elle reflète, elle affiche la nouvelle 
philosophie de son sexe, son horreur de toute pensée 
commune, grossière, bourgeoise, gothique, son dé^ 
tachement de tous les préjugés dans lesquels les 
siècles précédents avaient fait tenir le bonheur, les 
devoirs, la considération de la femme. Son idéal en 
toutes choses et de tous les côtés est fait de petitesse, 
de brièveté, d'agrément : il le lui faut piquant, si 
l'on peut dire, et comme taillé sur la grandeur et la 
longueur d'une brochure à la mode. Une récréation 
courante qu'on prend, qu'on feuillette et qu'on re- 
jette, il n'est que cela pour parler à son imagination. 
On croirait voir, dans cette créature factice, la poupée 
modèle des goûts de cette civilisation extrême. Ce 
ne sont que jacasseries, minauderies, gentillesses 
raffinées. Il y a dans toute sa personne comme une 
sorte de corruption exquise des sentiments et des 
expressions. A force de se travailler, elle arrive à 
personnifier en elle « cette quintescence du joli et 
de l'aimable », qui est alors dans les personnes la 
perfection de l'élégance, comme il est, dans les choses, 
l'absolu du beau. Elle dégage d'elle-même, ainsi que 
d'une grossière enveloppe, un nouvel être social au- 
quel une sensibilité plus subtile révèle tout un ordre . 
d'impressions, de plaisirs et de souff'rances inconnu 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 409 

aux générations précédentes, à Thumanité d'avant 
1700. 'Elle devient la femme aux nerfs grisés, enfié- 
vrée par le monde, les paradoxes des soupers, les 
mots pétillants, le bruit des jours et des nuits, em- 
portée dans ce tourbillon au bout duquel elle trouve 
cette folle et coquette ivresse des grâces du dix-hui- 
tième siècle : le papillotage, — un mot trouvé parle 
temps pour peindre le plus précieux de son amabi- 
lité et le plus fin de son génie féminin (1). 

Sous cette fièvre des manières, sous toutes ces dis- 
sipations de l'imagination et de la vie, il reste 
quelque chose d'inapaisé, d'inassouvi et de vide au 
fond delà femme du dix-huitième siècle. Sa vivacité, 
son affectation, son empressement aux fantaisies, 
semblent une inquiétude ; et l'impatience d'un ma- 
laise apparaît dans cette continuelle recherche de 
l'agrément, dans ce fuHeux appétit de plaisir. La 
femme se prodigue de tous côtés comme si elle 
voulait se répandre hors d'elle-même. Mais c'est vai- 
nement qu'elle s'agite, qu'elle cherche autour d'elle 
une sorte de délivrance ; elle a beau se plonger, se 
noyer dans ce que le temps appelle « un océan de 
mondes », courir au-devant des distractions, des vi- 
sages nouveaux, de ces liaisons passagères, de ces 
amis de rencontre, pour lesquels le siècle invente le 
mot connaissances; dîners, soupers, fêtes, voyages de 
plaisir, tables toujours remplies, salons toujours 

(1) Le Papillotage, ouvrage comique et tûôtùl. Rotterdam, Ittô. 

te 



410 LA FEMME 

murmurants, défilé continu de personnages, variété 
des nouvelles, des visages, des masques, des toilettes, 
des ridicules, tout ce spectacle sans cesse changeant 
ne peut remplir entièrement la fenomae de son bruit. 
Que ses nuits se brûlent aux bougies, qu'elle appelle 
à mesure qu'elle vieillit plus de mouvement autoor 
d'elle, elle finit toujours par retomber sur elle-même: 
elle se retrouve en voulant se fuir, et elle s'avoue tout 
bas la souffrance qui la ronge. Elle reconnaît en elle 
le mal secret, le mal incurable que ce siècle porte 
en lui et qu'il traîne partout en souriant : l'ennui. 

Prenez garde en effet. Ne vous laissez pas tromper 
aux apparences de ce monde, à la réputation qu'A 
s'est faite par ses dehors ; allez au-delà de ce qu'il 
montre, touchez à ce qu'il laisse échapper : que 
trouverez-vous comme mobile de ses agitations, 
comme excuse de ses scandales, comme expiation de 
ses fautes? L'ennui. Là est le fond du temps, le grand 
signe et le grand secret de cette société. Nous avons 
essayé de peindre ailleurs (1), dans ses caractères 
généraux, dans l'ensemble de ses influences, ce prin- 
cipe de mort qui se glisse partout sous le règne de 
Louis XV et apporte à l'âme de la France ces défail- 
lances, tant de dégoût, un si singulier désenchan- 
tement de son courage et de son initiative. Du haut 
en bas de l'échelle sociale, nous avons montré le mal 
croissant d'ordre en ordre, en bas éclatant bruta- 
lement parle cynisme du suicide, en haut s'incamant 

(1) Les Maîtresses de Louis XV, par Edmond et Jules de Qoucourt. 
Sou8 prêtée» 



AU DIX-HUIT;iÈME siècle. 411 

dans un maître qui promène des petits appartements 
au Parc aux cerfs Tennui d'un peuple dans Tennui 
d'un roi I 

Mais cette peine d'un siècle d'esprit puni par son 
esprit même, par la mélancolie de l'esprit, cette pu- 
nition providentielle d'une société qui ne vit que par 
l'agrément, qui ne peut trouver de satisfactions que 
par l'intelligence, qui est lâche devant le devoir et 
ne connaît plus le dévouement, la tristesse de cette 
humanité qui n'a plus de vertus que des vertus de 
sociabilité, le vide de ce monde dont les intérêts et 
la conscience s'étoufiPent dans l'air des salons, ce 
supplice raffiné et à la mesure de la délicatesse du dix- 
huitième siècle devait avoir son martyr dans la femme. 
Plus que l'homme, par l'exigence de ses instincts, 
par la finesse de ses sensibilités morales, par le ca- 
price de tout son être, la femme devait souffrir de ce 
malaise du siècle. « Une débauchée d'esprit », Wal- 
pole, en appelant ainsi la femme du dix-huitième 
siècle, l'a définie et expliquée. « J'ai une admiration 
stupide pour tout ce qui est spirituel, » c'est l'aveu 
que fait une femme au nom de toutes. La femme est 
tout esprit, et c'est parce qu'elle est tout esprit 
qu'elle sent en elle comme un désert. Point de sen* 
timent, point de force supérieure qui la soutienne, 
point de source de tendresse qui la désaltère : rien 
qu'une occupation de tête, une sorte de libertinage de 
pensées qui la laisse retomber à toute heure dans le 
désenchantement de la vie. Son cœur flotte sans point 
fixe où il puisse s'attacher. Ses facultés manquent 



412 LA PEMMB 

en môme temps d'un lien qui les assemble et d'un 
but qui les appelle en haut, d'une foi, d'un dévoue- 
ment, d'un de ces grands courants qui enlèvent la 
femme aux faiblesses de sa volonté morale. De là 
cette aridité à laquelle elle ne peut remédier et dont 
elle se désole. De là cette prostration singulière, ce 
sentiment de lassitude qui émousse sa conscience, 
cet énervement dans le plaisir, ce goût de cendre 
qu'elle trouve à tout ce qu'elle goûte. Elle use de 
tout pour se réveiller, pour se donner une secousse, 
pour se sentir vivre, pour nourrir ou du moins agiter 
sa pensée. Elle se jette aux lectures, elle dévore 
l'histoire, les romans, les contes du jour, et l'ennui 
lui ferme le livre entre les doigts ; à peine s'il lui 
reste le courage de se réfugier dans les Essais de 
Montaigne et de se faire bercer l'âme par ce bréviaire 
sans consolation, que la dernière âme de femme du 
dix-huitième siècle, M°® d'Albany, appellera « la 
patrie de son âme et de son esprit » . Elle se livrera 
au monde, elle s'arrachera violemment, furieusement 
à la solitude ; elle prendra la passion dominante de 
la duchesse du Maine, «la passion de la multitude»: 
mais le dégoût d'elle-même ne la sauvera pas du dé- 
goût des autres. Les gens qui l'environneront ne 
seront bientôt plus qu'une manière de spectacle ; la 
société lui semblera un commerce d'ennui qu'on 
donne et qu'on reçoit, et elle reconnaîtra que l'ennui 
vient de partout, de la solitude aussi bien que de la 
foule, celte autre solitude, «la plus absolue et la plus 
pesante de toutes » , laissait échapper une grande 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE, 413 

dame de ce temps au milieu du plus beau salon de 
("rance (1). 

Correspondances, mémoires, confessions, tous les 
documents, toutes les révélations familières du temps 
trahissent et attestent ce malaise intérieur des femmes 
Il n'est pas d'épanchement , pas de lettre où la 
plainte de l'ennui ne revienne comme un refrain, 
comme un gémissement. C'est une lamentation con- 
tinuelle sur cet état d'indifférence et de passivité, 
sur cet engourdissement de toute curiosité et de 
toute énergie vitale qui ôte à l'âme jusqu'au désir de 
la liberté et de l'activité, et ne lui laisse d'autre pa- 
tience que la paresse et la lâcheté. L'ennui, pourles 
femmes d'alors, c'est le grand mal, c'est, comme 
elles disent, « l'ennemi»; et écoutez-les lorsqu'elles 
en parlent, lorsqu'elles le confessent : leur langage 
si net, si peu déclamatoire hors de là, prend des ex- 
pressions énormes pour exprimer l'immensité de 
leur découragement. Le néants tel est le mot qu'elles 
trouvent, sans le juger trop fort, pour peindre ce 
sommeil de mort auquel elles succombent : <( Je suis 
tombée dans le néant... Je retombe dans le néant...», 
c'est une phrase que ces femmes de tant de goût et 
de tant de mesure écrivent couramment, naturel- 
lement, et qu'elles rencontrent sous leur main quand 
elles veulent parler de leur ennui, tant ce qu'elles 
souffrent leur semble être une chose qu'on ne peut 
mieux comparer qu'au rien qui suit la mort. Les plus 

(i) Correspondance inédite de M"« du Defifand. Michel Lévy, 18.')9, 
Yol* I. 



il4 LA FEMME 

courtisées, les plus entourées ont des cris pareils à 
des dégoûts de mourant qui retourne la tête contre 
le mur :« Tous les vivants m'ennuient!... La vie 
m'ennuie ! » Il en est qui arrivent à envier les arbres, 
parce qu'ils ne sentent pas l'ennui (1). Et la grande 
épistolaire du temps, M™® du Deffand, sera le grand 
écrivain de l'ennui. 

Cet ennui du cœur et de l'esprit réagissait sur le 
corps de la femme. Il lui donnait une souffrance, 
une faiblesse, une langueur, une sorte de tristesse et 
d'atonie physiques, le malaise sourd que le temps 
appela de ce mot vague : les vapeurs. « Les vapeurs, 
c'est l'ennui, » dit M™® d'Épinay. De ce mal, le dix- 
huitième siècle n'apprécia guère que le ridicule. Fa- 
tigué de voir des femmes sans ressort, sans volonté, 
allongées sur des chaises longues, ayant pour toute 
force celle de faire des nœuds, se plaignant d'une 
façon si mourante d'être anéanties, le temps crut ou 
voulut croire qu'il n'y avait point de principe à une 
maladie devenue de bon ton et qui s'affichait comme 
une mode. Il essaya d'étouffer sous la raillerie, l'épi- 
gramme, la chanson, ces vapeurs qui ne lui semblaient 
que migraine, mal imaginaire, affectation, et qui 
pourtant cachaient, sous la comédie, sous l'exagé- 
ration, la grande souffrance des siècles civilisés, la 
maladie du système nerveux, la secrète hypocondrie, 
la terrible et mystérieuse hystérie. Et lorsqu'à la fin 
du siècle les vapeurs deviendront de véritables crises 

(1) Lettres de la marquise du Defiand à Horace Walpole. Parit, 

1812, passim. 



\ 



! 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 415 

t de nerfs et que des femmes seront obligées de faire 
j matelasser leurs chambres à coucher contre des at- 
taques périodiques, lorsque le mal éclatera avec de 
j si frappants caractères chez la princesse de Lam- 
balle (1), le public continuera à se moquer, comme 
d'une manie, de ces évanouissements périodiques. 

Il est besoin de rechercher ici les causes particu- 
lières au temps, personnelles à la femme d'alors, qui 
la prédisposaient dès l'enfance à cet état valétudi- 
naire, à ce mal étrange de l'ennui passé des forces 
Imaginatives aux forces vitales, devant lequel la mé- 
decine allait se perdre en tâtonnements et en per- 
plexités. La femme, en sortant du maillot, était / 
enfermée dans une sorte de cuirasse ; toute petite, 
on commençait à lui dessiner et à lui façonner une 
taille artificielle au moyen d'un corps à baleine, sans 
laquelle les petites filles, laissées à la nature, n'au- 
raient jamais fait, au sentiment du temps, que des 
êtres informes, « des femmes de campagne », C'est 



(1) Panni les vaporeuses les plus sérieusement atteintes, il faut citer 
M"* de Lamballe, qui avait de fréquents évanouissements de deux 
heures, que Todeur d'un bouquet de violettes faisait trouver mal, à la- 
quelle la vue d'un homard, d'une écrevisse, même en peinture, don- 
nait une crise de nerfs. M"« de Genlis (Mémoires, vol. II), avec sa 
rancune contre la cour, ne voit dans ces scènes que de jolies comédies. 
Malheureusement, M^"' de Genlis se trompe; la maladie du système 
nerveux de M">« de Lamballe, ébranlé non par la cause qu'indique le 
docteur Saiffert, mais par les profonds chagrins que lui avait donnés 
le prince son mari, cette maladie, dégénérée en mélancolie profonde et 
en vapeurs convulsives, est si réelle qu'elle cherche pendant tout le 
siècle son remède près des médecins, des empiriques, des charlatans, 
depuis Pittara qui guérissait avec des emplâtres sur le nombril, jusqu'à 
Mesmer, Deslon et leur baquet. (Mémoires de la République des lettres 

vol. xvra.) 



416 LA FEMME 

à celte première compression des organes, à l'usage 
du co7*ps embarrassant la respiration et la digestion 
que Bonnaud attribue généralement les vapeurs dans 
son livre de la Dégradation de l'espèce humatne par 
Vmage des corps à baleine (1). Puis vient l'habitude dn 
blanc et du rouge qu'on ne portait autrefois qu'après 
le mariage, qu'on voit aujourd'hui aux joues des 
jeunes filles, et dont la femme abuse avec plus d'excès 
à mesure qu'elle vieillit ; usage malsain de prépa- 
rations plus malsaines encore : ce blanc n'est pas 
toujours du blanc de Candie, fait de coquilles d'œufs ; 
il est souvent composé de magistères de bismuth, 
Jupiter, Saturne, de céruse ; ce rouge ne se tire pas 
seulement de matières animales ou végétales comme 
la cochenille, le santal rouge, le bois de Fernambouc, 
mais aussi de minéraux comme le cinabre, le minium^ 
de minéraux de plomb, de soufre et de mercure 
calcinés au feu de réverbère. Et que de maux venant 
de là, de ce blanc, et surtout de ce rouge, dont le 
plus inolTensif, le carmin même, le rouge végétal, le 
rouge de Portugal, si renommé comme le plus beau 



(1) Tout le siècle s'est élevé contre cette mode du cot^» que lai 
femmes ne veulent abandonner à aucun prix. C'est une véritable croi- 
sade, depuis les remarques de l'Arëtin mo(/eme jusqu'aux observations 
de Tanatomiste Winslow, depuis les objurgations du bonhomme Métra, 
jusqu'à l'Avis de Beisser sur les corps baleinés^ jusqu'aux plaintes du 
chevalier de Jaucourt, dans l'Encyclopédie. Pendant tout le siècle ofi 
attaque le corps, on le fait responsable de la mort d'un grand nombre 
d'enfauts, de la mort de la duchesse de Masarin. Les corps les plus à 
la mode étaient les corps à la grecque, d'abord à cause de leur nom, 
puis pour leur bon marché, quoiqu'ils fussent très-dangereux, parce que 
les baleines ne montaient qu'au-dessous de la gorge et pouvaieot la 
blesser. 



! 
I 

} 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 417 

le plus haut en couleur, est abandonné par les 
Cïmmes à cause des douleurs de tête et des déman- 
geaisons qu'il leur cause ! Des boutons, des fluxions 
^DTisage ou des gencives, c'est le moindre inconvé- 
àient de cette enluminure et de ce plâtrage ; le blanc 
et le rouge ne gâtent pas seulement les dents, ils 
font plus qu'abîmer les yeux jusqu'à menacer la vue, 
fls attaquent tout le système nerveux, et amènent 
dans tout le corps des désordres qui ne s'arrêtent 
qu'à la cessation de leur emploi (1). A ces désordres 
s'en joignent d'autres, produits par l'abus des par- 
fums entêtants, par l'usage immodéré de l'ambre, 
J)ar une cuisine que la France de Louis XIV ne con- 
naissait pas, une cuisine toute composée de jus, de 
coulis, d'épices, de brûlots (2), un sublimé de succu- 
lence donnant au jeu des organes une effervescence 
factice, brûlant au lieu de nourrir, et mettant dans 
le chyle, dans le sang, dans la lymphe, un élément 
corrosif. Et pour relever encore cette cuisine, voici 
que s'introduisent, au dessert qui les ignorait, les 
liqueurs de Lorraine (3). Tout est contraire à l'hygiène 
naturelle de la femme, l'ordre et l'heure des repas, 
ces soupers qui s'enfoncent dans la nuit, qui forcent 
l'estomac dérangé, et qui mettent, dans les lettres 
de femmes du temps, tant de plaintes d'indigestions. 
Et pour irriter et ébranler les nerfs de la femme, il 



(1) Lettre sur plusieurs maladies des yeux causées par Tusage do 
rouge et du blanc, par Gendron. Paris, 1760. 

(2) Éloge de rimpertinence. 

(3) Les Bijoux indiscrets. 



^ il8 LA FEMME 

y a par-dessus cela le café, le chocolat et le thé, que 
la médecine d'alors considère comme un des plus 
grands excitants. 

Quelles causes encore aux vapeurs ? Les médecins 
en trouvent une dans la médecine, dans la médicamen- 
tation de leur temps, Tabus des saignées et des pur- 
gations pour la moindre indisposition traitée par la 
diète et Teau. Ils en signalent une autre bien singu- 
lière : la lecture des romans. C'est là, pour certains 
d'entre eux, l'origine et comme l'âme du mal de la 
femme. Ils font dériver son malaise, le dérèglement 
de sa santé, de cette manie de lecture romanesque 
qui remplit le siècle, et qui prend les filles dès la 
bavette. Et peignant l'état où les romans mettent la 
femme, cette vie suspendue dans l'attention, ces 
longues heures, ces nuits même consumées par la 
passion de lire, tout ce travail de tête sans exercice, 
tant d'émotions, tant de sensations qui la traversent, 
l'étourdissement qui lui monte au cerveau de ces 
pages magiques qu'elle respire, de ce papier enivrant, 
ils arrivent à conclure, par la plume de l'auteur des 
Affections vaporeuses^ que toute petite fille qui lit à 
dix ans au lieu de courir fera une femme à va- 
peurs (1). 

Au fond, toutes ces raisons des vapeurs du dix-hui- 
tième siècle ne sont que secondaires. Il en est une 
qui les domine toutes. Le monde, la vie du monde, 

(1) Traité des affections vaporeuses des deux sexes. NouveUe édition, 
augmentée et publiée par ordre du gouvernement. Paris» de l'Imprimt' 
rie royale, 1782. 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 419 

c'est ce qui rend avant tout la femme vaporeuse. 
L'énervement lui vient de cette vie de veille qui fait 
donner aux femmes le nom de lampes, de cette vie 
toute nocturne qui se couche au jour (1). Il lui vient 
de la fièvre succédant à cette vie, de ce tourment 
des nuits du siècle, Tinsomnie, qui, déjà sous la Ré- 
gence, retourne les femmes dans leur lit jusqu'à sept 
heures du matin, et qui fait plus tard, chez M"^° du 
Deffand, chez M"® de Lespinasse, ce grand désespoir 
de ne pouvoir dormir. Et qu'est-ce pourtant, contre 
la santé de la femme, que cette vie matérielle du 
monde, auprès de sa vie morale ? Le jeu incessant 
de toutes les facultés, l'ambition, la jalousie, la 
guerre des rivalités, l'excitation de l'esprit, de l'ama- 
bilité, le travail de la grâce, les déceptions, les mor- 
tifications, les vanités qui saignent, les passions qui 
brûlent, quelle autre fièvre pour miner et ébranler 
le délicat organisme de la femme I 

Devant le mal chaque jour plus général, la méde- 
cine demeura d'abord embarrassée, hésitante. Il se 
rencontra des médecins qui, l'attribuant à l'imagi- 
nation seule, guérirent les vapeurs sans les traiter ; 
ainsi fit le fameux Sylva qui, sans remède, exorcisa 
es vaporeuses de Bordeaux en épouvantant leur co- 
quetterie : il se contenta de leur dire que ce qu'elles 
appelaient vapeurs était le mal caduc (2). Forcée 
bientôt de prendre au sérieux^de réelles souffrances, 

(1) Duclos dans les Confessions du comte de *** dit d'une femme : « 11 
n'y avait rien qu'elle ne préférât aa chagrin de se coucher. » 

(2) Correspondance secrète^ vol. VIII. 



i20 LA FEMME 

de reconnaître une maladie dans Taffection régnante, 
et de traiter les vapeurs avec des remèdes, la méde- 
cine employa des toniques, des excitants, les anti- 
spasmodiques, réther, le musc, Tassa-fœtida, l'eau 
de mélisse, Feau de la Reine de Hongrie, les gouttes 
d'Hoffman, les pilules de Stahl et de Geoffroy. Ce 
traitement énergique et réconfortant réussissait asseï 
mal, quand parut un homme qui eut pendant quel- 
ques années une vogue presque égale à celle de la 
maladie qu'il soignait. Rien ne lui manqua, ni les 
persécutions, ni l'engouement des malades, ni la 
clientèle des femmes les plus qualifiées, ni la con- 
fiance de M""® du Deffand, qui lui demanda de lui 
rendre le sommeil (1). Ce médecin était le fameux 
Pomme. Comparant les nerfs dans leur état de santé 
à un parchemin trempé et mou, il attribuait les va- 
peurs à un dessèchement, un racornissement du 
système nerveux. Toute la science de la médecine 
consistait, suivant son système, à rendre l'humidité 
h ce tissu : et il croyait y parvenir en ordonnant des 
délayants, des humectants, de l'eau de veau, de l'eau 
de poulet, du petit lait, et surtout des bains tièdes, 
des bains de cinq, six, huit heures même : dans l'es- 
pace de quatre mois, une de ses malades, M°* de 
Glugny, passa dans l'eau douze cents heures ! Il gué- 
rissait, il réussissait surtout. Mais deux des grandes 
dames qu'il soignait, la marquise de Bezons et la 
comtesse de Belzunce, mouraient vers la fin de 1770, 

(i) Lettres de la marquise du Deffand. Paris ^ 1812, voL L 



AU DIX-HUITIEME SIECLE. 421 

et leur mort faisait grand bruit. Il était poursuivi 
par les jalousies et les tracasseries de ses collègues, 
qui allaient jusqu'à faire verser par des domestiques 
gagnés, du sirop de Rabel sur les purées de concombre 
et de chicorée qu'il ordonnait à ses malades. Sa vogue 
commençait à passer : il quittait Paris, et regagnait 
Arles, sa ville natale. Ses ennemis répandaient qu'il 
était expatrié, qu'il était mort ; et, profitant du retour 
de la mode, ils comparaient sa médecine à celle de 
Printemps, ce soldat aux gardes françaises qui avait 
fait une si belle fortune, quelques années auparavant, 
en prescrivant aux vaporeuses une décoction de foin. 
Mais Printemps ne s'était pas retiré comme Pomme: 
il était tombé. Il avait déjà, avec ses décoctions de 
foin, gagné de quoi donner du fourrage sec à deux 
chevaux qui le conduisaient à ses visites dans un bon 
carrosse, lorsqu'il fut arrêté net en si beau chemin : 
une requête présentée par la Faculté à M. le maréchal 
de Biron l'avait mis à bas de son équipage (1). Ce- 
pendant Pomme vivait malgré ses ennemis, et il avait 
encore des fidèles à Paris qui faisaient le voyage 
pour le consulter. Des dévotes entêtées et enthou- 
siastes lui restaient, telles que la comtesse deBoufflers, 
qu'on voit presque aussitôt la mort du prince de Conti 
partir de Paris et aller s'établir à Arles dans une 
maison meublée pour elle où elle passe tout l'hiver 
à portée des soins de M. Pomme. C'était elle sans 
doute qui le rappelait sur son grand théâtre, le réta- 



(1) Correspondance de Grimm, vol. V. 



4^2 LA FEMME 

blissait dans la capitale et lui ramenait sa clientèle. 
Poussé par elle, le grand médecin des femmes arrivait 
à tout : il devenait médecin consultant du roi, et en 
1782 une nouvelle édition de son Traité des affectùm 
vaporeuses paraissait, publié par ordre du gouverne- 
ment et imprimé à Tlmprimerie royale. 

En face de Pomme, un médecin s'était levé, dont 
la popularité devait être plus durable, dont le nom 
est resté : Tronchin ! Tronchin, dont les jolies femmes 
vont chercher « les oracles » à Genève, Tronchin qui 
voit toute la France se presser dans ses antichambres 
de Paris (1). Imaginez le Rousseau de la médecine. 
La révolution que la Nouvelle Héloïseîa,it dans le cœur 
de la femme, les ordonnances de Tronchin raccom- 
plissent dans ses habitudes, dans sa vie journalière. 
Tronchin fait sortir la femme de sa paresse et de ses 
langueurs, presque de sa constitution. Il la force au 
mouvement, aux fatigues fortifiantes. Il lui impose 
de gros ouvrages, il la fait frotter des salons, bêcher 
un jardin, se promener en réalité, sur ses pieds, 
courir (2), s'exténuer : c'est un mot que sa doctrine 
fait entrer dans la langue de la femme. Il rend ses 
membres à l'exercice, son corps à la liberté avec ces 
robes nouvelles, baptisées de son nom, portées 
bientôt dans toutParis par les promeneuses appuyées 
sur de longues cannes, tronchinant (3), comme dit le 

(1) Mémoires de la République des lettres, vol. IX. 

(2) L'Ami des femmes, 1758. 

(3) Le Monument du costume. Première série. Texte des planches dd 
Preudeberg. — Dans ces maladies qu'au fond les médecins considèrent 
comme des maladies morales, Roussel {Système physique et mortU de I* 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 4J3 

temps. Marcher devient une mode ; et c'est le temps 
où la maréchale de Luxembourg, attaquée sur le 
plaisir qu'elle peut trouver dans la société de la Harpe, 
répond simplement pour la défense de la Harpe et 
pour la sienne : « H donne si bien le bras I » 

Occuper physiquement la femme, la distraire 
d'elle-même par l'activité et la lassitude corporelles, 
lui remuer le sang et les humeurs, lui rairaîchir la 
tête par l'exercice, le grand air, tels furent les moyens 
employés par Tronchin pour combattre les tristesses, 
les ennuis de la femme, la tirer d'un état de stagna- 
tion morale, remettre l'équilibre dans son organisme 
nerveux. Rien ne fut ajouté à ce système par les mé- 
decins en vogue qui vinrent après lui, par Lorry, si 
goutteux que les malades descendaient pour le con- 
sulter dans son carrosse (1), par Barthés, le type des 
jolis médecins de femmes du temps, qui saignait les 
dames avec une ligature à glands d'or (2), et qui pour 
avoir sauvé M™° de Montesson recevait du duc d'Or- 
léans une pension de 2,000 livres (3). 

Cependant, tout en demandant le soulagement de 
son malaise physique à la médecine et aux charla- 
tans, la femme cherchait en elle-même le remède 
de son malaise moral. Remontant à la source de 

femme) s'élevait contre la promenade, le remède par excellence de 
Tronchin, attaquant l'intempérance d'idées que la promonade procure 
aux femmes, idées qui, tout en les charmant, fatiguent les ressorts de 
leur esprit. 

(1) Mémoires de la République des lettres, vol. III. 

(2) Les Masques. S, l.n. d. 

(3) Mémoires de la République des lettres, vol. XXI. 



m LA FBMMB 

toutes ses souffrances, au principe de son mal, que 
trouvait-elle? L'inoccupation des idées dans Té- 
tourdissement, cette dispersion de soi-même, celte 
espèce d'éparpillement de Tâme que fait la dissipa- 
tion. D'où lui venait ce goût de néant que toutes 
choses, et le plaisir même, prenaient sous sa main? 
Du néant qui était en elle, du vide caché sous une 
frivolité inquiète, de cette activité froide répandant 
son esprit de tous les côtés sans l'intéresser à rien, 
lui donnant du mouvement sans lui donner de res- 
sort. Son grand mal, l'empoisonnement de sa vie, 
la misère de son être était en un mot de manquer 
de ce qu'elle a appelé elle-même « un objet (1) ». 

Un objet, — voilà ce que la femme va poursuivre 
pendant tout le siècle. Et ce fond sérieux et solide 
de l'esprit, cet intérêt de la pensée, cette base, ce 
but, ce poids qui lui manque, elle ira les chercher, 
avec passion, avec la fureur de l'engouement, sans 
souci de la singularité ou du ridicule, non point 
dans les passe-temps d'intelligence à sa portée, 
mais à l'extrémité opposée des talents et des apti- 
tudes de son sexe, dans des études qui sembleront 
l'attirer par le sérieux, l'immensité, la profondeur, 
l'horreur même, par ce qui absorbe et remplit l'in- 
telligence de l'homme. 

Les romans disparaissent de la toilette des femmes, 
et l'on ne voit plus que des traités de physique et de 
chimie surleschifTonnières.Les plus grandes dames 

(1) I^ettres inédites de M"« du DeO'and. Paris , Sixehel Lévp, 1859. 
roi. I. 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 425 

et les plus jeunes s'occupent des matières les plus 
abstraites et rivalisent avec M"*® de Chaulnes embar- 
rassant les académiciens et les savants qui viennent 
chez son mari. Dès 1750, Maupertuis est déjà la 
« coqueluche » des femmes; il est déjà de ton pour 
les petites-msdtresses d'aller s'extasier aux séances 
de l'abbé Nollet, et de voir sortir du feu, un feu qui 
fait du bruit, du menton d'uu grand laquais qu'on 
gratte (1). Dans les salons de la fin du siècle, on 
forme des sociétés de vingt, vingt-cinq personnes, 
pour suivre un cours de physique, un cours de 
chimie appliquée aux arts, un cours d'histoire na- 
turelle (2) ou de myologie. On rougirait de ne pas 
assister aux leçons de M. Sigault de la Fond ou de 
M. Mittouart ; ne nomme-t-on pas parmi celles qui 
s'y pressent M""" d'Harville, de Jumilhac, de Ghas- 
tenet, de Malette, d'Arcambal, de Meulan (3)? Une 
femme ne se fait plus peindre sur un nuage d'O- 
lympe, mais assise dans un laboratoire (4). Que 
Rouelle, le frère du fameux Rouelle, fasse des expé- 
riences sur la fusion et la volatilisation des dia- 



(1) Lettres écrites en 1743 et en 1744 , au chevalier de Liizeincoar, 
par une jeune veuve. Londres^ 1769. 

(2) L^almanach historico-physique, ou physiosox'hie des dames siur les 
quarante-huit cabinets d'histoire naturelle de Paris , en cite sept ap- 
partenant à des femmes parmi lesquelles figurent M"** Clairon et 
Ibus. 

(3) Mémoires de M">* de Genlis, vol. II. 

(4) Catalogue des tableaux de feu M. Blondel de Gagny, par Remy, 
1776. Portrait de M** de Gontaut par Charlier. Je possède un dessin de 
Gabriel ^e Saint-Aubin représentant une expérience dans une chambre 
de physique où, parmi des seigneurs à cordon bleu et des abbés, sont 
assises d'élégantes femmes. 



426 LA FEMME 

niants, il aura pour spectatrices la marquise de 
Nesle, la comtesse deBrancas, la marquise de Pons, 
la comtesse de Polignac, M™® Dupin, qui suivront 
d'un œil attentif et curieux le diamant brillant sous 
le feu de la moufle, étincelant une dernière fois, et 
suant la lumière (1). Un journal va paraître répon- 
dant aux besoins du temps, aux goûts de la femme, 
qui, mêlant les sciences aux arts agréables, donnera, 
à côté de la poésie, des traits de bienfaisance, des 
variétés et des spectacles, les mémoires scientifiques, 
les descriptions de machines, les observations d*as' 
tronomie, des lettres sur la physique, des morceaux 
sur la chimie, des recherches de botanique et de 
physiologie, les mathématiques, l'économie domes- 
tique, l'économie rurale, l'agriculture, la naviga- 
tion, l'architecture navale, l'histoire, la législation, 
et les comptes rendus de l'Académie (2). Les Pilastre 
du Rozier, les la Blancherie vont exploiter la môme 
idée, le même engouement. Les académies payantes, 
les musées vont naître, les musées dont le succès est 
fait par le public des femmes applaudissant tout ce 
qu'on leur débite, et jusqu'aux compilations de Gé- 
belin sur le bœuf Apis (3) ! Musées et lycées vont 
remplir Paris de science aimable, d'érudition at- 
trayante. Et quel spectacle plus charmant que toutes 
ces jolies têtes tournées vers le docteur qui trône 



(1) Correspondance de Grimm, vol. VII. 

(2) Journal polytypique. 

(3) Correspondance secrète, vol. XVI. -> Mémoires de la RépuUiqoe 
des lettres, vol. XX. 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 427 

sur sa chaise curule, au bout d'une longue table 
garnie de cristallisations, de globes, d'insectes et de 
minéraux? Il grasseyé, il nuance sa diction, au 
milieu du cercle des femmes formant la première 
enceinte de l'auditoire, les joues sans rouge, et 
comme pâlies par les veilles, la tête appuyée négli- 
gemment sur trois doigts en équerre, immobiles 
d'attention, ou bien du regard et de la main faisant 
l'application du discours aux objets étalés sur la 
table (2). 

Mais les lycées ne suffisent pas. Le Collège royal 
lui-même, cette école de tous les arts et de toutes 
les sciences fréquentée jusque-là par l'étude seule, 
le Collège royal va voir en 1786 ses portes forcées 
par les femmes triomphant des répugnances de 
l'abbé Garnier, grâce à l'aide et aux intrigues de 
leur ami Lalande (2). On est loin de la délicate 
maxime de M"^® de Lambert : « Les femmes doivent 
avoir sur les sciences une pudeur presque aussi ten- 
dre que sur les vices. » Nulle science ne répugne à 
la femme , et les sciences les plus viriles semblent 
exercer sur elle une tentation, une fascination. La 
passion de la médecine est presque générale dans 
la société ; la passion de la chirurgie est fréquente. 
Beaucoup de femmes apprennent à manier la lan- 
cette, le scalpel même. Beaucoup se montrent ja- 
louses de la petite-fille de M™® Doublet, la comtesse 
de Voisenon, qui auprès des médecins reçus chez sa 

(1) Correspondance secrète, vol. X. 

(2) Mémoires de la République des lettres, vol. XXXni. 



428 LA FEMME 

grand'mère a appris tant bien que mal l'art de gué- 
rir et médicamente dans ses terres, parmi ses amis, 
tout ce qui lui tombe sous la main ; si bien que des 
plaisants, insérant un carton dans le Journal des 
Savants, lui font croire qu'elle est élue présidente 
du collège de médecine (1). La marquise de Voyer 
raffole de leçons d'anatomie, et s'amuse à suivre le 
cours du chyle dans les viscères (2). Car l'anatomie 
est alors un des grands goûts de la femme : peu 
s'en faut que les femmes à la mode n'aient dans un 
coin du jardin de leur hôtel, ce petit boudoir, ces 
délices de M"® Biberon, la grande artiste en sujets 
anatomiques faits de cire et de chiffons, un cabinet 
vitré plein de cadavres ! Et ne verra-t-on point une 
jeune femme de dix-huit ans, la jeune comtesse de 
Coigny, se passionner tellement pour cette horrible 
étude, qu'il ne lui arrivera point de voyager sans 
emporter dans le coffre de sa voiture un cadavre à 
disséquer, comme on emporte un livre à lire (3)? 

L'universalité de toutes les connaissances, l'ency- 
clopédie de tous les talents, tel fut ce rêve de la 
femme du dix-huitième siècle, inspiré par l'exemple 
de ce génie si vif et si léger qui, en touchant à tout, 
semblait embrasser tout, par ce Voltaire qui, pour 
se reposer de remuer le monde des passions, remuait 
par passe-temps le monde des sciences. Que devait- 
il en sortir? Rien qu'un joli monstre, une femme 



(1) L'Espion anglais, vol. H. 

(2) Correspondance de Grimm, vol. XIV. 

(3) Mémoirei de M** de Qenlis, vol. L 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 429 

sachant saigiier et pincer do la harpe, enseigner la 
géographie et jouer la comédie, dessiner des romans 
et des fleurs, herboriser, prêcher et rimer, le type 
parfait de ce que le temps appelait une virtuose : 
M"® de Genlis. 

Une femme se trouva au dix-huitième siècle qui 
résista à ces deux mouvements opposés de Tâme de 
son sexe, à ces deux grands courants de la mode, 
dont Tun entrsunait la femme à toutes les coquette- 
ries raffinées du caprice, de Tétourderie précieuse, 
de la légèreté, de la mobilité, Tenlevait à la vie 
réelle, presque à la terre ; dont l'autre l'emportait, 
à la suite de M™° du Châtelet, vers le bel esprit des 
sciences, dans cette sphère des amusements chimi- 
ques et physiques où Newton s'appelle Algarotti, 
vers la vanité et la superficie de toutes les connais- 
sances. Mais, tout en combattant également ces deux 
grands travers, cette femme ne put avoir raison du 
dernier : la vogue des sciences et des lycées devait 
lui survivre, se répandre encore, résister môme à la 
Révolution, et reparaître sous le Directoire avec 
tout l'éclat de ses ridicules. 11 n'en fut pas de môme 
de l'exagération, et, si l'on peut dire, de la fièvre 
de la grâce : elle la déconsidéra, elle la discrédita 
presque absolument. Du haut de l'influence de son 
salon, cette femme, une bourgeoise, fit tomber d'un 
coup d'épingle toute cette bouffissure, rendit h la 
vérité l'âme de son sexe, et remit sa coquetterie dans 
le chemin du naturel. A cette originalité, à cet 



1 



430 LA FEMME 

agrément, cherchés par la femme d'alors dans le 
tour des sentiments travaillés et l'enflure de la 
langue forcée, cette femme opposait la simplicité, 
une simplicité de fondation, de vocation, de 
tradition et de nature, qu'elle tirait de sa nais- 
sance et de sa personne, de l'ordre dont elle 
sortait aussi bien que de la tendance de ses 
goûts, de son esprit, de sa raison froide, de son 
âme rassise, de son bon sens impitoyable. Et ce 
n'était point seulement son caractère que la simpli- 
cité, c'était encore son étude, sa préoccupation, sa 
vanité ; elle la perfectionnait, elle la méditait, elle 
la polissait. Elle en faisait une arme contre les fa- 
çons d'être et de paraître du monde d'alors. Tandis 
que tous autour d'elle cherchaient à briller, à écla- 
ter, que la mode était de tirer l'œil ou d'accrocher 
l'esprit des autres, au milieu de cette universelle 
manie de se jeter et de se témoigner au dehors, qui 
faisait en ce temps de l'épithète uni une condamna- 
tion absolue, une cruelle injure, elle prenait cette 
qualité négative, l'uni, pour sa règle; et la devise 
de sa personne était la devise de son appartement : 
Rien en relief. Elle affichait « le simple », elle le 
jouait contre son siècle, allant jusqu'à recherchei 
les images triviales, les comparaisons de ménage, 
les métaphores tirées de bas pour ôter toute préten- 
tion à ses idées les plus ingénieuses ; et dans ce 
temps où l'âme semblait ne pouvoir se passer de 
manières, où la vie, la pensée, l'amour, tout se 
déréglait et se désordonnait, où la femme deman- 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 431 

dait une sorte de folie h ses sensations, cette femme 
demeurait droite et ferme, restant une âme toute 
(aite de raison, affectant le terre à terre, se vantant 
d'ignorance, bornant au repos de Têtre le système 
et le plan du bonheur. Au lieu de sortir d'elle-même, 
elle s'y tenait réfugiée. Fuyant tout effort, toute 
peine, toute secousse, elle poussait ses facultés vers 
une certaine nonchalance, elle inclinait ses désirs 
vers une sorte de paresse. Et cette paix, qui était en 
elle un renoncement philosophique, elle la gardait 
par une pratique dévie constante et régulière, affer- 
mie de maximes et d'axiomes. Modération, tempé- 
rament en toutes choses, c'était le secret de ce par- 
fait et tranquille équilibre établi jusque dans les 
mouvements d'un cœur pondéré par cette femme 
qui se dérobait à l'émotion de la charité même, et 
dont la bouche un jour laissa échapper comme une 
bouffée de glace cette phrase froide : « Je ne me 
défie de personne, car c'est une action ; mais je ne 
me fie pas, ce qui n'a pas d'inconvénient (1). » 

Le papillotage ne put longtemps résister à la pro- 
testation de cette figure sereine, nette, sèche, qui 
rattachait, dans toute sa personne, la femme à la 
réalité de la vie, à la nécessité du sens commun ; et 
cette femme sans séduction, sans esprit, ironique 
seulement par son exemple et l'opposition de sa 
manière d'être, M"*® Geofi'rin eut l'honneur de 
changer un instant son sexe et de le reiaire à 

(1) Mélanffds de W^ Kaeker» vol. IL 



432 LA FEMME 

son image. Elle imposa. silence à ce cri delà 
femme du dix-huitième siècle : « Si jamais je pou- 
vais devenir calme, c'est alors que je me croirais 
sur la roue (1)! » Elle apaisa son sexe; elle le rassé- 
réna ; elle le tira de cet état de convulsion et d'i- 
vresse dans lequel M"^° de Prie lui avait appris à 
vivre (2). Et, avec le calme, elle ramena le vrai dans 
cette société qui en avait perdu le sentiment. Son 
autorité remit en honneur le vrai du sentiment, le 
vrai de la conversation. Et ce furent bientôt les 
charmes sociaux supérieurs à tous les autres. Se 
comparant avec des femmes de la société plus jolies 
qu'elle, douées d'un plus grand agrément, animées 
d'un plus vif désir de plaire, et se demandant d'où 
lui est venue sa supériorité sur ces femmes, moins 
recherchées, moins aimées qu'elle, moins entou- 
rées des flatteries du monde , de M*^® Lespinasse se 
répond à elle-même justement que son succès tient 
<( à ce qu'elle a toujours eu le vrai de tout », et qu'à 

• 

ce mérite elle a joint celui « d'être vraie en tout». 



Mais à mesure que se faisait dans la femme ce 
débarras, ce dépouillement de toute exagération, à 
mesure que son langage, ses expressions, son esprit, 
son âme, revenaient au vrai, et que tout en elle se 
modelait sur la vérité, en prenait la mesure, l'em- 
preinte et l'accent, la femme semblait rappeler à 

(1) Lettres de M"« de Lespinasse, vol. L 

(2) MAmoiros ^w président Hénault. 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 433 

lie ce qu*elle était habituée à jeter hors d'elle-même 
t à répandre. Les choses et les personnes ne lui 
pparaissant plus que dans la réalité de leur être et 
e leur essence, le jugement se substituant en elle 

la sensation, sa pensée ne s'ouvrant plus qu'aux 
lés de rapport, la femme perdait peu à peu Tins- 
inct et Tillusion du premier mouvement. Il n'y 
vait plus rien de jaillissant dans son imagination, 
e spontané et d'abandonné dans ses sentiments, 
aie se resserrait, elle se détachait des autres, et se 
étirait dans le cercle étroit de la personnalité. Elle 
'affermissait contre l'effusion et l'expansion. Elle se 
:arait de l'émotion, et, s'avançant dans la paix de 
^égoïsme, elle faisait chaque jour à sa sensibilité la 
Jace moins grande. La froideur de sa tête descen- 
iait dans son cœur, et elle arrivait à pouvoir dire, 
n mettant la main sur ce cœur qu'elle empêchait 
le battre et qu'elle forçait à penser, le mot, le grand 
Qot de M""** de Tencin à Fontenelle : « C'est de la 
ervelle qui est là (1). » 

C'est alors que la sécheresse, ce dernier caractère 
l'un siècle d'esprit, arrive à être chez la femme un 
aractère constant. Et que de paroles, que de cris 
ichappés la révèlent! Il est des correspondances où 
e génie de la femme du dix-huitième siècle semble 
e génie de la sécheresse. C'est comme un sens, 
[ominant tous les autres, qui triomphe des faiblesses 
it des tendresses de la femme, de sa nature, de son 



(1) Correspondance de Qritnm, vol. XI V. 

^1 



434 LA FEMME 

• 

sexe. Cette sécheresse de la femme apparaît partout, 
sans voiles, crûment et ingénument, dans le cynisme 
ou dans la grâce, brutale ou polie, effrayante ou 
légère. Elle s'accuse dans des mots qui creusent un 
abîme dans l'humanité du temps. On la touche, on 
la respire, elle fait peur, elle fait froid dans ce 
retour qu'une femme du siècle fait sur elle-même, 
en regardant embrasser un enfant : « Je n'ai jamais 
rien pu aimer, moi. » Cette sécheresse effraye dans 
l'amour et dans toutes les passions de la jeunesse; 
elle épouvante dans les habitudes, les attachements, 
les amitiés même de la vieillesse. Écoutez son 
dernier mot dans ce dialogue de mort, dans cette 
scène d'une tristesse sinistre et que pouvait seul 
produire le siècle, où Montesquieu attribuait la 
grande amabilité d'une personne à ce qu'elle n'a- 
vait jamais rien aimé : M""® du Deffand, vieille, 
aveugle, est assise dans son tonneau, son vieil ami 
Pont de Yeyle est couché dans une bergère au coin 
de la cheminée; ils causent : « Pont de Veyle? — 
Madame. — Où êtes- vous? — Au coin de votre che- 
minée. — Couché les pieds sur les chenets, comme 
on est chez ses amis? — Oui, madame. — Il faut 
convenir qu'il est peu de liaisons aussi anciennes 
que la nôtre. — Cela est vrai. — Il y a cinquante 
ans. — Oui, cinquante ans passés. — Et dans ce 
long intervalle, aucun nuage, pas même l'apparence 
d'une brouillerie. — C'est ce que j'ai toujours ad- 
miré. — Mais, Pont de Veyle, cela ne vîendrait-îl 
point de ce qu'au fond nous avons été toujours fort 



AU DIX-HUITIÈMB SIECLE. 435 

indifférents Tun à l'autre? — Gela se pourrait bien, 
madame (1). » 

Un soir après souper, au Palais-Royal, c'était un 
de ces petits jours qui rassemblaient la société 
intime, les dames travaillaient autour de la table 
ronde. La duchesse de Chartres, M"*® de Montbois- 
sîer, M"" de Blot, parfilaient; M°® de Genlis faisait 
une bourse entre M. de Thiars et le chevalier de 
Durfort; le duc de Chartres se promenait dans le 
salon avec trois ou quatre hommes, allant et venant. 
La causerie tomba sur la Nouvelle Héloïse, M"® de 
Blot, si mesurée, si compassée d'ordinaire, en com- 
mença un éloge si vif, si emphatique, que le duc de 
CShartres et les hommes qui se promenaient avec lui 
se rapprochèrent; et l'on fit cercle autour de la 
table. M°*' de Blot continua intrépidement sa thèse, 
devant le cercle, sous le regard du duc de Chartres ; 
et, s'animant à mesure qu'elle parlait, elle finit par 
s'écrier « qu'il n'existait pas une femme véritable- 
ment sensible qui n'eût besoin d'une vertu supé- 
rieure pour ne pas consacrer sa vie à Rousseau, si 
elle pouvait avoir la certitude d'en être aimée pas- 
sionnément (2). » 

Ce cri d'une femme est le cri de la femme du dix- 
huitième siècle. Et c'est la grande voix de son temps 
et de son sexe que fait entendre cette bouche de 
prude. L'influence prodigieuse de Rousseau, la cap- 

(1) Correspondance de Grimm, vol. X. 

(2) Mémoires de M"* de Qenlis, vol. IL 



436 LÀ FEMME 

tation de son génie, renivrement de ses livres, son 
règne sur l'imagination féminine, l'enthousiasme, 
la reconnaissance, le culte amoureux et religieux 
dont cette imagination entoure jusqu'à sa personne, 
M"® de Blot les signifie avec la vivacité et la sincé- 
rité de l'opinion, avec la conscience de toutes ces 
femmes achetant comme une relique im bilboquet 
de Rousseau, baisant son écriture dans un petit 
cahier (1)1 

Il était juste que Rousseau inspirât à la femme ce 
culte et cette adoration. Ce que Voltaire est à l'es- 
prit de l'homme au dix-huitième siècle, Rousseau 
l'est à l'âme de la femme. Il l'émancipé et la renou- 
velle. U lui donne la vie et l'illusion; il l'égaré et l'é- 
lève ; il l'appelle à la liberté et à la souffrance. Il la 
trouve vide, et il la laisse pleine d'ivresse. Révolu- 
tion morale, immense en profondeur, en étendue, 
et qui engagera l'avenir! Rousseau parait, c'est 
Moïse touchant le rocher : toutes les sources vives 
se rouvrent dans la femme. 

A ce monde usé de plaisir, lassé d'esprit, et que 
dévorent toutes les sécheresses et tous les égoïsmes 
d'une société à son dernier point de raffinement et 
de corruption savante, il rend les forces et les 
vertus expansives. Et qu'a-t-il donc apporté, cet 
apôtre misanthrope, cet homme providentiel, 
attendu par la femme, invoqué par l'ennui de son 
cœur, appelé par ce temps qui souffre de ne pas 

(1) Mélanges du prince de Ligne, vol. XXII^ 



AU DIX-HUITIËMB SIÈCLE. 437 

aimer, qui meurt de ne pas se dévouer? Une flamme, 
une larme : la passion 1 — la passion, qui malgré 
Topinion de celui-là même qui rapportait au dix- 
buitième siècle, va devenir au dix-neuvième siècle si 
propre à l'intelligence même de la femme, qu'elle 
sera le génie des deux grands écrivains de son sexe 
et rinspiration de leurs chefs-d'œuvre. 

Au souffle de Rousseau, la femme se réveille. Un 
frémissement passe dans le plus secret de son être. 
Elle vibre à des sensations, à des émotions, à mille 
pensées qui la troublent. Elle renaît à des tendresses 
et à des voluptés qui pénètrent jusqu'à sa cons- 
cience : son imagination afflue à son cœur. Et l'a- 
mour lui apparaît comme un sentiment nouveau, 
ressuscité, sanctifié. A l'amour de galanterie, à l'a- 
mour léger et brillant du dix-huitième siècle, suc- 
cède la possession, le ravissement de l'amour. Ce 
n'est plus un caprice s'amusant d'un goût, c'est un 
enthousiasme mêlé d'une folie presque religieuse. 
L'amour devient passion et n'est plus que passion. 
11 prend une langue de flamme, un accent qui tou- 
che au ton de l'hymne. Voyant son objet parfait, il 
en fait son idole, il le place dans le ciel. Il flotte 
dans mille images et dans mille idées divines : le 
paradis, les anges, les vertus des saints, les délices 
du céleste séjour. Il écrit à genoux sur un papier 
baigné de pleurs. Il s'exalte par le combat du re- 
mords, par l'enivrement de la faute. Il s'ennoblit par 
le sacrifice, il se purifie par l'expiation, il efiFace la 
faiblesse par le devoir, Il est son absolution à lui- 



n«i 



438 LA FEMME 

môme, une vertu dispensant de toutes les autres, 
qui sauve dans les plus grands entraînements 
Tâme de la femme de la dégradation de son corps, 
en lui laissant le goût, Tappétitou le regret de THon- 
nôte et du Beau. Délire sacré ! idéal plein de tenta- 
tions, auquel la Nouvelle Héloîse conyie tous les sens 
de rame de la femme, ses facultés, ses aspirations, 
dans des pages qui tremblent comme le premier 
baiser de Julie, et percent et brûlent, comme lui, 
jusqu'à la moelle! 

Mais ce n'est pas assez de rendre à Tamource 
cœur de la femme « fondu et liquéfié (1) » au feu de 
ses romans : Rousseau le rend encore à la mater- 
nité. Il rapproche Fenfant du sein de la femme; il 
le lui fait nourrir du lait de son cœur; il le rattache 
une seconde fois à ses entrailles ; et il apprend à la 
mère, comme a dit une femme, à retrouver dans 
cette petite créature serrée contre elle et qui lui ré- 
chauffait Fâme « une seconde jeunesse dont l'espé- 
rance recommence pour elle quand la première s'é- 
vanouit (2) ». Rousseau fait plus : il révèle à la mère 
du dix-huitième siècle les devoirs et les douceurs 
de cette maternité morale qui est l'éducation. Il lui 
inspire l'idée de nourrir ses enfants de son esprit 
comme elle les a nourris de son corps, et de les voir 
grandir sous ses baisers. Du foyer, il fait une 
école 

(1) Tableau historique de la Révolution , par d'Escbemy. Pari», 1815. 

(2) Lettres sur les ouvrages et le caractère de Rousseau, par M"« de 
Staël. Panst 1821 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 489 

Par lui, se fait le retour universel de la société 
vers l'ordre de sentiments exprimés par le mot qui 
semble monter de tous les cœurs à toutes les bou- 
ches, la sensibilité, la sensibilité à laquelle bientôt 
l'usage attache l'épithète d'expansive (1). Il se crée 
une langue nouvelle, un nouveau code moral et sen- 
timental qui n'a d'autre base, d'autre principe, que 
cette sensibilité partout exprimée, affichée, appor- 
tant un si grand changement à la physionomie de 
ce monde, à ses vocations et à ses modes, aux mani- 
festations de ses dehors, aux coquetteries mêmes de 
la femme (2). Sensible, — c'est cela seul que la 
femme veut être; c'est la seule louange qu'elle 
envie. Sentir et paraître sentir (3), voilà l'intérêt et 
l'occupation de sa vie ; et elle ne s'extasie plus sur 
rien que sur le sentiment dont elle a, dit-elle, « plus 
besoin que de l'air qu'elle respire ». 11 devient pres- 
que d'usage pour une femme de passer la nuit dans 
les larmes, le jour dans des inquiétudes mortelles, 
à propos d'un rien. Lui arrive-t-il un chagrin? Elle 
montrera « le sublime de la douleur ». Et que de 
sollicitudes pour les gens qu'elle adore 1 Découvre- 
t-elle un chagrin dans un cœur qui lui appartient? 
Elle s'en empare, elle en fait son bien, elle ne peut 
plus parler d'autre chose, et elle en parle les yeux 
humides. Un de ses amis est-il malade? Elle vole 



(1) Portraits et Caractères, par Senac de Meilhan, 1813. 
{^) Souvenirs de Félicie. 

(3) Essai sur les caractères , les mœurs et Tesprit des femmes dans 
}es différents siècleé, par Thomas. Paris, an XI f. 



440 LA FEMME 

chez lui ; elle s*y établit; elle consulte avec le méde- 
cin, elle fait les bulletins. Si le danger augmente, 
elle ne laisse plus dormir ses gens, qui vont d'heure . 
en heure chercher des nouvelles (1). La tendresse 
prend un air de fureur. L'exaltation enflamme 
toutes les affections, toutes les émotions féminines. 
Dans ce grand mouvement de sensibilité, l'esprit 
même de la femme est entraîné aux goûts de son 
âme. Il ne veut plus que des romans attendrissants, 
des histoires qui s'appellent Ariste, ou les charmes de 
l'honnêteté, des livres qui montrent une vertu bien 
aimable et bien sublime, récompensée dans un dé- 
noûment pareil à ce couronnement de la Rosière de 
Salency couru par toutes les femmes d'alors, par les 
filles même (2). C'est le moment de vogue des 
Épreuves du sentiment^ le petit instant de gloire 
de d'Arnaud, le peintre du sentiment, le conteur 
chéri des âmes tendres (3). La femme veut être 
émue, émue jusqu'aux larmes. Elle est dans cette 
étrange situation morale qui a fait dire à M** de 
Staël de sa mère : « Ce qui l'amusait était ce qui la 
faisait pleurer (4). » Elle court au théâtre pour pleu- 
rer (5). Elle pleure à chaudes larmes lorsque dans le 
Cri de la nature paraît sur la scène un petit enfant 
au maillot (6). Au Père de famille ^ de Diderot, on 

(1) Variétés littéraires, par Suard. 1804, vol. I. 

(2) Correspondance secrète, vol. XIV. 

(3) Id., vol. II et XII. 

(4) Œuvres complètes de M"** de Staël. 1820, vol. I. 

(5) Journal historique de Collé. 1805, vol. III. 

["i) Mémoires de la République des lettres, vol. IV . 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 441 

compte autant de mouchoirs que de spectatrices. 
Les femmes se pressent à toutes les pièces sombres 
et pathétiques, aux Roméo, aux Hamlet, aux Ga- 
brielle de Vergy; elles accourent à cette pantomime 
des convulsions qui paraît mettre la cendre du 
diacre Paris sous le théâtre français (1). Et la plus 
grande partie de plaisir est pour elles d'aller s'éva- 
nouir à ces drames « où le cœur est délicieusement 
navré et pressé délicatement par des angoisses ter- 
ribles qui sont le charme du sentiment (2). » 

11 semble que ce cœur de la femme, gros de larmes, 
dilaté par la sensibilité, ne puisse plus vivre en lui- 
même : il est pris de je ne sais quel irrésistible 
besoin, quel immense désir de se répandre, de par- 
ticiper à la solidarité humaine, débattre avec tout ce 
qui respire (3). Il déborde, et le monde va devenir 
trop petit pour ses embrassements. Des individus 
qu'elle touche par les sens, la sympathie de la femme 
ira aux peuples, aux nations les plus lointaines, à 
tous les hommes, à l'humanité tout entière, dont 
elle conçoit pour la première fois la notion. Huma- 
nité I c'est à cette grande idée que s'élève, comme à 
son dernier terme, la sensibilité des femmes : c'est 
vers elle que se tournent toutes leurs éludes, allant 
des sciences exactes aux sciences sociales, politiques, 
économiques, philanthropiques ; c'est à elle que les 
plus grandes dames rapportent leurs jugements ; 

(1) Correspondance secrète, vol. VII. 

(2) Id., vol. 1. 

(3) Lettres de M"* Phlipon aux demoiselles Canet. 



44S LA FEMME 

c'est en son nom qn*elles donnent leur admiration 
et qu'elles accordent la gloire, la Téritable gloire, 
aux hommes qui sont des citoyens, des agriculteurs, 
des défricheurs, des bienfaiteurs de peuples (i). 
Humanité ! c'est cette belle chimère de rœuTre de 
Rousseau q!ii entraînera la femme dans le rêve des 
vérités abstraites, et la fera arriver à la RéTolution 
avec des trésors d'enthousiasme tout prêts pour 
l'Utopie ! 

Rousseau renouvelle encore l'âme de la femme en 
lui restituant un sens. A cette femme d'une si rare 
élévation spirituelle, si délicatement douée, possé- 
dant la faculté de perceptions si fines, si profondes, 
à la femme du dix-huitième siècle, une grâce de 
l'âme, un sentiment, un sens fait absolument défaut, 
le sens de la nature. En ce temps d'extrême civili- 
sation, de sociabilité sans exemple, le monde est 
pour la femme, non-seulement le grand théâtre de 
la vie, mais l'unique raison d'intérêt, d'impressions, 
d'émotions. Seul, le monde agit sur elle et parle à 
ses facultés. C'est le milieu et la prison de tout son 
être. Au-delà de ce décor factice, on croirait que 
tout finit en elle ; l'horizon cesse. Où le bruit de 
l'humanité se tait, où le silence de Dieu commence, 
la femme ne trouve ni un accord ni une harmonie. 
Son cœur reste sans s'ouvrir, sans s'éveiller à la na- 
ture : il ne passe sur ce cœur ni l'ombre de la feuille 

(1) Correspondance inédite de M"« du Deffand. Paris, 1859, vol. I. 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 443 

ni le souffle du vent. Ses yeux même semblent fermés 
aux tendresses de la verdure ; et la campagne n'est 
autour d'elle que comme un grand vide qui se lais- 
serait traverser. 

Qu'une lettre, qu'une correspondance, qu'un 
journal échappe de là, de la campagne, à la plume 
d'une femme; qu'elle écrive, d'une chambre de 
château, la fenêtre ouverte au ciel et aux arbres, il 
ne tombera sur le papier rien de ce ciel ni de ces 
arbres. Vainement y chercherait-on un parfum, un 
reflet, un murmure venu des moissons, un battement 
tombé de l'aile d'un oiseau, cet air ambiant qui est, 
pour ainsi dire, l'air natal d'une lettre : le ton, la 
plume, l'encre, tout est de Paris ; la femme y est 
restée, et ce ne sont que détails vifs, piquants, pen- 
sées libres et à l'aise sur les femmes et les hommes 
qui peuplent sa solitude et font une société de son 
désert. Son esprit, dans cette atmosphère de rosée, 
sous la caresse du matin, est pareil à ce qu'il serait 
au-dessus du pavé de la rue Saint-Dominique : il de- 
meure tendu, armé, de sang-froid, ferme en toutes 
ses sécheresses. 

Rien alors dans l'idée de la campagne qui sourie 
à l'imagination féminine. Enchantement mystérieux, 
détente de l'âme, expansion des sens, attendrissement 
des idées, sérénité pacifiante, épanouissement de 
l'être retrempé dans sa patrie première, ces pro- 
messes, ces images, ces séductions, que la vie des 
champs évoque aujourd'hui, sont non-avenues pour 
elle. Une odeur d'ennui, c'est tout ce qui se lève pour 



Ui LA FBMMB 

elle de la nature. Une femme d'esprit n'avoue-t-elle 
pas, ne proclame-t-elle pas le sentiment universel 
de son temps et de son sexe en disant « que les 
beaux jours donnés par le soleil ne sont que pour 
le peuple, et qu'il n'est de beaux jours pour les hon- 
nêtes gens que dans la présence de ce qu'on 
aime (1) ? » C'est l'heure oti pour la femme et pour 
l'homme le monde en est venu à cacher le soleil. 

Et qu'est tout uniment la campagne pour la femme 
du règne de Louis XV? L'exil, et sinon l'exil dans le 
sens propre du mot, au moins dans le sens figuré. 
Elle représente l'éloignement de la cour, l'éloi- . 
gnementde Paris, un temps de réforme et d'économie 
où l'on expie et oti l'on regagne les dépenses, les 
fêtes, les toilettas de l'hiver; un lieu de pénitence, 
sans ressources, sans nouvelles, oh l'on ne trouve 
rien en fait de compagnie, et où il faut tout faire 
venir de Paris, les sujets de conversation, les gens 
aimables, et jusqu'à des amis. Emporter leur salon, 
leurs habitudes, c'est la grande préoccupation de 
toutes celles qui partent et vont, comme elle disent, 
« s'enterrer ». Et il faudra que le siècle soit bien 
vieux et tout près de finir pour que la villégiature 
ne soit plus l'exil, mais une récréation, un repos, 
une retraite à la mode, et aussi le beau moment de 
la vie de famille : Young, traversant la France sous 

(1) Réflexions nouvelles sur les femmes par une dame de la coar. 
Pansp 1727. — M'^» Necker donne une autre explication : elle trouve les 
esprits de son temps trop métaphysiques, trop occupés d'abstractions, 
trop distants et trop séparés des objets réels et extérieurs, pour qa*ils 
puissent en tirer des jouissances. (Mélanges, vol. I.) 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 445 

le règne de Louis XVI, trouvera les premiers symp- 
tômes d'une vie de château nouvelle, une véritable 
habitation des terres par de grandes dames et de 
grands seigneurs, des séjours prolongés, et comme 
une affectation à se passer de Paris, à l'oublier, à le 
bouder. Jusque-là, quelle vie mène-t-on à la cam- 
pagne? la vie de Paris. Dans le salon aux grandes 
fenêtres, donnant sur les bois et les prés, le jeu dure 
toute la journée, retient les gens et dispense de la 
promenade ; le petit jeu s'ouvre le matin, le grand 
jeu commence après le dîner, va jusqu'au souper, 
reprend après le souper jusqu'au-delà de minuit. Ou 
bien, si l'on ne se donne pas au jeu, l'on appartient 
à la conversation ; et l'heure du sommeil ne sonne 
pas au château plus tôt qu'à l'hôtel. On ne se couche 
guère qu'au matin, tant on met de temps à se sou- 
haiter des bonsoirs de chambre en chambre, à se 
conter des historiettes, à prolonger la soirée par des 
contestations, des observations, des répliques, des 
contes, un dernier feu, une dernière folie de cau- 
serie (1). Au réveil, le lendemain, tout ce monde, 
une fois habillé, ne pense qu'aux courriers, aux nou- 
velles, attendus de Paris ; et le grand événement du 
jour est l'arrivée du Me7*cu7*e de F7*ance, peinte par 
Lavreince comme le seul moment d'intérêt de la 
campagne (2). 

Il est un signe bien frappant de ce détachement 

(1) Lettres récréatives, par Caraccioli, vol. I. 

(2) Le Mercure de France, peint par Lavreiuce, gravé par Guttem- 
berg le jeune. 



446 LA FEMME 

de la femme du dix-huitième siècle pour la nature, 
de son indifférence, de son aveuglement. Elle ne k 
perçoit, elle ne la respire pas même dans ramoor. 
Jamais la femme amoureuse de ce temps n'associe 
le ciel, la terre, Torage ou le rayon à sa passion. 
Jamais elle ne fait conspirer la création avec son 
cœur. Son bonheur est sourd au chant de Talouette; 
le paysage qu'elle traverse ne met rien de sa gaieté 
ou de sa mélancolie à ses tristesses ou à ses joies. Eï l^ 
les journées passées au grand air, les senteurs eniô- j 
tantes, les midis irritants, les heures lourdes et 
chaudes donnent si peu d'exaltation à sa tête, à m 
sens, que la séduction si habile, si savante du dix- 
huitième siècle ne les fait presque jamais entrer eo 
ligne de compte dans ses chances et ses moyens de 
victoire. A peine si cette séduction songe à trouver, 
dans un cours d'eau qui passe dans un parc, une 
occasion de familiarité, un prétexte pour presser 
une main refusée, serrer une taille qui se dérobe; 
et c'est toute la complicité qu'elle demande à la na- 
ture contre la résistance de la femme. 

Aussi tous les romans d'amour sont-ils marqués 
de ce caractère étrange, l'absence de la nature. De 
loin en loin seulement, les personnages y rentrent 
du dehors, d'un lieu non désigné, vague et secret, 
pareil à un enclos autour d'une petite maison. Point 
une perspective, point une bouffée d'air; toujours la 1 
même scène étroite, étouffante, le boudoir, le salon, 
le demi-jour du réduit, ou le jour des bougies, cette 
môme lumière et ce même cadre factices de l'huma- 



AU DIX-HUITIÊMB SIÈCLE. 447 

f 

nité. De livres en livres, on peut suivre ce divorce de 
la nature et de Tamour, cette suppression du pay- 
sage, cette disparition du soleil, de l'oiseau, de Té- 
toile. Au-delà des Liaisons dangereuses, à l'extrémité 
dernière du génie du siècle, à son paroxysme enragé, 
que l'on aille jusqu'à ces romans où le sang coule 
Sur la boue : la nature est éteinte autour de la priapée, 
comme un cauchemar ; c'est le désert, un désert où 
il n'y a plus un animal, plus un arbre, plus une fleur, 
plus un brin d'herbe I 

Rousseau rouvre à la femme, dans l'Elysée de Cla- 
rens, le paradis perdu des champs et des bois. Les 
Beurs semées par le vent, les broussailles de roses, 
les fourrés de lilas, les allées tortueuses, les plantes 
grimpantes, les sources, l'eau courante, la solitude, 
l'ombre, — il lui montre toutes ces délices et les lui 
fait sentir. Il déploie devant ses yeux la plaine et la 
colline; le lac et la montagne. Il lui révèle cette poé- 
sie du paysage, du ciel, du nuage et de l'arbre, qui 
donne une âme aux sens et des sens à l'esprit. 
Gomme au chant du rossignol qui chantait sur sa 
tête, dans cette nuit enchantée, au-dessus de ce 
jardin près de Lyon, le dix-huitième siècle, à sa voix, 
retrouve les harmonies de la nature. Il retrouve ce 
sentiment ignoré de la France, inconnu des lettres 
jusqu'à Rousseau, — M. Sainte-Beuve en a fait le pre- 
mier la remarque délicate, — le sentiment du ve7*t (1). 

La femme devient « folle du champêtre » . Elle se 
sent, à la campagne, heureuse d'être, et s'y écoute 

(1) Causeries du lundi, par M. Sainte-Beuve, vol. III. 



148 LA FEMME AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE, 

I 

vivre. Il y a pour elle de doux et mystérieux accords 
qui montent du silence, caressent son cœur et sa 
pensée. Le bruit du vent, la joie du soleil, le mur- 
mure des champs, la pénètrent et s'associent à son 
âme de la même façon qu'ils s'associent à Fâme des 
personnages de Rousseau. Elle ne goûte pas seule- 
ment une volupté tranquille dans les spectacles de 
la nature : elle y ressent une émotion pleine d'ar- 
deurs et d'élancements. L'air vif et libre, qui fait sa 
respiration légère et facile, donne à ses idées une 
sorte d'allégresse. Elle s'abandonne à un enthou- 
siasme où l'attendrissement se mêle à l'émotion ; 
l'élévation du Naturalisme va venir à son sexe ; et 
par un beau soir, devant un ciel qui brille encore et 
n'éblouit plus, devant cette voûte où les étoiles s'al- 
lument une à une derrière le jour, une femme émue, 
ravie, détachée de la terre, cherchant quelque chose 
d'intelligent et de sensible qui puisse l'entendre et 
recevoir l'effusion de son âme, une femme, qui sera 
M""® Roland, trouvera le Dieu de Rousseau dans ce 
ciel qui va s'éteindre ; et de sa fenêtre du quai, elle 
jettera cette prière au soleil disparu : « toi, dont 
mon esprit raisonneur va jusqu'à rejeter l'existence, 
mais que mon cœur souhaite et brûle d'adorer, pre- 
mière intelligence, suprême ordonnateur. Dieu 
puissant et tout bon, que j'aime à croire l'auteur de 
tout ce qui m'est agréable, accepte mon hommage, 
et, si tu n'es qu'une chimère, sois la mienne pour 
jamais (1) ! » 

(l) Lettres de M"* Phlipon aux demoiselles Canet. 



XI 



LA VIEILLESSE DE LA FEMME. 



Trois fins s'offrent à la femme du dix-huitième 
iècle qui n'est plus jeune : la dévotion, les bureaux 
'esprit, les intrigues de cour (1). 

Aux approches de la vieillesse un certain nombre 
e femmes se retiraient dans les pratiques de la vie 
eligieuse : elles se vouaient au renoncement. Elles 
[uittaient un soir le monde, un matin les mouches, 
isitaient les pauvres, fréquentaient les églises. On 
es voit passer allant aux sermons, courant les béné- 
lictions, vêtues de couleurs sombres, dans quelque 
ourreau feuille morte, la coiffure basse et faite pour 
mtrer dans un confessionnal. Un laquais les suit 
sortant leurs Heures dans un sac de velours rouge, 
lais que l'on cherche au-delà de cette image, de 
:ette silhouette de la dévote, que Ton touche au fond 

(1) Chevrier y ajoute une quatrième fin : le jeu et Thabitude de dou- 
er à jouer. 

38. 



450 LA FEMME 

de cette femme, à l'âme de cette dévotion, nul docu- 
ment du temps ne témoigne d'un de ces grands 
courants de religion, profonds et violents, qui arra- 
chent et enlèvent les cœurs. La piété du siècle pré- 
cédent, sévère, dure, ardente d'intolérance, toute 
chaude encore des guerres de foi, va s'adoucissaut 
et s'éteignant dans ce siècle trop petit et trop amolli 
pour elle : elle était la flamme qui dévore, elle n'est 
plus qu'un petit feu qui se laisse entretenir. Cette 
piété douce et tiède n'a pas de quoi emporter à Dieu 
les passions de la femme ; elle ne fait pas éclater en 
elle ces grands coups de la grâce brusques, suprêmes, 
et qui semblent les foudroiements de la vocation; 
elle ne ravit pas la femme, elle ne saurait la remplir 
et la posséder toute. Aussi le dix-huitième siècle ne 
vous ofTrira-t-il que bien peu de ces grandes immo- 
lations, de ces retraites austères et rigoureuses où la 
femme enferme le reste de sa vie. La dévotion dans 
cette société apparaît simplement comme une règle 
commode des pensées, un débarras des superfluités 
et des fatigues mondaines, un arrangement qui sim- 
plifie la vie matérielle, qui ordonne la vie morale. 
Elle semble encore une marque de délicatesse, pres- 
que d'élégance, un signe de personne bien née. Elle 
est de ton ; et il est reçu, dans l'extrêmement bonne 
compagnie, qu'il n'est pas de façon mieux apprise, 
plus convenable, plus digne d'un certain rang, plus 
décente en un mot, pour vieillir et pour finir. 

La bienséance, tel est le principe de la dévotion 
de la femme du dix-huitième siècle^ Et quel autre 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 451 

fondement pouvait avoir la religion en ce siècle des 
esprits critiques et des âmes passionnées, dans ce 
temps où les petites filles au couvent ont déjà des 
doutes, et les expriment d'une façon si spirituelle 
qu'elles embarrassent Massillon et désarment la pu- 
nition ; temps rebelle au renoncement, où la femme 
même mourante se rattache à Famour, et s.'écrie, 
quand son confesseur lui reproche de permettre à la 
voiture de son amant de passer ses jours et ses nuits 
à sa porte : « Ah ! mon père, que vous me rendez 
heureuse I Je m'en croyais oubliée (1). » Une mode, 
voilà la piété, piété morte, zèle mondain, âme des 
dehors. A sa paroisse, la femme a sa chaise où sont 
ses armes (2); et elle va à la messe pour occuper sa 
place, par respect humain, pour elle-même, pour les 
autres et pour ses gens. Pendant quelque temps une 
messe en vogue attire toutes les femmes, la messe 
musquée qui se dit à deux heures, avant dîner, au 
SaintrEsprit. Une fois cette messe défendue, on ne 
va plus guère à la messe que le dimanche. Et la 
femme n'est ramenée aux offices, aux confessionnaux 
dont elle s'éloigne peu à peu, que par des paniques 
soudaines et passagères, les menaces d'un an mille 
tombées du haut d'une académie, l'apparition d'une 
comète et d'un mémoire de Lalande sur le rôle des- 
tructeur des comètes (3). Cependant, au carême, 
beaucoup d'églises sont remplies ; on s'étouffe aux 

(1) Mélanges de M<" Necker, vol. III. 

(2) Œuvres de Chevrier, vol. I. 

<3) Tableau de Paris, par Mercier, vol. IH. 



452 LA FEMME 

prédications ; mais c'est le spectacle de la chaire et 
le jeu du prédicateur qui attirent la foule. Que par 
hasard, et sans avoir prévenu d'avance, le prédicateur 
vanté qu'il faut avoir entendu, se trouve indisposé, 
qu'à sa place un capucin ignoré, innommé, monte 
en chaire, on laisse là sa chaise et la parole de Dieu. 
On sort de l'église comme d'un théâtre ; on s'y rend 
comme à la comédie. Des femmes môme y vont 
comme en petites loges, avec l'idée de s'amuser, de 
faire scandale, de déconcerter l'éloquence du prêtre 
de la même façon qu'elles gêneraient les effets d'un 
acteur sur la scène : n'en connaît-on point une qui 
a fait le pari d'ôter le sang-froid au père Renaud, le 
prédicateur mis à la mode par la conversion de 
M^^ de Mailly, et qui, à force de coquetteries, d'œil- 
lades, et d'étalage impudique, a gagné son pari (1)? 
La chaire d'ailleurs est-elle restée vénérable? A- 
l^elle gardé cette dignité des paroles simples et fortes 
qui l'enveloppe de sainteté et l'entoure de grandeur? 
N'est-elle pas une tribune oh le bel esprit du prêtre 
semble, quand il parle de la religion, concourir pour 
l'éloge de Dieu? L'éloquence de la foi devient une 
éloquence d'académie, allusive, piquante, semée de 
pensées neuves, brodée d'anecdotes, réchauffée de 
traits et de demi-personnalités. Elle parle au monde 
le langage du monde, et revient toujours au siècle, 
qu'elle maudit avec complaisance, avec grâce, avec 
esprit, presque amoureusement. Tous les échos du 

(1) Revue rétrospective, vol.V. 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 453 

ehors, les bruits de la cour et de la ville, la politique 
e l'État, résonnent et vibrent sous les citations des 
ivres saints qui n'ont plus que Taccent d'un refrain 
•anal dans la bouche des grands maîtres de la parole 
iivine, dans la voix d'un abbé Manry. 

Mais à côté de cette éloquence qui conserve encore 
lar instants la hauteur de l'emphase et la virilité de 
a déclamation, une parole descend doucement de 
a chaire, pénètre la femme, et glisse de son esprit 
usqu'à ses sens. Cette parole nouvelle n'est qu'a- 
;rément, raffinement, coquetterie. Elle est tout 
imable et tout enjolivée. Elle ne va que de la gen- 
illesse à l'épigramme, de l'épigramme à l'antithèse, 
illle ne touche qu'à de jolis sujets, elle ne remue que 
Bs péchés qui ont le parfum de la femme. Elle ne 
ouïe que sur les tentations de la société, sur les jeux, 
es spectacles^ la parure y les conversations, les promenades^ 
'amour des plaisirs ; cadres charmants où le prédi- 
ateur peint les feux de l'enfer en rose, et fait tenir, 
jnla déguisant sous une teinte légère de spiritualité, 
ine morale tirée des poôtes et des romans. Lui-môme 
i le débit moelleux, la voix argentine encore adoucie, 
lu bout des périodes harmonieuses, par un morceau 
le pâte de guimauve ; il n'a aux lèvres que des textes 
)ris dans les versets les plus amoureux du Cantique 
les Cantiques, suivis de deux petites parties aufsi 
chargées de grâces que bien tournées, où la charité 
a plus galante, la plus mignarde, joue avec les 
égendes de la Samaritaine, de la femme adultère, 
le la Madeleine, comme avec des miniatures de 



494 LA FEMME 

Gharlier (1). Cette corruption de la parole sacrée a 
laissé partout sa trace. On en retrouve les traits et le 
témoignage dans les brochures de mœurs, Tesprit 
dans les livres religieux du temps, dans les livres de 
l'abbé Berruyer(2), et dans cette Reb'gwn prouvée par 
les faits, où Tagrément et le piquant du style avaient 
jeté tant de douceur sur les amours des patriarches, 
qu'il fallut presque en arrêter le cours (3). Que 
pouvait une telle éloquence contre les entraînements 
du siècle? Quelle force lui restait pour avertir les 
âmes, toucher le fond des croyances, remettre Dieu 
dans les cœurs ? Elle était elle-même une des voix 
du siècle et non la moins voluptueuse. Elle n'avait 
rien qui touchât, qui commandât, rien pour jeter 
dans un auditoire ces idées qui se prolongent dans 
la solitude ainsi qu'un son sous une voûte. Ses plus 
grands mouvements ressemblaient à une musique 
d'opéra : ils n'en avaient que le chatouillement. 

D'où venaient donc au dix-huitième siècle les accès 
de dévotion de la femme, les résolutions qui la tra- 
versaient, ses conversions soudaines et un moment 
brûlantes ? De l'amour, du dépit ou du désespoir de 
l'amour. Un chagrin d'amour ramenaitle plus souvent 
sa pensée à la religion et lui faisait appeler un prêtre. 
Le prêtre appelé, la scène se passait comme elle se 
passe en pareille circonstance entre l'abbé Martin 

(1) Bibliothèque des petits-maitres. — Le Papillotage. 

(2) Œuvres de Saint-Foix. Lettres de Nedim Cogg^ia. — Les Sottises 
du temps, ou Mémoires pour servir à J'histoire générale et particulière 
du genre humain. La Haye, 1754. 

(3) Correspondance de Grimm, vol. XI. 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 455 

et M"* d'Épinay. M"® d*Épinay lui parlant toutd'abord 
de son désir de se jeter dans un couvent, l'abbé 
Martin, qui avait le sang-froid deThabitude, lui disait 
posément qu'une mère de famille n'était point faite 
pour devenir une carmélite ; que ces retours à Dieu 
trop subits, trop emportés; ne lui inspiraient qu'une 
médiocre confiance ; et quand il avait tiré de 
M"'® d'Épinay le mot et la cause de cette grande fièvre 
de dévotion, il se retirait en prêtre avisé et en homme 
bien appris, doucement, et avec la persuasion qye la 
pensée de Dieu ne durerait dans cette âme que jus- 
qu'à la pensée d'un nouvel amant (1). Ce moment de 
défaillance, où elle est abandonnée de ce qu'elle 
aime, est le seul moment dans la vie de la femme du 
dix-huitième siècle, oh lareligion semble lui manquer, 
où elle pense au prêtre comme à quelqu'un qui con- 
sole : Dieu lui paraît, dans cet instant seul, quelque 
chose qu'elle veut essayer d'aimer. 

Parfois pourtant, avant l'âge, avant la vieillesse, 
la dévotion est apportée à la femme par la fatigue du 
monde, la solitude du foyer, le train si libre, le lien 
si relâché du mariage. Il se rencontre dans ce temps 
des âmes douces et faibles, faciles aux lassitudes, 
blessées, étourdies par la lumière et le bruit, qui de 
bonne heure demandent à la religion la paix des 
habitudes, l'ombre discrète de la vie. Mais pour ces 
femmes délicates et paresseuses, jeunes encore au 
moins pour Dieu, pour ces dévotes qui n'ont que 

(1) Mémoires de M"*' d'Épinay, vol. I. 



456 LA FEMME 

Tàge de la maturité appétissante, que d'écueils, que 
de tentations, que d'attaques sur le chemin du salut 
qu'elles font à petites journées ! Une dévote, c'est le 
fruit défendu pour l'amour du siècle, pour les gens 
à bonnes fortunes. Le libertinage du siècle est trop 
raffiné, trop subtil, trop aiguisé, l'imagination de ses 
sens est trop tendue vers toutes les recherches du 
difficile, de l'extraordinaire, du nouveau, il est 
trop tenté par tout défi, pour ne pas faire de cette 
femme son ambition, son désir, sa proie désignée. 
Pour la débauche fine et si délicatement corrompue 
du temps, une dévote n'est rien moins que « le mo^ 
ceau de roi de la galanterie ». Une sensualité déli- 
cieuse semble cachée dans cette femme si différente 
des autres avec ses paquets de fichus sur la gorge, 
son corps qui remonte à son menton, sans rouge, le 
teint blanc, portant en elle un charme de fraîcheur 
et de quiétude, le repos et comme le reflet de la re- 
traite (1). Mille séductions secrètes et tendres, une 
coquetterie pénétrante se dégage dans Tair autour 
d'elle avec la suavité et la douceur des parfums ex- 
quis rangés, dans le roman de Thémidore, sur le 
linge fin et la toilette de M™° de Doligny. Femmes 
uniques pour faire rêver aux hommes à femmes « le 
suprême du plaisir », pour leur promettre ce que le 
jargon des roués nomme « un ragoût, une succu- 
lence », ce qu'un livre du temps appelle « l'onction 
dans la volupté » (2) I N'oublions pas cet autre 

(1) Thémidore. A la ffaye, aux dépens de la Compagnie, 1745. 

(2) Les Liaisons dangereuses, par C... de L,... Londres^ 1796, vol. I. 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 457 

aiguillon du libertin dans ce temps où Tamour aime 
Thumiliation et la souffrance de la femme : la lutte 
de la dévote, les déchirements de son cœur, ses résis- 
tances au péché, ce spectacle nouveau d'une âme 
longue à être vaincue, se débattant avec elle-même, 
roulantdu devoir au remords, se ressaisissant dans sa 
chute, et se reconnaissant dans sa honte, c'était de 
quoi décider bien des hommes à tenter cette aven- 
ture oti ils prévoyaient tant de piquant, tant de 
saveur, Tamusement de leurs vanités les plus cruelles. 
Tout exposée pourtant qu'elle était de ce côté, ce 
n'était point le plus souvent sous l'attaque d'un 
libertin que la dévote succombait. Généralement 
cette femme peureuse du scandale redoutait les 
hommes notés de galanterie, les façons affichantes, 
« les plumets», les manières vives et étourdies ; et, 
si elle arrivait à céder, elle cédait plus volontiers à 
quelque jeune homm^, tout neuf dans le monde, 
heureux du silence, jaloux du mystère de son bon- 
heur. Ou bien encore, quelquefois la dévote s'aban- 
donnait à une espèce d'hommes glissés sans bruit 
dans sa familiarité, qui, par état, promettaient à sa 
faute ce pardon du péché : le secret. 

Mais, si dangereux qu'il se montrât, qu'était l'a- 
mour contre la dévotion, qu'étaient les chutes des 
sens, les défaites du cœur, secrètes ou éclatantes, 
auprès de l'esprit du temps , du souffle d'incrédulité 
qui pénétrait peu à peu la femme et la remplissait 
de doutes, de soulèvements, de révoltes? C'était l'es- 
prit encore plus que tout le reste qui se dérobait 

39 



458 . LA FEMME 

chaque jour plus résolument chez la ièmme aux 
croyances de la foi. Il recevait le contre-coup de 
tout ce qui s'agitait dans la pensée des hommes, 
l'ébranlement des livres, des brochures, des idées. 
Et voulez-vous la mesure précise du dépérissement, 
de rétouffement de la dévotion de la femme dans 
l'air du dix-huitième siècle? Il vous suffira de jeter 
les yeux sur le gouvernement de la femme par l'É- 
glise, sur la direction, 

La direction n'est plus le grand pouvoir obscur, 
redoutable, absolu du dix-septième siècle. Le direc- 
teur n'est plus ce maître du foyer, ce maître de la 
maison, l'homme effrayant du Salut, qui sous une 
femme tenait tout sous sa main, réglait les conscien* 
ces, les volontés, le service, la famille. Aujourd'hui 
qu'est-il? un homme de compagnie, un partner au 
wisk, un secrétaire, un lecteur, un économe, un 
sous-intendant des dépenses de la maison, qui met 
l'ordre dans la cuisine et la paix dans l'antichambre. 
On le prend moliniste, si le vent est au molinisme, 
quitte à le renàplacer par un janséniste, si le vent 
tourne; car c'est un familier sans assises dans la 
maison. Voilà le personnage et le rôle; et, s'il vous 
faut la révélation de tout son abaissement, elle vous 
sera donnée par le directeur de M°*® Allain dans le 
joli conte, si vivant, de M, Guillaume. 

La direction véritable, toute-puissante, tyran- 
nique, n'est plus là. Elle n'est plus dans l'Église hu- 
miliée, dans le prêtre discrédité; elle est dans la 
nouvelle religion qui triomphe. Ses bénéfices et ses 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 459 

pouvoirs, son exercice et sa domination , sont tout 
entiers aux mains de la philosophie, à la discrétion 
des philosophes. Voilà la nouvelle direction et les 
nouveaux directeurs de la femme. Ce sont les phi- 
losophes qui prennent la place chaude au foyer, à 
la table, aux conseils de famille , qui héritent da 
l'influence, du droit de sermonner et de décider, 
qui ouvrent et ferment la porte de madame, qui lui 
conseillent ses amants, qui lui imposent ses con» 
Qaissances, qui font de son âme leur créature et de 
son mari leur ami. Partout, dans toutes les maisons 
un peu famées, à côté de toute femme assez éclai- 
rée pour vouloir faire son salut philosophique, il 
s'installe un de ces hommes, quelque saint de TEn- 
eyclopédie que rien ne déloge plus : c'est d'Alem- 
bert qui conduit le ménage Geoffrin, c'est Grimm 
régnant chez le baron d'Holbach , ami dirigeant de 
la maison, qui défend à d'Holbach d'acheter une 
maison de campagne qui ne plaît pas à Diderot. 
C'est cet autre, le grand tyran des sociétés, Duclos, 
qui à la Chevrette, auprès de M™® d'Épinay, va révé- 
ler l'omnipotence et toute la profondeur de ce per- 
sonnage de directeur laïque. Il s'interpose entre la 
femme et le mari, il prêche la femme, il lui apprend 
les infidélités de l'amant qu'elle a, il lui dit du mal 
de l'amant qu'elle aura, il entre de force dans toutes 
ses affaires, il pénètre ses sentiments , il prend en 
main sa réputation, il lui ordonne au nom de l'opi- 
nion du monde de quitter celui-ci pour celui-là, il la 
met en garde contre l'amour, contre l'amitié, contre 



160 LA FEMME 

la sévérité de morale des gens qu'elle estime, il 
Tempoisonne de soupçons, il la remplit et Tassom- 
brit de défiances , de terreurs , de remords , il la 
gronde, il la morigène, il la domine par les tour- 
ments qu'il lui donne, les inquiétudes qu'il lui souffle 
au cœur, il s'établit dans sa famille , dans ses rela- 
tions , partout autour d'elle, il lit ses lettres, il les 
refait, il jette au feu ses papiers, il s'empare de la 
confiance du mari, il commande au précepteur, il 
préside à l'éducation des enfants (1). Il touche à 
tout, il se mêle à tout, il commande à tout. Son 
obsession de bourru malfaisant et insinuant prend la 
grandeur et la terreur d'une possession diabolique; 
et, tandis qu'il plane avec des sarcasmes sur cette 
femme frissonnante, l'ombre de Tartuffe passe au 
mur derrière lui. 

Une seule chose empêcha les philosophes et la 
philosophie, les hommes et les idées du parti nou- 
veau, de s'emparer absolument de la femme. Par le 
caractère de son sexe et la nature de ses facultés, la 
femme du dix-huitième siècle , comme la femme de 
tous les siècles, manquait de forces pour l'incrédu- 
lité. Manque de forces, besoin d'appui, c*est là, 
semble-t-il, toute la raison de sa dévotion, dévotion 
raisonnée comme pourrait l'être celle d'une du Def- 
fand sous un petit coup de la grâce, retour à Dieu 
d'un .esprit que le vide effraye. Un prêtre a éclairé 
à fond sur ce point le cœur delà femme et du temps; 

(1) Mémoires de M"* d'Épinay. Passim. 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. iCl 

l'abbé Galiani a montré , pour ainsi dire , les der- 
nières racines auxquelles se rattache la foi dans les 
décadences incrédules , lorsqu'il a écrit dans sa 
^ande langue : « A fin de compte, l'incrédulité est 
le plus grand effort que l'esprit de rkomme puisse 
faire contre son propre instinct et son goût... 11 s'a- 
git de se priver à jamais de tous les plaisirs de l'ima- 
gination, de tout le goût du merveilleux ; il s'agit de 
vider tout le sac du savoir, et l'homme voudrait sa- 
voir. De nier ou de douter toujours et de tout, et 
rester dans l'appauvrissement de toutes les idées, 
des connaissances, des sciences sublimes, etc.; quel 
vide affreux! quel rien I quel effort I II est donc dé- 
montré que la très-grande partie des hommes et 
surtout des femmes, dont l'imagination est double..., 
ne saurait être incrédule, et celle qui peut l'être 
n'en saurait soutenir l'effort que dans la plus grande 
force et jeunesse de son âme. Si l'âme vieillit, quel- 
que croyance reparaît (1)... » 

Mais cette foi qui se sauve de l'incrédulité, qui 
s'en échappe et s'en retire , est elle-même un effort. 
Elle n'est point vivante par la facilité, l'abandon, 
par le dévouement, par l'amour. Laissons ce que 
Galiani appelle « des croyances qui reparaissent » , 
et ne comptons point avec ces conversions à la 
Geoffrin et à la de Chaulnes, que l'âge semble ame- 
ner avec l'affaiblissement; estimons, étudions la 
piété du siècle dans celles qui en donnent l'exemple 



(1) Correspondance de Grimm, vol. IX. 

80. 



1C2 LA FEMJME 

constant et qui en fixent le caractère : la piété, chez 
les femmes les plus sincères, les plus croyantes, 
manque d'onction. Elle ne peut quitter un ton de 
sécheresse. Elle garde sur toutes choses un sens et 
un esprii critiques. Dans tout ce qu'ont légué ces 
personnes de haute dévotion, dans leur vie, dans 
leurs pensées, dans ce qu'elles ont laissé échapper 
(le leur conscience, de leur bouche, de leur plume, 
on sent une froideur. L'amour de Dieu ne semble pas 
Olre autrement en elle qu'un principe dans un cer- 
veau; et elles mettent tant de réflexion dans la 
prière, elles ont contre tout enthousiasme de si 
grandes réserves , elles font des vertus religieuses, 
auxquelles elles ôtent l'élancement, des vertus si 
raisonnables, si philosophiques, elles semblent si 
uniquement attachées à une sainteté purement mo- 
rale, qu'elles rappellent la pensée de Rousseau ne 
trouvant pas h M""" de Créqui « l'âme assez tendre 
pour être jamais une dévote en extase (1) ». Ces 
femmes ont cru de toutes leurs forces ; elles n'ont 
pu croire de tout leur coeur. 

C'est à cette piété desséchée que la mode va ou- 
vrir dans ce siècle une nouvelle carrière. Elle va lui 
donner un nouveau but, presque un nouveau nom. 
La dévotion qui ne suffit plus, qui ne se nourrit plus 
d'elle-même, va retrouver d'autres aliments, une 
autre vie : elle sera la Charité. On la verra quitter 
son rôle passif, sortir de l'oratoire, de la retraite, 

(1) Lettres ^e M"' do Créqui. Introduction par M. Sainte-Beuve. 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 463 

du silence, des habitudes contemplatives, des éléva- 
tions solitaires, des pratiques sous lesquelles Tan- 
cienne dévotion tâchait d'éteindre le mouvement, 
Taction, Tinitiative de la femme pieuse pour qu'elle 
s'abandonnât en Dieu et y restât tout enfoncée. 
Dans ce siècle, la philanthropie entre dans la reli- 
gion : et la dévotion, suivant le cours du temps, 
descend de Tadoration du Créateur au soulagement 
de la créature. De ce jour, du jour oti la femme 
trouve la charité pour ressusciter et occuper sa dé- 
votion, l'activité la saisit; un souffle l'emporte hors 
d'elle-même : elle appartient aux autres. Un esprit» 
égal en agitations à celui qui remuait chez M™* Louise 
de France, va la pousser dès le matin hors de chez 
elle. Seule, à pied, par la pluie, le froid, par tous 
les temps, elle ira de l'Arsenal aux Incurables, 
du Palais à l'île Saint-Louis, du lieutenant de po- 
lice chez la supérieure de la Salpêtrière. Vingt com- 
missaires recevront ses dépositions; tous les con- 
sultants de Paris la connaîtront. On la rencontrera 
sans cesse sur le chemin de Versailles; à Versailles, 
on la verra à tous les bureaux, à toutes les toilettes, 
au salut de la chapelle, aux cassettes (1). Les hôpi- 
taux, les prisons seront les lieux d'élection de cette 
dévotion nouvelle; par elle, la Conciergerie sera dotée 
d'une infirmerie ; par elle l'Hôtel-Dieu sera réformé, 
par elle disparaîtront ces lits où étaient entassés 
huit hommes, où la maladie, l'agonie, la mort cou- 

(1) Abrégé du Journal de Paris. 1789, vol. IV. 



4A4 LA FEMME 

chaient ensemble sous le même drap(l)! Et c'est 
cette vertu d'ordre humain, la bienfaisance, écla- 
tant et se répandant vers la fin du siècle, qui sera 
la véritable et peut-être la seule religion d'instinct 
et de mouvement de la femme au dix-huitième 
siècle. 

Une autre foi apparaît encore, mais secrète, ca- 
chée, et comme honteuse, tout au fond de la femme 
du dix-huitième siècle. Dans un repli de cette âme 
féminine du temps, si ferme, si libre, d'une person- 
nalité si entière , dans un coin de cet esprit raison- 
nable qu'une philosophie naturelle semble affranchir 
du préjugé, de la tradition, du respect religieux, il 
reste une faiblesse populaire : la superstition. Il y a 
encore sur l'imagination du dix-huitième siècle 
l'ombre de terreur et de mystère des croyances du 
seizième siècle. Chez la plus grande dame, il existe 
encore le souvenir des vieilles recettes, une cons- 
cience vague de ces idées qui font, pour retrouver 
son enfant noyé, allumer à une pauvre femme du 
peuple une bougie sur une sébile lancée au courant 
de l'eau et s'en allant mettre le feu au petit pont de 
l'Hôtel-Dieu. Au milieu de ce siècle philosophique (2), 
la femme croit à la chance de la corde de pendu (3), 
au pronostic du sel renversé , des fourchettes en 
croix ; elle a les peurs de cette M™® d'Esclignac, qui 



(1) Mémoires de la République des lettres, vol. XVII. — Correspon- 
dance secrète, vol. IX. 

(2) Correspondance secrète, vol. I. 

(3) Mercure de France, Avril 1722. 



AU DIX. HUITIÈME SIÈCLE. 4C5 

donne à ses soupers la comédie aux esprits forts de 
Paris (1). Les horoscopes ne sont pas oubliés : sur 
des berceaux de petites filles , Boulainvilliers, Co- 
lonne et d'autres en tirent bon nombre qui tiennent 
les femmes sous le coup d'un avenir fatal dans une 
sorte de tremblement, et parfois, comme pour 
M"® de Nointel, amènent, par l'épouvante et l'idée 
fixe, la réalisation de la prédiction (2). Des femmes 
ont la naïveté de la princesse de Conti promettant à 
un abbé Leroux un équipage et une livrée s'il lui 
trouve la pierre philosophale ; d'autres ont l'illusion 
de la duchesse de Ruffec passant sa vie avec des 
espèces de sorcières qui lui ont promis le rajeunis- 
sement ; malheureusement, les drogues, qui coûtent 
fort cher, mal choisies ou insuffisamment exposées 
ati soleil, ont toujours un défaut qui fait manquer 
l'opération (3). Crédulités inouïes, mais qui ne sont 
point en si grand désaccord avec les superstitions 
avouées, affichées par les intelligences de femme les 
plus viriles , les plus indépendantes. Qu'on écoute 
leur voix, leur cri sous la plume de M^*° de Lespi- 
nasse, lorsque, mourante, elle supplie M. de Guibert 
de ne pas passer de bail pour son nouvel appartc- 
jnent un vendredi ; un vendredi I sa main tremble, 
lorsqu'elle parle de ce terrible jour dont elle rap- 
proche les fatalités : « C'est le vendredi 7 août 1772 
que M. de Mora est parti de Paris, c'est le vendredi 

(1) Paris, Verswlles et les Provinces, vol. I 

(2) Mémoires de d'Argenson, vol. II. 

(3) Mémoires de M"* du Hausset. 



466 LA FEMME 

6 mai qu'il est parti de Madrid , c'est le vendredi 
27 mai que je l'ai perdu pour jamais (1), » 

La foi aux diseuses de bonne aventure demeure 
vive, empressée, entêtée. Et du commencement à la 
fin du siècle , la tireuse de cartes fait faire anti- 
chambre aux grandes dames sur ses chaises boi- 
teuses. Toutes se glissent chez elle la nuit, inco- 
gnito, d'un pas furtif, voilées, parfois le visage 
déguisé ; et M™® de Pompadour, s'échappant un soir 
du palais de Versailles, va consulter en grand secret 
cette fameuse Bontemps qui a lu dans le marc de 
café la fortune de Bernis et la fortune de Choiseul. 
Avant le règne de Louis XV, il s'était trouvé des 
femmes plus hardies qui avaient voulu se passer 
d'intermédiaire, avoir leur bonne aventure de pre- 
mière main , la tenir du diable personnellement. 
Une maîtresse du Régent, M™® de Séry, avait ouvert 
5on salon à des séances d'évocation, où Boyer, le ma- 
gicien produit par M"° de Sennecterre, voyait du 
vivant de Louis XIV la couronne royale sur le front 
du duc d'Orléans. Dans les assemblées tenues chez 
M™'' la princesse de Gonti douairière, il se formait 
une société divinatoire, où des bergers amenaient 
des lièvres possédés de l'esprit malin. Chez M°® der 
Charolais, au château de Madrid, il se faisait des 
sabbats que l'on accusait, il est vrai, de plus de vo- 
lupté que de diablerie (2). Au milieu même du 
siècle, en plein règne de Louis XV, en 1752, un 

(1) Lettres de M"" de Lespinasse, vol. I et II. 

(2) Mémoires de Richelieu, vol. VII. 



AU DIX-HUITIÈME SIECLE. 467 

M. de la Fosse faisait voir le- diable, un diable qui 
parlait, à toute une société de femmes dans les car- 
rières de Montmartre, et M""® de Montboissier était 
envoyée au couvent pour y expier sa participation à 
ces scènes magiques. La curiosité du diable travail- 
lait sourdement les pensées de la femme ; et tout le 
printemps de cette même année, on eut à rire de la 
mésaventure de deux dames, la marquise de THos- 
pital et la marquise de la Force, qui avaient voulu 
voir le diable : averties par la sorcière qu'elles ne le 
verraient qu'une fois déshabillées, elles avaient été 
dépouillées par elle de leurs vêtements, de leur ar- 
gent, de leur linge, et laissées dans un état de nu- 
dité qu'un commissaire constata (1). 

Le diable I Étrange apparition dans le siècle de 
Voltaire I Étrange obsession qui montre le besoin 
furieux du surnaturel chez la femme du temps I 
Gagnée par le froid et la sécheresse de la science et 
de la logique du siècle, par son esprit pratique, net, 
incisif et positif, ne trouvant plus dans la religion 
des élans d'imagination, des visions de tête, la femme 
aspirait instinctivement à ce merveilleux qui est l'a- 
liment et l'enivrement de son âme. (Elle était dispo- 
sée et d'avance attachée à ces faux prodiges qui en- 
lèvent la pensée de son sexe à la vérité des choses, 
ses sens môme à la réalité des faits. Aussi, pendant 
tout le siècle , la voit-on montrer comme une im- 
patience de se livrer aux thaumaturges. Elle appelle 

(1) Mémoires do d'Argenson, voi. IV. 



4S8 LA FEMMB 

la jonglerie, elle y aspire, elle s'y voue. Celles qui 
ne 1 ôvent point au sabbat, celles qui n'invoquent pas 
le diable, on les trouve, quand le siècle commence, 
chez la vieille marquise de Deux-Ponts au couvent 
de Belle-Chasse (1) , aux représentations extatiques 
des conv.:Nionnaires. Puis, quand Tenthousiasme 
des convulsions est passé, l'idolâtrie court à Mesmer 
apportant le magnétisme et ses mystères, le som- 
nambulisme et ses miracles, le merveilleux de la 
science, le surnaturel de la médecine. Et quel en- 
gouement, quel culte autour de l'initiateur 1 Quelle 
dévotion au fluide I Le Mesmérisme est confessé par 
M"*® de Gléon, par M""® de Saint-Martin. Il est prêché 
aux incrédules par la marquise de Coaslin, l'adepte 
émérite sous la présidence de laquelle se font les 
expériences de M. de Puységur (2). Il est vengé des 
persécutions, c'est-à-dire des parodies, par la du- 
chesse de Villeroy qui chasse Radet de chez elle 
pour avoir fait jouer le Baquet de santé, et voulu « con- 
duire, nouvel Aristophane, le nouveau Socrate Mes- 
mer à la ciguë (3). » Et pour couronner toutes les 
magies du siècle, où il faut à la femme des charla- 
tans qui lui remplacent Dieu, et des fantasmagories 
qui lui servent de foi, en même temps que Mesmer 
et le Mesmérisme, voici Cagliostro ; voici le Marti- 
nisme, qui évoque les ombres et fait souper les vi- 
vants avec les morts (4). 

(1) Mémoires de Richelieu, vol. H. 

(2) Mémoire» de la République des lettres, vol. XXV et XXVH. 

(3) Correspondance secrète, vol. XVU. 

(4) /-/., vol. XVIII. 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 4G9 

La vieillesse de la femme avait en ce temps un 
autre refuge que la foi ou la crédulité. Elle avait 
cette grande ressource, cette occupation à la mode, 
cet emploi de la vie inventé par le dix-huitième 
siècle pour la maturité de Tâge, le Bureau d'esprit, 
c'est-à-dire une espèce de retraite du cœur dans les 
plaisirs de Tintelligence, dans la paix et Taimable 
volupté des lettres ; invention charmante qui devait 
donner aux dernières années, aux dernières pas- 
sions de la femme, comme une grâce de spiritualité 
et de délicatesse, à son âme même une légèreté der- 
nière, une élégance suprême. 

Ce rôle, dans lequel la femme intelligente se ré- 
fugie au dix-huitième siècle, est d'ailleurs un grand 
rôle, le plus grand peut-être qu'une femme puisse 
jouer au milieu de cette société qui n'a d'autre dieu 
que l'esprit, d'autre amour ou du moins d'autre cu- 
riosité que les lettres. Les bureaux d'esprit sont les 
salons de l'opinion publique. Et qu'importe leur 
maîtresse, qu'elle soit de bourgeoisie ou de finance, 
ils écrasent, ils effacent les plus nobles salons de 
Paris. Ce sont les salons qui occupent l'attention do 
l'Europe, les salons où l'étranger brigue l'honneur 
d'être admis. Us disposent du bruit, de la faveur, 
du succès. Ils promettent la gloire, et ils mènent à 
l'Académie. Ils donnent un public aux auteurs qui 
les fréquentent, un nom à ceux qui n'en ont pas. 
une immortalité aux femmes qui les président. Et 
c'est par eux que tant de femmes gouvernent le 
goût du moment, Téclairent ou l'aveuglent, lui cora- 



470 LA FEMME 

mandent l'idolâtrie ou l'injustice. Car cette puis- 
sance des bureaux d'esprit est trop grande, trop eni- 
vrante pour que la femme n'en fasse pas abus, et ne 
la compromette pas par la partialité, l'appréciation j 
passionnée, le zèle, le défaut de mesure, l'esprit 
d'exclusion. Il arrive que chaque bureau d'esprit 
borne le cercle du génie, de l'imagination, du ta- 
lent, à la table de ses soupers. Beaucoup commen- 
cent par être un parti, et finissent par être une 
coterie, une petite famille de petites vanités qui ar- 
rêtent le monde à leur ombre, le bruit à leurs noms, 
la littérature à la porte du salon qui les caresse. 
C'est alors qu'on voit naître et grandir, avec la co- à 
quetterie d'esprit, la fureur des réputations, l'usur- 
pation de la popularité, l'intrigue et les ménage- 
ments, l'art de louer pour se faire louer, l'art d'in- 
téresser la renommée, un peu par soi-même, 
beaucoup par les autres (1) ; défauts et ridicules or- 
dinaires de sociétés pareilles, pour lesquels la posté- 
rité aura sans doute plus d'indulgence que la comé- 
die du temps. 

Dorât lance contre les bureaux d'esprit sa comédie 
des Pj'ôneurs, pleine de vers heureux, frappés à la 
Gresset, et qui font portrait. Le public reconnaît une 
des grandes maîtresses de la littérature et de la phi- 
losophie, W^"" de Lespinasse, tantôt sous le masque 
d'Églé dont le poëte dit : 

Elle parle, elle pense, elle hait comme un homme; 

(1) Essai sur le caractère, les mœurs et Vesprit des femmes, par Tbo* 
mas. Paris, an XII, 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 471 

tantôt sous les traits de M"*® de Norville, l'héroïne 
de la pièce, que Dorât montre à l'œuvre, occupée à 
forger une de ces gloires à la Guibert, que le public, 
par nonchalance, consent à recevoir des mains d'une 
femme, une de ces gloires qu'on souffle comme le 
verre, et qui volent pendant trois mois au moins 
dans les cercles et les soupers. Et qui ne met le nom 
sur cette marraine de grands hommes, surprise et 
représentée au vif, en plein travail de protection, 
en plein embauchage de succès et de célébrité, sur- 
prenant l'opinion, l'étourdissant par des mots et des 
éloges jetés de sa maison à tous les échos, jurant 
que tout Paris s'arrachera le génie qu'elle couve, 
que la cour le trouvera divin, vouant à l'obscurité 
tous les gens qui n'ont pas encore soupe chez elle, 
et s'engageant à les faire haïr de ses amis les Élec- 
teurs, à les faire abhorrer de l'Angleterre ? M""® Geof- 
frin n'était point oubliée dans la satire. Ses mercre- 
dis essuyaient l'ironie du vers : 

Ce n'est que ce jour-là qu'à Paris Ton raisonne ; 

et la scène des étrangers attendant M"*° de Norville 
à dîner pour décider l'Europe à adopter les mœurs 
de la maison, était à l'adresse du salon où presque 
toute l'Europe passa en visite, à l'adresse de la 
femme que l'Allemagne, l'Autriche, la Pologne, re- 
çurent comme elles auraient reçu l'ambassade de 
l'esprit de la France. Mais un si grand salon méritait 
mieux, et bientôt il avait l'honneur d'une satire spé- 
ciale, le Bureau d'esprit, persiflage assez brutal, par- 



472 LA FEMME 

fois grossier, de ce séminaire d'académiciens, de ce 
prytanée des encyclopédistes, oti le chevalier de 
Rutlige faisait successivement défiler la Harpe sous 
le nom de du Luth, Marmontel en Faribole, Thomas 
en Thomassin, Tabbé Arnaud en Calcès, le marquis 
de Gondorcet en marquis d'Osïmon, d'Alembert en 
Rectiligne, le baron d'Holbach en Cucurbitin, Dide- 
rot en Çocus, — un carnaval de philosophes mené 
par M™" de Folincourt, une caricature de mardi gras 
dont on levait sans cesse le masque avec une allu- 
sion au voyage à Varsovie. 

Laissons la satire, et entrons avec les Mémoires 
du temps, avec l'Histoire, dans les bureaux d'esprit 
du siècle. Le premier que l'on rencontre conservait 
les traditions du dix-septième siècle. H était tenu 
par une femme qui continuait la doctrine morale du 
passé. Cette femme, qui avait présenté à son fils la 
gloire de « l'honnête homme » comme le but de 
l'ambition, M""" de Lambert était une personne de 
discipline et de règle, délicate et sévère, pensant et 
voulant qu'on pensât bien difl'éremment du peuple 
sur ce qui se nomme morale et bonheur, appelant 
peuple tout ce qui pense bassement et communé- 
ment, en sorte qu'elle voyait bien du peuple à la 
cour (1). A cette rare élévation d'âme, elle joignait 
un esprit exercé, raffiné, menu, et la définition tout 
à la fois fine et haute qu'elle a laissée de la poli- 
tique etde l'art de plaire, nous donne une suffisante 

(1) Avis d'une mère à son fils, par M"« de Lambert. 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 473 

indication de sa physionomie de maîtresse de mai- 
son, le ton et la manière de sa grâce. A M"^° de 
Lambert, comme à son salon, on ne pouvait guère 
reprocher qu'un retour, un peu au-delà de M™* de 
Main tenon, vers l'hôtel de Rambouillet, et un trop 
grand respect de ce qu'un de ses amis appelait « les 
barrières du collet monté et du précieux (1) », Dans 
ce salon, qui ne vit jamais de cartes, tous les mer- 
credis, après un dîner où figuraient Fontenelle, 
Tabbé de Montgaut, Sacy, le président Hénault, et 
les meilleurs des académiciens, on faisait lecture 
des ouvrages prêts à paraître, on ébauchait leur réus- 
site dans le monde, on annonçait et on baptisait leur 
avenir. Et Ton ne faisait point seulement la fortune 
des livres : on faisait encore la fortune des gens. Au 
milieu de la causerie , on essayait les candidatures, 
on arrangeait les futures élections de l'Académie, 
dont M°*® de Lambert ouvrit les portes à plus de 
vingt de ses protégés ; car ce fut elle qui eut la pre- 
mière l'honneur et l'adresse de faire de son salon 
Tantichambre de l'Académie : M""*» Geoffrin et 
M"® de Lespinasse ne firent que lui succéder et re- 
donner les fauteuils qu'elle avait déjà donnés. Ces 
conférences littéraires duraient toute l'après-midi 
du mercredi. L'après-midi passée, tout changeait, la 
scène et les acteurs : un nouveau monde, des jeunes 
gens, des jeunes femmes s'asseyaient à un brillant 
souper, et la gaieté d'une galanterie décente, faisant 



(1) Mémoires du président Hénault. 



AU LA FEMME 

taire le souvenir des lectures, chassait le bruit du 
matin (1). 

Cette pauvre M"® Fontaine-Martel, que Voltaire 
enterre si lestement dans une de ses lettres, rece- 
vait une société presque entièrement composée de 
beaux esprits à l'esprit desquels elle se prêtait sans 
trop l'entendre, et de femmes rares pour le temps, 
de femmes sans amant déclaré (2). 

M™® Denis tenait un autre petit salon d*esprit, et 
donnait aux lettres de bons soupers bourgeois, sans 
façons et fort gais, où éclatait la folie de Gideville, 
le gros rire de l'abbé Mignot et de quelques abbés 
gascons. Voltaire venait s'y mettre à l'aise, lorsqu'il 
pouvait échapper à la marquise du Ghâtelet et aux 
soupers du grand monde (3). 

Presque aussi éloigné du salon de M"** de Lam- 
bert que l'arbre de Gracovie de l'hôtel de Rambouil- 
let, un autre salon était le bureau des nouvelles de 
Paris, le cabinet noir où l'on décachetait l'histoire 
au jour le jour, l'écho et la lanterne magique des 
choses et des faits, des hommes et des femmes, de 
la chaire, de l'académie, de la cour, de tous les bour- 
donnements et de toutes les silhouettes ; salon en- 
vié, couru, redoutable, où l'admission comme pa- 
roissien était un grand honneur. Ce salon, M"° Dou- 
blet le tenait au couvent des Filles-Saint-Thomas, 
dans un appartement où elle passa quarante ans de 

(1) Mémoires de d'Argenson, vol. I. 

(2) /d., vol. II. 

(9) Mémoires de MarmoiileVNoV \. 



AU DIX-HUITIÈME SiftCLE. 47R 

suite sans sortir. Là présidait, du matin au soir, 
Bachaumont coiffé de la perruque à longue cheve- 
lure inventée par le duc de Nevers. Là siégeaient 
Tabbé Legendre, Voisenon, le courtisan de la mai- 
son, les deux Lacurne de Sainte-Palaye, les abbés 
Ghauvelin et Xaupi, les Falconet, les Mairan, les 
Mirabaud, tous paroissiens arrivant à la môme heure, 
s'asseyant dans le môme fauteuil, chacun au-dessous 
de son portrait. Sur une table deux grands registres 
étaient ouverts, qui recevaient de chaque survenant 
l'un le positif et Tautre le douteux, Tun la vérité 
absolue et l'autre la vérité relative. Et voilà le ber- 
ceau de ces Nouvelles à la main, qui par le tri et la 
discussion prirent tant de crédit, que Ton deman- 
dait d'une assertion : « Gela sort-il de chez M™° Dou- 
blet (1)? » Et comme ces Nouvelles copiées par les 
laquais de la maison couraient la ville et s'envoyaient 
en province par abonnement de 6, 9 et 12 livres 
par mois ; comme elles étaient, sous le nom de la 
Feuille manuscrite, une sorte de petite presse libre 
qui ne ménageait point les critiques au gouverne- 
ment, le Lieutenant de police s'occupait fort dès 
1753 d'arrôter les nouvelles de M"® Doublet et de 
modérer le ton de son salon. Il lui signifiait de la 
part du ministre d'Argenson de faire cesser les dis- 
cours peu mesurés qui se tenaient chez elle, d'en 
empocher la divulgation, d'éloigner de chez elle les 
personnes qui les tenaient. M™** Doublet promettait 

(1) Portraits intiihes du dix-huitième siècle, par Edmond et Jules de 
Ooncourt. Première série, 1857. 



476 LA FEMME 

de s*amender ; mais les registres, les nouvelles, le 
mauvais esprit des causeurs reprenaient si bien leur 
train, que le ministre, un ministre que M™® Doublet 
avait rhonneur d'avoir pour neveu, M. de Choiseul 
écrivait : «.... D'après les malheurs qui sortent de 
la boutique de M™® Doublet, je n'ai pas pu m'empê- 
cher de rendre compte au Roi de ce fait, et de Tim- 
prudence intolérable des nouvelles qui sortent de 
chez cette femme, ma très-chère tante ; en consé- 
quence Sa Majesté m'a ordonné de vous mander de 
vous rendre chez M"® Doublet, et de lui signifier que 
s'il sort derechef une nouvelle de sa maison, le Roi 
la renfermera dans un couvent, d'où elle ne distri- 
buera plus des nouvelles aussi impertinentes que 
contraires au service du Roi. » 

En dépit de la menace, M™® Doublet persévérait. 
£lle ralliait de nouveaux frondeurs, Foncemagne, 
Devaux, Mairobert, d'Argental, des frondeuses qui 
s'appelaient M™" du Rondet, de Villeneuve, de Be- 
seval, du Boccage. Et cette petite Fronde, qui allait 
devenir quelques années plus tard le journal de Ba- 
chaumont, recommençait dans son salon plus vive, 
animée, enhardie par son intime amie, M™® d'Argen- 
tal, que l'on voyait bientôt organiser, avec la plume 
de son valet de chambre Gillet, un nouveau débit de 
nouvelles (1). 

Dans le monde de la finance, un salon apparte- 
nait au bel esprit : c'était celui de M™® Dupin, qui 

(1) La Police de Paris dévoilée , par Pierre Manuel. Paris, Fm se- 
cond de la Liberté, vol. L 



i 



AU DIX-HUITIÈMK SIÈCLE. 477 

eut un moment pour précepteur de son fils Rous- 
seau auquel, au dire des méchants, elle donnait 
congé les jours où les académiciens venaient chez 
elle (1). 

Mais le grand bureau d'esprit de cette première 
moitié du dix-huitième siècle fut un salon où l'esprit 
semblait être chez lui, où Tintelligence avait ses cou- 
dées franches, où Thomme de lettres trouvait Tac- 
cueil, la liberté, le conseil, l'applaudissement qui 
enhardit, le sourire qui encourage, l'inspiration et 
l'émulation que donne à l'imagination, à la parole, 
ce public charmant : une maîtresse de maison qui 
écoute et qui entend, qui saisit les grands traits et 
les nuances, qui sent comme une femme, qui juge 
comme un homme. Ce salon était celui de l'ancienne 
maîtresse de Dubois, de cette M™® de Tencin qui, 
rendant aux lettres la protection familière et mater- 
nelle de M"® de la Sablière, donnait au premier de 
l'an en étrenne à sa ménagme^ à ses bêtes, deux au- 
nes de velours pour le renouvellement de leurs cu- 
lottes. Dans ce salon, le premier en France où 
l'homme fût reçu pour ce qu'il valait spirituelle- 
ment, l'homme de lettres commença le grand rôle 
qu'il allait faire dans le monde de ce temps ; et ce 
fut de là, de chez M""® de Tencin, qu'il se répandit 
dans les salons, et s'éleva peu à peu à cette domina- 
tion de la société qui devait lui donner à la fin du 
siècle une place si large dans l'État. Attentions, cré- 

(1) Mémoires de la République des lettres, vol. IV.— Correspondance 
littéraire de Grimm, vol. VI. 



478 LA FBMMK 

dit, caresses, M"*® de Tencin prodigue ses grâces et 
son pouvoir aux écrivains ; elle les courtise, elle les 
attache par les services, elle les entoure d'affection : 
elle en a le besoin et le goût, un goût naturel, in- 
stinctif, désintéressé, pur de toute affectation, de 
tout calcul d'influence, de tout marché de recon- 
naissance. Au milieu des fièvres et des mille travaux 
de sa pensée, dévorée d'intrigues, brouillant Tamour 
et les affaires, cette femme brûlante sous son air 
d'indolence, court au-devant des gens de génie ou 
de talent , s'empresse aux amusements de l'esprit, 
jouit d'une comédie, d'un roman, d'une saillie, avec 
une âme, un cœur, une passion qui paraissent 
échapper à sa vie et se donner tout entiers à la joie 
de son esprit. Aussi que de vie spirituelle, que de 
mouvement, que de vivacité d'idées et de mots dans 
le salon animé par cette femme et composé pour ses 
plaisirs, exclusivement-d'hommes de lettres ! Ici Ma- 
rivaux mettait de la profondeur dans la finesse ; là, 
Montesquieu attendait un argument au passage pour 
le renvoyer d'une main leste ou puissante, Mairan 
lançait une idée dans un mot. Fontenelle faisait 
taire le bruit avec un de ces jolis contes qu'on croi- 
rait trouvés entre ciel et terre, entre Paris et Badi- 
nopolis. Les trois salons de M™® du Deffand, de 
M™* Geoffrin, de M"® deLespinasse, rappelleront cette 
conversation du salon de M™* de Tencin : ils ne la 
feront pas oublier h ceux qui l'auront entendue (1). 

(1) Mélanges de Suard. vol. I. — Mémoires de Marmontel, vo). I. 



AU DIX-HUITIEME SIECLE. 479 

Une femme qui avait renoncé au projet d'être heu- 
reuse, mais qui poursuivait Tillusion d'être amusée, 
une femme rassasiée des autres, mais dégoûtée 
d'elle-même, et qui eût mieux aimé, comme elle 
disait, « le sacristain des Minimes pour compagnie 
que de passer ses soirées toute seule ; » une aveugle 
qui n'avait plus d'autre sens, d'autre tact, d'autre 
lumière et d'autre chaleur dans ses ténèbres et ses 
sécheresses que l'esprit, M^^ du DefPand, appelait 
continuellement auprès d'elle, pour s'aider à vivre, 
la suprême distraction du temps, le bruit de la con- 
versation et du monde, des personnes et des idées. 
A peine si l'écho avait le temps de reposer dans ce 
salon (1) tendu de moire aux nœuds couleurs de feu, 
dans cet appartement de la rue Saint-Dominique, au 
couvent de Saint-Joseph, habitué au silence des re- 
traites de M™® de Montespan. Ce n'était point assez 

(1) Veut-on avoir la chambre de M»« du Deffand, cette chambre qui, 
les jours de souffrance et de malaise de Taveugle , devenait un salon 
pour les intimes : la voici dans cette planche intitulée dans le cata- 
logue de Cochin : Les Chats angola de M^* la marquise du Deffand. « Un 
coin de cheminée à côté duquel s'évase une ample bergère aux pieds 
de bois, aux bras rustiques, aux larges coussins mollets ; sous la ber- 
gère un panier à laine en osier, à Tapparence de charpague ; contre la 
cheminée une servante, au-dessous une petite étagère-bibliothèque à 
trois planchettes de livres ; dans Tangle de la pièce une encoignure 
avec quelques porcelaines ; au fond, dans la boiserie unie et plate, 
sans ornement et sans moulure , une porte vitrée donnant sur le noir 
d*un cabinet, et dans T alcôve qui suit, la tête d'un lit qui paraît re- 
couvert d'une perse à ramages, garnissant également le mur où Ton 
aperçoit un petit cartel : tel est la chambre de M"" du Deffand. Et pour 
tous habitants la tranquille pièce n'a que deux chats, deux chats ayant 
au cou rénorme collier de faveurs , qu'ils portent gravé en or sur le 
dos des livres possédés par la marquise. » {L'Art du dix'huitième siècle, 
par Edmond et Jules de Goncourt. 1874, vol. IL) 



480 LA FEMME 

que les soupers de tous les jours à trois ou quatre 
personnes, les soupers si fréquents où la table était 
ouverte à douze ou treize personnes ; M°*® du Def- 
fand donnait chaque semaine, d'abord le dimanche, 
puis le samedi, un grand souper où passaient les 
plus grands noms et les plus grandes dames, où se 
rencontraient, « sans se combattre et sans se fuir » 
les plus grandes inimitiés : M"*** d'Aiguillon, M"* de 
Mirepoix, la marquise de Boufflers, M"*® de Crussol, 
M""® de Bauffremont, M"*° de Pont de Veyle, M""" de 
Grammont, les Ghoiseul, les duchesses de Villeroi, 
d'Aiguillon, de Ghabrillant, de la Vallière , de For- 
calquier, de Luxembourg, de Lauzun, le président 
Hénault, M. de Gontaut, M. de Stainville, M. de 
Guines, le prince de BaufPremont. Et dans Tannée, 
M""® du DefTand avait encore un plus grand jour de 
réception, le souper du réveillon, où elle donnait à 
tous ses amis, dans une tribune ouvrant d'une de 
ses chambres sur l'église de Saint-Joseph, le plaisir 
d'entendre la messe de minuit et la musique de 
Balbatre(i). 

Ge salon de M™® du DefTand, où Glairon venait ré- 
citer les rôles d'Agrippine et de Phèdre, était tout 
plein, tout occupé des nouvelles et des questions 
littéraires. 11 avait le ton et les goûts de sa maî- 
tresse : le livre du jour, la pièce nouvelle, le pam- 
phlet ou le traité philosophique y étaient jugés au 
courant de la causerie, feuilletés pour ainsi dire du 

(l) Correspondance inédite de M^^" du Deffand* 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 481 

bout du doigt par ce grand monde du dix-huitième 
siècle qui savait toucher à tout. Le grand monde vc 
nait y causer, y rimer ou y entendre une chanson, 
donner son mot, un mot toujours vif et personnel, 
sur le succès et le grand homme du moment. Car 
c'était là le caractère particulier du salon de M°^' du 
Deffand : il était le bureau d'esprit de la noblesse. 
Fermé aux artistes, n'accueillant que les hommes 
de lettres appartenant ou du moins s'imposant à la 
plus haute société, il réunissait presque exclusive- 
ment tout cet intelligent et charmant public des 
lettres, le» hommes et les femmes de cour, échap- 
pant à M™* GeofPrin, résistant aux avances de son 
hospitalité, aux commodités même des petits sou- 
pers, des quadrilles d'hommes et de femmes qu'elle 
imaginait pour attirer chez elle, par les charmes et 
les facilités d'une partie carrée, les grands noms 
qu'elle ne pouvait avoir (1). 

Tout ce que la société des gens de lettres pouvait 
attribuer en ce temps de considération sociale, et 
même de pouvoir sur l'opinion publique, se révéla 
par un grand et prodigieux exemple, dans cet autre 
salon, le salon de l'Encyclopédie, le salon de 
M""® GeofPrin. On vit, par son accueil à toute la litté- 
rature, un salon bourgeois s'élever au premier rang 
des salons de Paris, devenir un centre d'intelligence, 
un tribunal de goût où l'Europe venait prendre le 
mot d'ordre et dont le monde entier reçut la mode 



(1) Mémoires de Marmontel, vol. II 



482 LA FEMME 

des lettres françaises. On vit une femme sans nais- 
sance, sans titre, la femme d'un entrepreneur d'une 
manufacture de glaces, riche à peine de quarante 
mille livres de rentes, faire de ses invitations une 
faveur, presque une grâce, faire d'une présentation 
chez elle un honneur qui troublait les gens les moins 
timides, et jusqu'à Piron lui-môme, — et cela pour 
souper le plus souvent, dit Marmontel, avec une 
omelette, un poulet, un plat d'épinards. Une figure 
de vieille femme fort avenante ; un esprit naturel, 
juste, fin, dont la malice avait un tour rustique ; un 
art de jouer de l'esprit de ses hôtes, et d'en tirer 
tous les sons ; un égoïsme bien appris, plein de dis- 
crétion ; une préoccupation de procurer le plaisir, 
de le faire naître, qui la poursuivit jusqu'au lit de 
mort ; une tête bien garnie de réflexions et de com- 
paraisons dont elle avait, disait-elle, « un magasin 
pour le reste de ses jours » ; une grande gaieté lors- 
qu'elle contait; une vanité tournée à être sans pré- 
tention ; une connaissance du monde tirée de l'ob- 
servation, et non de la lecture ; une ignorance 
aimable et sans sottise; un cœur qui était un 
bourru bienfaisant; des opinions assez souples et 
qui pliaient sous la contradiction ; une estime fort 
médiocre, ou plutôt un mépris très-froid et très- 
poli de l'humanité (1), — tel était l'ensemble de 
vices, de vertus, d'agréments, de défauts et de qua- 

(1) Correspondance littéraire de la Harpe , vol. I. — Correspondance 
de Grimra, vol. IX et X. — Mémoires de d'Argenson^ vol. V. — Éloges 
de W" Geoffrin, 1812. 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 483 

lités (1), auquel M"*® Geoffrin dut, sinon son charme, 
au moins sa fortune et la gloire de son salon. 

La maison de cette femme attirait comme cette 
femme même, sans séduire, par la netteté, Tordre, 
la propreté, les aises de toutes sortes, une certaine 
recherche cachée, une élégance voilée, simple, pres- 
que nue. Tout y était commode jusqu'au mari, un 
mari qui s'effaça par convenance tout le temps qu'il 
vécut, et qui se réduisit de la meilleure grâce au 
rôle d'intendant et de plastron. Cette maison, cette 
femme recueillaient tous les survivants du salon de 
j^me ^Q. Tencin. A ses beaux esprits, aux hommes de 
lettres venus après eux, à tout ce qu'il y avait de 
connu ou de fameux, M™° Geoffrin consacrait toutes 
ses soirées. Le mercredi elle réunissait toute la lit- 
térature à un grand dîner. Un autre jour de la se- 
maine, le lundi, le grand dîner de M""® Geoffrin était 

(1) Walpole a donné de M"* Geoffrin, je crois, le portrait le plus res- 
semblant qui ait été fait de cette bourgeoise illustre : u M»* Geoffrin 
est une femme extraordinaire qui possède plus de sens commun que je 
n*en ai jamais rencontré, une promptitude extrême pour découvrir les 
caractères et les pénétrer juqu'aux derniers replis, et un crayon qui 
n*a jamais manqué un portrait , ordinairement peu flatté ; elle exige et 
elle conserve en dépit de sa naissance et des préjugés absurdes d'ici 
feur la noblesse une véritable cour et beaucoup d'attentions. Elle y 
réussit par mille petites manœuvres et par des services d'amitié en 
même temps que par une franchise et une sévérité qui semblent être 
son seul moyen pour attirer chez elle un concours de monde : car elle 
ne cesse de gronder ceux qu'elle veut s'attacher. EUe a peu de goût et 
encore moins de savoir, mais elle protège les artistes et les auteurs et 
elle courtise un petit nombre de personnes pour avoir le crédit néces- 
saire à ses protégés. Elle a fait son éducation sous la fameuse M"* de 
Tencin qui lui a conseillé de ne jamais rebuter aucun homme, parce que, 
disait son institutrice, quand même neuf sur dix ne se soucieraient pas 
plus de vous qu'un sol, le dixième peut devenir un ami utile. » 



181 LA FEMME 

donné aux artistes. Son salon se remplissait de tous 
ces hommes de talent, exclus des salons du grand 
monde, à peine admis dans quelques salons de la 
finance, et que la première elle caressait, les faisant 
travailler, les allant voir dans leur atelier. Vanloo, 
Greuze, Vernet, Vien, Lagrénée, Robert arrivaient, 
et M™® Geoffrin prenait leur voix sur quelque tableau 
ancien apporté dans son salon et dont un amateur 
avait envie ; ou bien c'était quelque beau dessin des 
écoles anciennes, tiré par Mariette de ses porte- 
feuilles, et qui passait de main en main, au milieu 
des exclamations, des remarques, des admirations. 
Quelquefois Caylus y contait une jolie anecdote, et 
sur le goût que la société prenait à son récit, il 
s'amusait à en faire graver le sujet pour tous les 
habitués du lundi (1). Lundis et mercredis, ces 
grands dîners de Tart et de la littérature, ces récep- 
tions de M""® Geoffrin eussent été les fêtes les plus 
belles, la communion cordiale, le repas libre et 
joyeux de tous les esprits et de tous les talents du 
dix-huitième siècle, si la maîtresse de maison n'y 
avait jeté par moment le froid de son âme, le froid 
de sa raison, les avertissements et les arrêts d'une 
prudence ennemie de la passion et de l'entraîne- 
ment, son humeur de gronderie, et cette éternelle 
et glaciale approbation : « Allons ! voilà qui est 
bien !» — un mot qui tombait avec une douceur 
morte de la bouche de M""® Geoffrin sur la chaleur 

(1) Portraits intimes du dix-huitième siècle, par Edmond et Jules de 
Goncourt. Deuxième série. Lettres de Caylus à Paciaudi. 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 485 

de la parole, sur Tenthousiasme de la pensée, sur 
Temportement ou Téloquence de la conversation, 
et passait comme un souffle éteignant tout (1). 

M"® de Lespinasse n'était pas assez riche pour 
donner à dîner ou à souper. Elle se contentait de 
faire ouvrir tous les jours par le seul valet qu'elle 
eût les portes d'un salon où se pressaient depuis 
cinq heures jusqu'à neuf heures (2) des hommes 
d'église, des hommes de cour, des hommes d'épée, 
les étrangers de marque, les hommes de lettres, 
l'armée de l'Encyclopédie défilant à la suite de 
d'Alembert, tout un monde qu'elle avait habitué à 
remonter son escalier presque tous les jours, en 
renonçant pour le recevoir au théâtre et à la cam- 
pagne, où elle n'allait presque jamais ; encore ne 
manquait-elle pas, en cas de sortie, d'annoncer 
longtemps à l'avance le congé qu'elle se décidait à 
prendre. Chez M™® Geoffrin, le caractère de la 
maîtresse de la maison, naturellement modéré, ses 
timidités peureuses empêchaient la conversation 
d'aller à beaucoup de sujets, de s'enhardir, d'éclater. 
La terreur qu'elle avait d'être compromise, d'être 
troublée dans cette paix égoïste qui était son bon- 
heur d'élection et l'objet de tous ses soins, son 
éloignement pour le bruit de la passion et de la pa- 
role, la police un peu sévère, souvent même exagérée, 
que faisait dans son salon et sous ses ordres le bé- 
nédictin Burigny, la menace de ces gronderies du 

(1) Mémoires de Marmontel, vol. II. 
(3) Correspondance de Grimm, vol. IX. 

4\. 



486 LA FEMME 

coin du feu dont elle était si peu avare, la discipline 
/mposéc par sa personne, ses goûts, ses habitudes, 
louaient chez elle les hommes et les idées, les 
caractères et les expressions, dans une certaine 
contrainte (1). Le salon de M"* de Lespinasse 
ne connaissait rien de ces gênes et de ces restric- 
tions : les tempéraments y étaient libres, les per- 
sonnalités avaient le droit d'y être franches. Aucune 
question n'y était réservée : religion, philosophie, 
morale, contes, nouvelles, médisances de tous 
les mondes, on y touchait à tout. L'anecdote y ar- 
rivait toute fraîche, le système s'y exposait tout vif; 
et l'on s'y entretenait avec une liberté arrêtée seule- 
ment à l'indécence, et qui laissait la parole à la cau- 
serie de Diderot. 

Merveilleusement douée pour son rôle, femme 
spirituelle entre toutes, tirant du fond de son âme 
singulièrement aimante une politesse nuancée pour 
tout le monde d'un ton d'intérêt (2), vive, brillante, 
féconde, animée du feu de son être, ayant l'échap- 
pée, la lecture, la saillie, soutenue de lectures im- 
menses et de cette universalité de connaissances qui 
permet la réplique snr toutes choses, habile encore 
à s'effacer et à laisser la place et le haut bout à l'es- 
prit des autres, M"® de Lespinasse possédait le génie 
délicat, profond, aimable, attentif de la maîtresse 
de maison ; et nulle surtout ne savait comme elle 
ramener tous les aparté à la conversation générale. 

(1) Correspondance de Grimm, vol. IV. 

(2) Correspondance littéraire de la Harpe, vol. I. 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 4R7 

Le salon de M™® Geoffrin était. le salon officiel de 
l'Encyclopédie : le salon de M"' de Lespinasse en 
était le parloir familier, le boudoir, et le laboratoire. 
C'était là que se travaillaient les succès du parti, là 
que se rédigeaient les éloges, là qu'on dictait les 
opinions du jour à la postérité, là que grandissait le 
despotisme philosophique sous lequel d'Alembert 
arriva à courber l'Académie. Et tant de grandes 
places étaient données dans ce salon, tant de grands 
hommes y étaient inventés, tant de célébrité y était 
distribué par la passion d'une femme, que celle qui 
le tenait eut la même gloire et les mêmes ennemis 
que M"'^ Geoffrin (1). 

Le salon de M™° d'Épinay qui, malgré ses allian- 
ces, dit le comte d'Allonville, n'appartenait pas à la 
bonne compagnie, ce salon, qui se fermait peu à 
peu aux gens du grand monde qui le fréquentaient 
d'abord, devenait un salon encyclopédique où 
M"® d'Épinay philosophait et coquetait avec ses ours. 

Un autre Portique de l'Encyclopédie était le salon 
de M"® Marchais, le salon qu'elle tenait aux Tuileries 
dans le pavillon de Flore, lorsqu'elle ne jouait pas 
l'opéra à Versailles à côté de sa grande amie, 
M"® de Pompadour, qui aimait à lui voir partager 
ses succès de théâtre sur le spectacle des petits ap- 
partements. Ce salon de la philosophie différait 
pourtant des autres salons philosophiques par un 
caractère, par un intérêt et un personnel qui lui 

(1) Correspondance de Orimm, vol. IX. 



ISS LA FEMME 

étaient propres : il était avant tout le salon du pro- 
*iuit net. Sur la cheminée, sur les tables, on ne 
voyait que brochures et questions économiques, 
Lettre de Turgot à Vabbé Terray, Dialogues de tabbé 
Galiani sur les grains. M""® Marchais avait été con- 
vertie par M"® de Pompadour à la science de son 
fameux ami Quesnay ; et elle avait embrassé avec 
tant de dévouement la cause du maître, elle était si 
zélée pour les intérêts du parti, que ce fut de son 
salon que vint à l'Académie Tidée de proposer TÉ- 
loge de Sully, où tous lés principes de l'économiste 
de M™** de Pompadour eurent la parole, le couron- 
nement et l'apothéose (1). Mais M"*® Marchais gar- 
dait dans ce beau zèle ce qui sauve la femme de la 
pédanterie, les pompons, les fanfioles, sous lesquels 
disparaissent les livres d'étude, la légèreté vive, l'i- 
magination de l'esprit, le sourire et le coup de dent : 
son amabilité n'avait pas la plus petite tache d'en- 
cre au bout des doigts. Grande liseuse, elle s'en 
raillait plaisamment avec ce mot : « Je lis tout ce 
qui paraît, bon et mauvais, comme cet homme qui 
disait ; Que m'importe que je m'ennuie, pourvu que 
je m'amuse (2) ? » Et elle tirait de ces lectures en 
tout sens une variété de thèmes nouveaux qui réveil- 
lait sans cesse la causerie, mille anecdotes qu'elle 
contait avec un art de dire si merveilleux qu'il pas- 
sait pour le plus parfait de Paris. Puis elle avait 



(1) Mémoires historiques sur Suard, sur ses écrits et sur le dix-hui- 
tième siècle, par Garât. Belin, 1820, vol. I. 

(2) Mélanges de M»« Necker, vol. [I. 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 489 

une politesse de ton enchanteresse; toujours atten- 
tive, elle était à tous, elle parlait à chacun, et Tà- 
propos, la mesure, la nuance et la convenance du 
mot semblaient lui venir à la bouche naturellement, 
selon la personne et le moment (1). Elle attachait 
encore par les vertus de caractère, par ces qualités 
morales qui lui ont valu Thonneur de servir de mo- 
dèle à Thomas pour peindre la femme aimable telle 
que la rêvait le siècle : une femme qui, prenant du 
monde tous les charmes de la société, le goût, la 
grâce, l'esprit, aurait pu sauver sa raison et son 
cœur d'une vanité froide, de la fausse sensibilité, des 
fureurs de Tamour-propre, de tant d'affectations qui 
naissent de l'esprit de société poussé trop loin ; celle 
qui, asservie malgré elle aux conventions, aux usages 
de ce monde, se retournerait vers la nature de temps 
en temps pour lui donner un regret; celle qui, en- 
traînée par le mouvement général, sentirait le be- 
soin de se reposer auprès de l'amitié ; celle qui, par 
son état, forcée à la dépense et au luxe, choisirait 
les dépenses utiles et associerait l'indigence indus- 
trieuse à sa fortune ; celle qui parmi tant de légèreté 
aurait un caractère; celle qui dans la foule aurait 
conservé une âme et le courage de la faire parler (2). 
Thomas, qui avait l'habitude des éloges, n'a ou- 
blié qu'un trait du portrait : M™* Marchais avait des 
ennemis, et méritait d'en avoir; elle les avait bien 
gagnés. Très-spirituelle, elle était un peu méchante, 

(1) Mémoires de Marmontel, vol. II. 

(2) Essai sur les femmes, par Thomas. 



490 LA FEMME 

et sa malice s'aiguisait dans la société de M. de Biè- 
vre, qui passait sa vie avec elle, de Laclos, et du ter- 
rible marquis de Créqui (1). A cela près, elle était 
très-aimée, très- recherchée, très-courue. A ses sou- 
pers, à ces magnifiques soupers étalant les plus 
beaux fruits de Paris, envoi galant de M. d*Angivil- 
liers pris dans les potagers du Roi et qui firent don- 
ner à M™° Marchais le nom de Pomone (2), on voyait 
passer la cour, la société de M"® Geoffrin, la so- 
ciété de M^^^ Necker, la société de M°® du Deffand, 
et M"° du Deffand elle-même, qu'on entendit, 
dans ce salon, le soir de la mort de son ami Pont de 
Veyle, laisser échapper ce mot d'une si belle naïve- 
té : « Hélas 1 il est mort ce soir à six heures ; sans 
cela, vous ne me verriez pas ici (3). » 

Sans être jolie. M""® Marchais, réputée pour être 
la plus petite et la plus mignonne personne de 
France, tirait mille grâces de sa délicatesse, de sa 
tournure de jeune fée, de Téblouissante mobilité de 
sa physionomie, de la beauté singulière de sa che- 
velure adorablement nuancée et lui tombant jus- 
qu'aux pieds (4). 

Un salon, qui commença par être le petit salon 
des hôtes de M"*'' Marchais, se mit à grandir en ce 
temps, et bientôt absorba tout. Tenu d'abord au 
Marais, où venait soupirer, selon la plaisanterie de 



(1) Souvenirs de M. de Lévis. 

(2) Lettres de M»» du Deffand, vol. III. 

(3) Correspondance de la Harpe, vol. XI. 

(4) Mémoires de Garât, vol. I. — Mémoires de Marmontel, vol. IL 



■ k. 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 491 

Diderot, « la tendre grenouille de Suard(i), » trans- 
porté à l'hôtel Leblanc, et de là installé dans l'hôtel 
du Contrôle-Général, ce salon suivit la fortune de 
son maître, M. Necker; et la femme du ministre en 
fit comme un ministère. 

Ramenée de Genève par la maréchale d'Anville, 
placée près d'une sœur de M""® Thélusson pour veil- 
ler à l'éducation de ses filles (2), M""® Necker était 
restée genevoise et institutrice. Elle avait une poli- 
tesse sans aisance, des grâces d'esprit sans abandon, 
des grâces de cœur pédantes, les grands sentiments 
d'un roman moral du temps sur l'humanité, une dé- 
cence méthodique, un sourire sérieux, une vertu à 
laquelle la correction et, si l'on peut dire, le purisme 
enlevaient la chaleur. Auprès d'elle Galiani cher- 
chait en vain sa verve et ne la retrouvait plus, et 
Tabbé Morellet si bouillant s'arrêtait dans ses co- 
lères et ses explosions philosophiques. Mais cette 
femme était la femme qui couronnait Marmontel ; 
elle faisait de son salon le salon d'oi!i partait l'idée 
de la statue et de l'apothéose de Voltaire vivant (3). 
Sa fille d'ailleurs. M™® de Staël, rachetait toutes les 
froideurs de la maison par la flamme qu'elle y por- 



(1) Mémoires et Correspondance de Diderot, vol. n. 

(2) Mémoires de la République des lettres, vol. XVI. 

(3) Les dîners de M°>" Necker, célèbres par la mauvaise chère qn'on 
7 faisait , avaient lieu tous les vendredis. L*érection d'une statue de 
Voltaire, dont rexécution était confiée à Pigalle, sortit d^un de ces dt- 
ners où les dix-huit convives étaient : Diderot , Suard , Chastellux, 
Orimm, le comte de Schomberg, Marmontel, d'Alembert, Thomas, Nec- 
ker, Saint-Lambert, Saurin, Raynal, Helvétius, Bernard, les abbés 
Arnaud et Morellet, le sculpteur Pigalle. 



4D> . Là femme 

liiit en courant, par l'abondance des idées (1), par 
toutes les audaces de la jeunesse et d'un génie vivant, 
libre, naturel, faisant le bruit d'un grand cœur dans 
un grand esprit. Puis à ce salon de Madame Necker 
tout aboutissait, l'opinion publique comme la litté- 
rature, la politique comme la poésie. Et tandis que 
la popularité de Necker se levait de toute une na- 
tion, toute la société se tournait vers le salon de 
cette femme qui, à tout le bruit de son nom, ajoutait 
le bruit de ses charités et faisait appeler sa maison 
« un bureau d'esprit et de commisération (2) » . 

Quand on descend de ces grands salons littéraires, 
véritables académies de l'opinion publique, aux bu- 
reaux d'esprit secondaires, moins fameux, moins 
bruyants, renfermés dans un cercle plus étroit d'ha- 
bitués et d'influences, le premier que l'on rencontre 
est le salon de M™° la Ferté Imbault, cette fille dont 
M™'' Geoffrin était aussi étonnée d'être la mère 
qu'une poule ayant couvé un œuf de canne. Cette 
jeune femme gaie d'une gaieté intarissable, d'une 
gaieté immortelle, disait Maupertuis, parce qu'elle 
n'était fondée sur rien (3), avait installé sur la ter- 
rasse de sa maison, sa campagne, comme elle l'ap- 
pelait, un bureau ou plutôt un boudoir d'esprit, où 
l'esprit semblait en plein vent. Ce n'était que paroles 
étourdies, épigrammes légères, pareilles à celles 
dont le ministère Maupeou avait été enveloppé, pro- 

(1) Galerie des États généraux. Statira. 

(2) Mémoires de la République des lettres, vol. XXIV. 

(3) Nouveaux Mélanges Uo M"*" Necker, vol. II. 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 493 

pos piquants, jetés de toutes mains, lancés à la volée 
par la maîtresse de la maison contre les uns, les 
autres, et surtout contre les philosophes attablés et 
mangeant à sa succession. De tout cet esprit mo- 
queur qu'elle ralliait et répandait. M""* de la Ferté 
Imbault avait fait un Ordre dont le sceau portait son 
effigie, un Ordre dont elle avait la grande maîtrise 
sous le nom de souveraine de l'Ordre incomparable des 
Lanturelus, protectrice de tous les tampons, lampones, 
lamponets. Cet Ordre bouffon faisait renaître un mo- 
ment la grande guerre des chansons et le refrain 
des Galotines, en inspirant à un plaisant du salon 
Maurepas ce portrait ironique de la grande maîtresse 
des Lanturelus, de la marquise Carillon : 



Qui veut avoir trait pour trait 
De dame Imbault le portrait? 
Elle est brune, elle est bien faite, 
Et plaît sans être coquette, 
Lampons, lampons, camarades, lamponsl 
Sans doute elle a de Tesprit : 
Écoutez ce qu'elle dit : 
Elle parle comme un livre 
Composé par un homme ivre... 
Lampons, lampons (1)1 



Madame du Boccage donnait de certains jours à 
souper. Mais son salon ressemblait à sa politesse 
froide, triste, et n'attirant pas. C'était un cours sé- 



(1) Correspondance de Grimm, vol. IX et XII. 

42 



4M LA FEMME 

rieux jusqu'à l'ennui, entre des politiques, des sa- 
vants, et quelques gens de lettres, sur les publica- 
tions nouvelles, un cours présidé par le familier de 
M""" du Boccage, Fabbé Mably, qui faisait chez elle 
une si impitoyable exécution des livres deNecker(l). 
Il y avait le salon et la société de M"^® de Fourqueux 
égayés parles mystifications du fameux Goys jouant 
le personnage et le sexe de la chevalière d'Éon (2). 
La veuve d'un médecin du duc de Choiseul, M"' de 
Vernage, tenait rue de Ménars un salon de littéra- 
teurs et de philosophes dont elle croyait avoir fait 
le premier salon de Paris, parce qu'il avait l'honneur 
des visites de l'archevêque de Toulouse, Loménie 
de Brienne (3). Puis c'était encore le salon de cette 
comtesse Turpin, « Minerve quand elle pense, Érato 
quand elle écrit (4), » disaient les poëtes du temps; 
salon que Voisenon charmait, qu'emplissaient ses 
amis. Venaient le salon d'une M""® Briffaut, fille 
d'une cuisinière, mariée à un marchand fait écuyer 
par M""® du Barry, citée comme une des plus jolies 
femmes de Paris, et qui, pour se décrasser, s'était 
formé une société d'écrivains, de gens à talents, et 
d'artistes (5); le salon de M™° Pannelier, qui, avec 
sa petite coterie littéraire et ses dîners du mercredi, 
essayait de lutter avec le bureau d'esprit de M"^® de 

(1) Mémoires de Marmontel, vol. IL — Mémoires de la RépabliqUd 
des lettres, vol. XXVIII. 

(2) Mémoires^e la République des lettres, vol. XL 

(3) Mémoires secrets, par M. d'AUonville, vol. L 

(4) Abrégé du Journal de Paris, vol. L 

(5) Mémoires de la République des lettres, vol. X. 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 495 

Beauharnais (1); le salon de M™° Élie de Beaumont, 
la femme auteur, qui donnait tous les soirs un sou- 
per dont le fond de société était le ménage la Har- 
pe (2) ; le salon de la vieille Quinault, retirée de la 
Comédie française depuis 1742 et morte à 83 ans, le 
salon de la spirituelle vieille femme, chez laquelle 
d'Alembert, après la mort de M"® de Lespinasse et 
de M"^' Geoffrin, avait finalement transporté ses ha- 
bitudes et sa société familière. A ces centres d'art et 
de littérature, il faut ajouter les assemblées de gens 
de lettres tenues chez M™® Suard et chez M™® Saurin, 
à la sortie des spectacles (3), et enfin ce salon où les 
gens de la cour prétendaient s'amuser mieux qu'à 
Versailles, le salon de la sœur d'un petit écrivain, 
fort occupée à le grandir, ce bureau d'esprit, le seul 
tenu par une jeune femme, ce salon de M""® Lebrun, 
rempli d'auteurs et de critiques, et oii se préparaient 
les battoirs pour les pièces de Yigée (4). 

Un salon héritait des habitués et de l'influence 
de ces deux grands salons fermés par la mort, le sa- 
lon de M"® Geoffrin, et le salon de M"° de Lespinasse 
que d'Alembert essayait un moment de relever et 
de continuer ; vaine entreprise, que le philosophe 
abandonnait bientôt, en reconnaissant la justesse 
de cette remarque de M"'^ Necker « que les femmes 
remplissent les intervalles de la conversation et de 



(1) Mémoires de la République des lettres, vol. XVIII. 

(2) Id., vol. XXII. 

(3) Mémoires de Garât, vol. I. 

(4) Mémoires de la République des lettres, vol. XXII, XXIV, XXVI. 



496 liA FEMME 

la vie, comme les duvets qu'on introduit dans les 
caisses de porcelaine (1).» A ces deux grands salons 
de lettres et de la philosophie succédait le salon de 
M"® la comtesse de Beauharnais, Tasile de tous les 
Sommes de lettres gênés par le ton de réserve de la 
maison Necker. Et en peu de temps, le salon de 
cette femme sans jalousie, sans médisance, et tou- 
jours prête à louer, devenait le grand bureau, le 
bureau d'esprit le plus accrédité de Paris (2), où 
siégeaient tour à tour en maîtres de la maison les 
courtisans de M™® de Beauharnais, ses teinturiers. 
Dorât, Laus de Boissy et Gubières. Dans les années 
précédant la Révolution, toute la république des 
lettres s'assemblait chez la comtesse, accourait à ses 
vendredis, oi!i la causerie menait la société jusqu'à 
onze heures et demie, l'heure du souper. A minuit 
l'on rentrait dans le salon où les invités étaient re- 
tenus jusqu'à cinq heures par la maîtresse de la 
maison. Des lectures menaient jusqu'à trois heures; 
cctures de tout genre et de toutes œuvres, vers, 
tragédies, fragments de confessions, chapitres de 
romans : Rétif de la Bretonne y lisait le commence- 
ment de Monsieur Nicolas., Puis tout ce monde animé, 
échauffé par ces lectures, se mettait à parler comme 
au sortir d'une première représentation ; il laissait 
le jour venir en se renvoyant les nouvelles et les 

(1) Mélanges de M"« Necker, vol. I. 

(2) La comédie du Cercle avait légèrement caricaturé, en 1764, les 
familiers de ce salon à son début. Le médecin c'était : le médecin 
Lorry, l'Esculape des femmes à la mode ; le musicien : Tabbé de la 
Vroix ; le poëto : le poëtereau Durosoy. 



AU DIX-HUITIEME SIÈCLE. 497 

anecdotes, en faisant passer d'un bout du salon à 
l'autre les histoires échappées aux journaux secrets, 
en écoutant les curieux souvenirs du marquis de 
Lagrange, et ces mille récits de la maîtresse de la 
maison où Rétif allait puiser presque toutes les 
aventures des Posthumes (1). 

Jeune et dans Tâge des plaisirs, nous avons vu la 
femme au dix-huitième siècle commencer à tourner 
ses grâces, son génie, et de singulières aptitudes vers 
la politique et les faveurs ministérielles. Nous l'avons 
vue imiter M"*« de Prie, et faire comme elle « rouler 
les amants avec les affaires (2)». Nous l'avons en- 
tendue dire à chaque promotion, à chaque nomina- 
tion : « Il faut que l'on fasse quelque chose pour ce 
jeune colonel; sa valeur m'est connue, j'en parlerai 
au ministre ; » ou bien : « Il est surprenant que ce 
jeune abbé ait été oublié ; il faut qu'il soit évoque ; 
il est homme de naissance, et je pourrais répondre 
de ses mœurs (3). » Nous l'avons suivie dans ce pa- 
tient et furieux travail de sollicitation, de protec- 
tion, de patronage universel, à la cour, auprès des 
ministres, des maîtresses, de la société. Nous avons 
enfin montré la femme du temps dans ce rôle et ce 
règne actifs qui devaient faire de son sexe le premier 
pouvoir de la monarchie. 



(1) M. Nicolas , ou le Cœur humain dévoilé , publié par lui-même. 
Imprimé à la maison. Neuvième époque. 

(2) Mémoires de Hénault. 

(3) Lettres persanes, 1740. 

42. 



i98 LA FEMME 

Que cette femme vieillisse, qu'elle arrive à qua- 
rante ans, qu'elle se refuse à la dévotion, que les 
distractions du bel esprit, les jeux de Timagination, 
les hommages des lettres lui paraissent creux et in- 
suffisants, elle fera des affaires Toccupation et l'in- 
térêt de sa vie, sa vie môme. Toutes les joies jeunes, 
toutes les belles passions d'illusion et d'étourdisse- 
ment lui échappant une à une, l'enivrement du monde 
l'abandonnant avec l'enivrement de l'amour, elle se 
retourne vers l'ambition et vers la domination. Par 
ses amis, par ses protégés, par ses liaisons, par ses 
conseils, par ses idées, par ce qu'elle pousse et fait 
avancer en avant, elle veut se glisser au pouvoir. 11 
lui faut toucher à l'administration, au gouvernement, 
mettre la main au roman de l'histoire, tremper dans 
les plus grandes aventures, manier avec toutes les 
places un peu de l'État, en un mot jouer à l'influence, 
à la puissance, à la fortune, à la gloire même avec 
l'intrigue. 

On trouve au commencement du siècle une sorte 
de patronne et de maîtresse de toutes les femmes 
d'intrigue dans cette M"*° de Tencin, la grande in- 
trigante dont nous avons déjà parlé, voilée d'ombre, 
si présente à tout, donnant audience, écoutant ses 
espions, assistant aux conciliabules des ministres, 
dictant, écrivant sans trêve des mémorandum, des 
rapports, des lettres de dix pages, enfonçant de 
tous côtés ses idées, donnant à Richelieu un plan, 
une conduite, une consistance, faisant du courtisan 
une personnalité, un instrument, et un danger pour 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 499 

Maurepas, ce Maurepas qu'elle sonde, qu'elle perce, 
ot dont elle touche à fond Tendroit faible avec un 
mot : « La marine a recueilli cette année 14 millions, 
et n'a pas mis un vaisseau en mer, c'est là qu'il faut 
attaquer Maurepas (1). » Puis, au-dessous de M™® de 
Tencin, à sa suite, ce sont toutes sortes de grandes 
dames, au génie moins audacieux et moins large, à 
l'esprit plus pratique, plus appliqué au profit; ce 
sont des femmes qui intriguent, non parce que l'in- 
trigue est la loi de leur caractère, une activité dont 
elles ont besoin, la fièvre qui les soutient et qui leur 
donne le sentiment de vivre, mais parce que l'in- 
trigue est un chemin et un moyen. Non moins ar- 
dentes que M°® de Tencin, et plus âpres, elles sont 
infatigables, prêtes à tout, aux marches, aux contre* 
marches, toujours remplies de combinaisons, tou- 
jours remuantes, toujours debout pour mettre des 
places et des honneurs dans leur maison, pour y 
amasser de la grandeur"^ des enrichissements. Il 
semble qu'il y ait dans leurs veines du sang de cette 
famille qui ne laissait personne mourir la nuit à 
Versailles sans être sur pied, éveillée sur l'heure, 
dressant déjà ses batteries, la main sur la dépouille 
du mort. Et ne sont-elles point toutes représentées 
par la vieille maréchale de Noailles, née Bournon- 
ville, cette femme sans scrupule, qui avouait avoir 
usé également, presque indifféremment, du confes- 
seur et de la maîtresse pour le gouvernement de la 

(1) Correspondance du cardinal de Tencin et de M"** de Tencin, sa 
sœur, sur les intrigues do la cour de France. 1790. 



5«0 LA FEMME 

faveur des princes et ravancement des siens? Sou- 
vent à celte aïeule, mère de onze filles et de dixfilb, 
de tant de petits-enfants et d'arrière-petits-emants, 
poussés par elle aux premiers emplois de TÉtat, on 
disait qu'elle était la mère des douze tribus dlsraël, 
et que sa race s'étendrait comme les étoiles du fir- 
mament; alors il échappait à la vieille maréchale 
inassouvie un soupir et parfois ce mot : « Et que di- 
riez-vous si vous saviez les bons coups que j'ai man- 
ques (1) ! » 

Cette vocation de l'intrigue devient avec le temps 
une vocation générale de la femme. Elle se répand 
dans le monde, elle descend jusqu'au bas de la so- 
ciété. Elle va des femmes qui sont le conseil et 
l'inspiration d'un ministre aux femmes qui sont les 
maîtresses d'un commis de ministère. Elle commence 
à une princesse de Brionne pour finir à une prin- 
cesse de théâtre qui n'a pas de nom. On ne voit plus 
que femmes d'affaires ayant audience à l'anticham- 
bre, et dictant à des secrétaires des notes pour le 
prochain voyage de la cour. A côté de leur boudoir 
est un cabinet d'étude. Elles raisonnent, elles déci- 
dent, elles se jettent dans la politique; elles rêvent 
essentiellement, en faisant des nœuds, aux abus de 
l'administration. Biles entretiennent leur société des 
dépêches qu'elles rédigent tous les matins, des intel- 
ligences qu'elles ont dans les bureaux. A les croire, 
point de ministre qui ne connaisse leur écriture, 

(1) Mémoires do Richelieu, par Soulavie, vol. V. 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 'M 

point de commis qui ne la respecte. Elles vous par* 
lent d'idées qu'elles présentent, qu'on contrarie, 
qu'elles discutent, et qu'elles font passer : et elles 
vous quittent pour le travail qu'elles doivent avoir 
avec un personnage dont l'influence est connue (1), 
Le Tableau du siècle a tracé de la femme d'intrigue 
une jolie caricaturé à la LaBruyère. « Araminte affecte 
d'aller souvent chez le ministre ; elle demande des 
entretiens particuliers : on la voit passer dans le ca* 
binet un papier à la main , elle en sort avec un air 
affairé dont elle voudrait bien que tout le monde 
s'aperçût. Rentrée chez elle, l'ordre est donné au 
suisse de ne la déclarer visible qu'à tous les gens à 
cabriolets de vernis de Martin, ou aux équipages 
armoriés et chargés de grande livrée. Trouve-t-on 
Araminte seule, elle demande mille pardons de ce 
qu'elle a fait attendre un moment. Comment suffire 
à une foule de lettres dont les bureaux l'accablent? 
On voit sur sa cheminée une douzaine d'épîtres tour- 
nées du côté du cachet : on y reconnaît les armes 
des plus grands seigneurs. Vous devez être obsédée 
d'affaires, lui dit un honnête homme de la meilleure 
foi du monde. Ha, Monsieur, je n'y puis suffire, je 
crois que toute la cour s'est donné le mot pour 
éprouver ma patience. Voilà des lettres d'une lon- 
gueur qui ne finit pas. Il est vrai que les objets 
qu'elles renferment sont de la dernière conséquence. 
Un frère d'A?'amm^e, capitaine de dragons, arrive 

(1) Les Sacrifices de Tamour, ou Lettres de la vicomtesse do Senanges 
et du chevalier Versenay. Paris^ 1771. 



M)8 LA FEMME 

sur ces entrefaites, et prend une de ces lettres pour 
donner des dragées à un petit enfant. Prenez garde, 
lui dit rétranger, vous allez égarer des papiers très- 
importants. Bon, lui répond le capitaine, ce sont des 
réponses de bonne année. » 

L'étrange manie des affaires est peinte plus sérieu- 
sement dans un autre livre, et personnifiée dans la 
baronne d'Ercy, un portrait où le temps a voulu 
voir un visage, la maîtresse d'un salon « au vrai ton 
de la cour », léger, sémillant, persiflant (1), une 
femme qui fit des ministres : madame Gassini. 

Jolie, et charmante d'élégance. M"* Gassini avait 
commencé sa réputation de galanterie et d'intrigue 
sous Louis XV, en voyant les ministres, les généraux, 
les gens à la mode, en travaillant à placer des créa- 
tures, en jetant le discrédit sur le ministère, en don- 
nant son blâme ou son approbation aux opérations 
du gouvernement. Puis, voulant prendre un vol plus 
haut, elle avait tenté une présentation à la cour, ar- 
rêtée par ce mot de Louis XV : «Il n'y a ici que trop 
d'intrigantes. M™* Gassini ne sera pas présentée (2).» 
Mais Louis XV mourait ; et la fortune de M™* Gassini 
se levait avec le nouveau règne. Maîtresse de Maille- 
bois, elle ouvrait à son frère, M. de Pezay, les por- 
tefeuilles de son amant, où M. de Pezay trouvait les 
plans, les mémoires de 1741 en Italie, dont il faisait 
un livre, les Campagnes de Maillebois, qui lui donnait 
une assiette dans le monde. Ce premier pas fait, 

(1) Mémoires de la République des lettres, vol. XI. 

(2) Mémoires du règne de Louis XVI, par Soulavie, vol. IV. 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 503 

M"® Cassini aidait son frère à se marier richement. 
Elle Taidait encore, ce qui était plus utile à ses pro- 
jets, à devenir l'amant de la princesse de Montbar- 
rey. La princesse menait absolument M**° de Maure- 
pas, M"*® de Maurepas menait M. de Maurepas, 
M. de Maurepas menait le Roi, en sorte qu'être 
maître à ce moment de M°' de Montbarrey, c'était 
régner en France ou à peu près : aussi M. de Mau- 
repas appelait-il M. de Pezay le Roi, le vrai Roi. 
Mais plus encore que de cette liaison, le salon de 
M"® Cassini, le joli saJon de la rue de Babylone (1), 
tirait son influence d'une correspondance secrète 
concertée entre le frère et la sœur, adressée au jeune 
Roi pour guider son inexpérience, et qui faisait de 
Pezay le correspondant confidentiel, le conseiller 
intime de Louis XVI. Les coups de cette correspon- 
dance éclataient bientôt : Terray était chassé ; Mont- 
barrey devenait un directeur général de la guerre, 
et Pezay amenait au Contrôle général d'abord Clugny, 
puis Necker(2). Mais, arrivé là, le salon Cassini dont 



(1) Je possède les plans, coupes, dessins de Thôtel Cassini, exécutés 
par Beliisard en 1768, un album qui, dans sa reliure de maroquin 
rouge primitive, est un curieux et rare spécimen de Talbum que les sei» 
gneurs bâtisseurs du dix-huitième siècle faisaient exécuter de leur de- 
meure. Attenant à un cabinet de musique, il y a un charmant petit salon 
demi-circulaire, au plafond peint d'amours, aux boiseries délicates, 
aux grands lampadaires. C'est peut-être dans ce cabinet de musique 
qu'avait lieu, en 1772, la représentation, où M*"' Cassini jouait le rôle de 
Méianie dans la Religieuse de la Harpe ; représentation à la suite de la- 
quelle se firent la réconciliation et l'embrassade solennelle de la Harpe 
et de Dorât, connus par leur illustre inimitié. 

(2) Mémoires de Besenval. Baudouin^ 1881, vol. L — Mémoires du 
règne do Louis XVI, vol. IV. 



b04 LA FEMME 

rambition grossissait, voulait faire place nette dans 
le ministère : il tentait de renverser Maurepas, et 
Maurepas l'emportait. Maillebois livrait la corres- 
pondance secrète de Pezay que lui avait confiée 
M™® Gassini, et Pezay était exilé. 

Ainsi croulait toute cette fortune, un rêve d'in- 
trigue, dont rien ne restait debout, pas même le 
salon de M™® Gassini, ruiné par la disgrâce, bientôt 
discrédité par le scandale. M™® Gassini réclamait à 
M. Necker une pension de trois mille livres, 
comme sœur de M. de Pezay, sœur de l'auteur 
de son élévation, menaçant le ministre de publier 
les lettres qui prouvaient les intrigues et les manœu- 
vres dont il avait usé pour arriver an ministère, 
par le secours de « cet enfant perdu de sa poli- 
tique (1)». 

En dehors de ces trois fins, la dévotion, les bu- 
reaux d'esprit, les intrigues de cour, une fin restait 
encore aux dernières années de la vieille femme du 
dix-huitième siècle. C'était la fin sans déchirement, 
sans effort, sans tracas, de la femme qui, à quarante- 
cinq ans, prenait la toilette et l'esprit de son âge, et, 
sans rompre avec l'habitude de ses pensées, le train 
de ses relations de monde et de famille, sans sortir 
du cadre de sa vie, se mettait tranquillement à vivre 
avec la vieillesse comme av^c une amie. Beaucoup 
de vieilles femmes ne se donnaient ni à la dévotion, 

(1) Mémoires do la République des lettres, vol. XVII. — Mémoires 
deTiliv, vol. III. 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 505 

ni au bel esprit, ni à rintrigue : ces femmes rares 
qui, selon l'expression du temps, « avaient eu un 
caractère et n'avaient pas négligé de nourrir leur 
raison, » échappaient au besoin de se trouver un 
nouvel état, et elles se contentaient de faire simple- 
ment et pour elles-mêmes ce personnage de vieille 
femme, le plus parfait, le plus accompli peut-être 
dont la société du dix-huitième siècle nous ait laissé 
le souvenir et l'exemple. 

La façon dont la femme subit la vieillesse, ou plu- 
tôt l'accueil qu'elle lui fait, est un des plus grands 
signes de cette philosophie pratique, qui Ta déjà 
soutenue dans le mariage. Elle se résigne au temps, 
sans se débattre aux mains de Tâge, avec une aisance 
et une sérénité singulière, un courage gai, un hé- 
roïsme enjoué et qui ne laisse échapper de sa per- 
sonne ni un murmure, ni une plainte, ni un soupir, 
ni un regret. Le beau rêve de son sexe est fini ; mais 
il lui reste à devenir « un homme aimable », et la 
voilà consolée. On croirait qu'elle a trouvé du pre- 
mier coup dans les vertus d'amabilité cette bonne 
humeur de l'âme, cette heureuse santé des idées, 
cet apaisement de la vie que la dévotion sincère 
cherche à trouver entre l'âge mur et la mort. La 
vieille femme se détache des Mémoires du temps, 
elle vient doucement à l'Histoire comme dans la 
fleur effacée d'un vieux pastel, figure de bonté et de 
malice, souriant à Tombre des années entre l'In- 
dulgence et l'Expérience. Elle a encore son passé 
dan3 les yeux, sur les lèvres, rayon venu du cœur, 



506 LA FEMME 

épargné par les rides : « L*amour a passé par là, » 
disait d'un mot qui dit tout le prince de Ligne en la 
voyant. 

Et ne semblaient-elles pas en effet, les vieilles 
femmes, dans ce temps, les grand'mères de Ta- 
mour? Le tonneau, où elles s'enfermaient dans un 
coin d'appartement aux premiers froids, rappelait ce 
tonneau où la gravure nous montre la fille de Lépi- 
cié, corbeille d'osier aux anses de laquelle montent 
les rosiers et les fleurs: c'était le confessionnal où la 
jeunesse venait chercher les conseils charitables, la 
morale humaine, l'encouragement, le secours, l'ab- 
solution. La vieille femme liait les couples, elle fai- 
sait les fiançailles, elle se réchauffait en mettant 
dans ses mains les mains qui se cherchaient; et 
penchée sur le bruit, les chansons, les passions de 
tout ce qui était jeune autour d'elle, elle ne sentait 
en elle ni aigreur, ni amertume, ni jalousie : elle 
pardonnait au présent de vivre à son tour, à l'avenir 
d'être plus jeune qu'elle ; sa jeunesse lui revenait 
dans la jeunesse des autres, etle rappel de ce passé, 
rapporté à son souvenir par toutes les voix, ne la 
rendait que plus douce aux joies du monde, plus 
compatissante à ses faiblesses. Elle allait et venait, 
encourageant la gaieté qui venait à elle, fêtant le 
plaisir qu'elle faisait naître, préparant le chemin 
aux débutants, prêtant à tous la bienveillance de son 
attention, animant les gais propos, nouant les dan- 
ses, touchant enfin et animant ce monde à toute 
heure avec cette béquille enchantée qui la portait, 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 507 

toute branlante, véritable baguette de bonne fée, 
dont la pomme, pleine d'or pour les pauvres, semait 
les charités sur son passage. 

Celles qui avaient été les plus jolies, les plus ga- 
lantes, dont la jeunesse avait eu le plus de triom- 
phes et d'orages, se montraient souvent les plus 
faciles à la vieillesse, les plus séduisantes dans ce 
nouveau rôle. Accoutumées à recevoir des homma*. 
ges, elles se les conservaient par les charmes du com* 
merce, la discrétion, la facilité, Fagrément. Quittant 
l'amour, elles cherchaient des amis, jugeant qu'à 
leur âge c'était, comme elles disaient, « une bonne 
spéculation de se faire adorer. » A la connaissance 
du monde elles joignaient les trois qualités de l'esprit 
du monde : le trait, le tact et le goût. Leur parole k 
la fois hardie et câline, caressante et garçonnière, 
donnait à la causerie sa liberté piquante. Ges fem- 
mes étaient les maîtresses de salon de la France ; 
elles présidaient à sa conversation, elles lui don* 
naient la mesure, la vive allure de leurs idées et de 
leurs jugements, un accord naturel et toujours juste. 
Par des liens invisibles, par mille grâces, par le 
charme de leur voix adoucie, de leur accent mater- 
nel, de leur raison rieuse, elles retenaient auprès 
des femmes, elles ralliaient ce monde d'hommes qui 
allait à la fin du siècle déserter la vie de la société 
pour la vie du club. Par l'intelligence qui était en 
elles comme une dernière coquetterie, elles ré- 
gnaient, elles gouvernaient, elles ordonnaient ; elles 
faisaient les réputations, elles dictaient les juge- 



508 LA FEMME 

ments, elles distribuaient ou excusaient les ridicu- 
les. Elles faisaient plus : elles modéraient les mœurs 
de la bonne compagnie, elles leur assignaient leur 
équilibre et leur milieu entre la décence et la bé- 
gueulerie. Elles représentaient la tradition tolé- 
rante et la convenance sans pruderie. Elles faisaient 
Tordre, elles donnaient le ton, elles conservaient 
rétiquette des façons, des manières, au milieu de 
cette société, dont elles étaient, selon le mot d'un 
contemporain, « les lieutenants de police » sous Tau- 
torité de cette adorable doyenne : la maréchale de 
Luxembourg (1). 

Arrêtons-nous un instant au portrait de celle-ci ; 
car ce n'est pas une vieille femme, c'est la vieille 
femme d'alors, celle qui personnifie, dans son ex- 
pression la plus aimable, la vieillesse du dix-huitième 
siècle. Rien ne lui manque de son temps : sa jeu- 
nesse a presque dépassé la légèreté, et il reste de 
ses anciennes amours une chanson fameuse qui vol- 
tige dans l'écho des salons. Depuis, elle s'était si 
bien rangée, elle a oublié son passé avec tant de 
naturel et tant d'aisance, que tout le monde autour 
d'elle l'oublie comme elle, et que personne ne s'avise 
de remarquer que sa dignité n'est faite qu'avec de 
la grâce. Un esprit piquant, un goût toujours sûr, 
lui ont acquis dans le monde une autorité qu'on 
respecte, qu'on aime et qu'on redoute. Elle pro- 
nonce en dernier ressort sur tout ce qui entre dans 

(1) Mélanges du prince de Ligne, passim, ~> Souvenirs et Portraits, 
pz^r M. de Lévis. 



AU DIX-HUITIÈMB SIÈCLE. 509 

la société, elle attribue ou ôte aux gens cette consi- 
dération personnelle qui leur ouvre ou leur ferme 
les portes de l'intimité ; d*un mot, elle les fait ad- 
mettre ou refuser à ces petits soupers si recherchés 
où l'on n'admet que les hommes du bel air. Elle 
donne aux jeunes personnes et aux jeunes gens le 
baptôme de ce jugement décisif qui est, de Paris à 
Versailles, comme le mot de passe de leur figure ou 
de leur esprit. Sans pédanterie, sans indignation, 
sans grandes phrases, elle fait justice des person- 
nes, des sentiments, des façons, de la fatuité, du 
ton avantageux, de la confiance présomptueuse, de 
tout ce qui blesse la délicatesse, avec des épigram- 
mes et des moqueries assez plaisantes pour être 
citées et demeurer au dos de ce qu'elle a voulu pu- 
nir ou railler. Forçant les femmes à une coquetterie 
générale, commandant les égards aux hommes, elle 
est l'institutrice de toute la jeune cour, le *grand 
juge de toutes les choses de la politesse, le dernier' 
censeur de l'urbanité française, au milieu de l'an- 
glomanie qui répand déjà la mode de ses fracs et de 
ses rudesses. 

Le ton, — tout est là pour la maréchale : c'est 
l'homme, c'est la femme même. Elle juge qu'il n'est 
pas seulement une forme, mais un caractère, et 
comme une conscience extérieure de l'âme et des 
sentiments. Un mauvais ton accuse, à ses yeux, un 
manque de délicatesse ; et elle est persuadée qu'il y 
a une correspondance exacte entre l'élégance des 

manières et l'élégance des pensées, du cœur même. 

4&. 



510 LA FEMME 

Elle tient à la lettre des usages du monde ; mais 
c'est qu'à force de les étudier et de les voir prati- 
quer, elle a cru y découvrir un sens , un bon sens 
et une finesse admirables. Pénétrant jusqu'à l'esprit 
de ces usages, elle s'est fait une telle idée de leur 
valeur morale, qu'elle n'est pas éloignée de croire 
qu'il y a quelque chose d'agréable à Dieu jusque 
dans les belles manières de le prier. Un jour, c'était 
à risle-Adam, les dames, attendant pour la messe le 
prince de Gonti, avaient posé dans le salon, sur une 
table ronde, leurs livres d'Heures; les feuilletant 
par passe-temps, M™* de Luxembourg s'arrêta à deux 
ou trois prières, et les trouvant de mauvais goût se 
mit à les critiquer furieusement; et comme une 
dame essayait de défendre les prières, disant qu'il 
suffisait qu'une prière fût dite avec piété, et que Dieu 
assurément ne faisait nulle attention à ce qu'on ap- 
pelle un bon ou un mauvais ton : « Ehl bien, ma- 
dame, dit vivement et très-sérieusement la maré- 
chale, ne croyez pas cela (1). » N'y a-t-il pas dans 
ce mot toute la femme, et aussi la dernière super- 
stition, je me trompe, la dernière religion de cette 
société polie? 

Cette vieille fée de la politesse eut un ange pour 
bâton de veillesse : appuyée d'une main sur sa canne, 
elle s'appuyait de l'autre sur le bras d'une jeune 
femme qui ne la quittait point, et que le monde 
voyait toujours à ses côtés ; speptacle charmant qui 

(i; Souvenirs de Féllcle. 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. SU 

semblait montrer TEsprit soutenu par la Pudeur I 
Cette jeune femme était la petite-flUe de la maré- 
chale de Luxembourg, M"® de Lauzun, cette créature 
accomplie qui touchait tous les cœurs d'une si ten- 
dre émotion. La jeunesse était en elle comme une 
douce sainteté. La naïveté, la noblesse, une décence 
digne et séduisante, donnaient à son regard, à sa 
physionomie, une expression céleste. Ses paroles, 
ses mouvements, toute sa personne respiraient une 
sorte de vertu virginale; et Ton eût dit qu'en 
passant elle laissait se répandre autour d'elle la 
pureté de son âme. Vivant dans le monde, de la 
vie du monde, elle se gardait de toutes ses attein- 
tes. Rougissant pour un regard, troublée pour un 
rien, elle plaisait sans coquetterie, elle charmait 
comme Tlnnocence dont elle semblait lé portrait 
imaginé (1). 

Toutes ces femmes du dix-huitième siècle qui sa- 
vaient si bien vieillir, mettaient à accepter Tâgeplus 
que de la résignation, mais encore de Tesprit et du 
goût. Elles ne se prêtaient point seulement morale- 
ment à ce grand changement, par la patience de 
rhumeur, par le renoncement aux prétentions et 
aux exigences, par la sérénité, le détachement, 
l'apaisement d'une sorte d'indulgence maternelle : 
elles accommodaient leur corps aux modes de la vieil- 
lesse comme elles avaient accommodé leur âme à 
ses vertus. Elles savaient faire de leur toilette la toi- 

(1) Mélanges de M*« Necker. 1798, vol. I. 



51? LA FEMME 

lette de leurs années. De toutes les coquetteries de 
leur passé de femmes, elles n*en gardaient qu^unCf 
la plus simple, la plus sévère, la propreté, une pro- 
preté qui leur donnait tout à la fois une élégance 
et une dignité. Ce qu*elles montraient tout d'abord 
et à la première vue sur toute leur personne, leur 
seule parure affichée était ce que le temps appelait 
« une netteté recherchée». Par cette tenue toujours 
nette, par ce grand soin de la toilette auquel elles 
ne manquaient pas un jour (1), et dont rien ne les 
affranchissait, ni le malaise, ni les soufiï^ances, ni 
les infirmités, elles échappaient sinon aux ravages, 
du moins aux laideurs et aux horreurs de Tâge: 
elles cédaient aux années, mais sans en subir Tin- 
jure, en secouant la poussière du temps. Leur cos- 
tume était le plus simple et le plus noble. Elles ex- 
cellaient à mettre une convenance dans chacun de 
ses détails, dans la façon de la robe aux manches 
larges, dans Tétoffe d'une couleur austère, toilette 
éteinte que relevait un seul luxe : le linge le plus uni 
et le plus fin. C'est ainsi que s'habillait la vieille 
femme, montrant cette singulière entente de sa 
mise, ce bon goût si sobre que Diderot admirait un 
jour au Grandval, en levant, après une partie de 
piquet, les yeux sur M"* Geoffrin (2). A peine si la 
maladie la faisait manquer à ce devoir rigoureux 
qu'elle s'était imposé d'être avenante dans la sim- 
plicité et parfaitement correcte dans la propreté. 

(1) CorresponOMice de Grimm, vol. XI. 

(2) Mémoires et CorrespondAoce de Diderot. 1841, vol, I. 



AU DIX-HUITIËME SIÈCLE. 513 

Toute femme bien élevée gardait jusqu*au bout la 
décence delà vieillesse, et Ton en voyait qui se le- 
vaient héroïquement sur leur lit d^agonie pour faire 
une dernière toilette (1), comme si elles eussent 
craint de dégoûter la Mort I 

(1) Correspondance de Grimni, vol. ULU 



XII 



iA PHILOSOPHIE ET lA MORT'DE LA FEMME 

/ 

Lorsqu'on interroge jusqu'au fond Tâme de la 
femme du dix-huitième siècle et qu'on lui demande 
son principe, sa loi, la règle qui se laisse apercevoir 
dans la conscience de son sexe n'est point une règle 
religieuse, une règle divine, une règle consacrée par 
une foi : elle est cette règle absolument et entière- 
ment humaine que la femme du temps appelle « une 
petite philosophie », c'est-à-dire un plan de conduite 
qui précède les actions, un dessin dans lequel il faut 
essayer de faire tenir la vie pour ne pas marcher 
à l'aventure, une façon de tirer parti de sa raison 
pour son bonheur. 

Cette philosophie que la femme se crée pour son 
besoin, aussi bien que pour son excuse, met son 
premier et son dernier mot, son but et sa fin, 
dans le bonheur. Simple de formule, de pratique 
facile, légitimant toutes les aspirations naturelles 



LA FEMMB AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 515 ^ 

de la femme, elle n'exige d'elle que la modération . 
de régoïsme et le sacrifice des excès. Le plus haut V 
point de perfection de cette sagesse épicarienne est 
d'atteindre à la ferme persuasion qu*il n'y a rien 
autre chose à faire en ce monde qti'à être heureux ; »^ 
et la recommandation qu'elle répète , le mode 
d'avancement qu'elle indique, est de ne tendre 
qu'aux sensations et aux sentiments agréables. 
Cette sagesse admet bien qu'il faut aimer la 
vertu, mais elle n'exige pas qu'on l'aime parce 
qu'elle est la vertu, qu'on l'aime pour elle-même; 
elle la conseille seulement comme une sorte de v ^ 
sobriété nécessaire au bonheur. Elle veut qu'on 
ait une bonne conscience, mais seulement pour "'^ 
être bien avec soi-même, par la même raison 
qu'il faut être logé commodément chez soi. C'est, 
d'un bout à l'autre et de précepte en précepte, 
une doctrine qui aime ses aisfis , qui cherche les 
commodités morales, un régime sans rigueur res^ 
semblant à une douce et complaisante hygiène 
de l'âme, et qui ne vise qu'à tenir le cœur 
et l'esprit dans une assiette tranquille, et dans 
ces quatre grandes conditions de santé intérieure, 
de plénitude spirituelle, et de satisfaction physique: 
s'être défait des préjugés, c'est-à-dire de toute opi« 
nion reçue sans examen, être vertueux, se bien 
porter, avoir des goûts et des passions, être sus- 
ceptible d'illusion ; car ce sont là les quatre 
« grandes machines » du bonheur de la femme, 
représentées presque comme les quatre devoirs de 



516 LA FEMMB 

sa vie par M"* du Ghâtelet dans son Traité du 
Bonheur, 

A cette philosophie qui étouffait tous les gé- 
néreux appétits de la femme, bornait son âme 
de tous côtés, abaissait tous les sens de son 
cœur, succédait la philosophie qui allait vérita- 
blement soutenir et consoler la femme dans Tir- 
religion, et lui conserver, dans le scepticisme, 
un appui moral. De l'observation des autres, 
de l'observation d'elle-même, d'une sorte d'exa- 
men de conscience fait avec sincérité, avec ingé- 
nuité, la femme tire la pensée et la volonté de 
se rendre plus heureuse, mais en se rendant 
meilleure. A l'aide de cette seule révélation, le 
sentiment du devoir, elle élargit l'image, l'action, 
et la pratique de la vertu : des devoirs envers 
elle-même, elle monte aux devoirs envers les 
autres. Développant, étendant, fixant les idées 
confuses de son esprit sur l'humanité, elle se 
V fait une obligation indispensable de la justice en- 
vers tous les hommes, et la justice devient en 
elle une charité. Elle s'impose d'être indulgente 
à toutes les fautes dont le principe n'est pas 
vicieux, et de respecter tous les défauts qui ne 
peuvent nuire à personne. Elle tend, par tous les 
moyens et toutes les maximes, à la douceur, à la 
bonté, à l'agrément, à la facilité, à l'égalité d'hu- 
meur, à cette paix répandue tout autour de soi que 
donne le gouvernement absolu de la raison. Perfec- 
tionner sa raison pour assurer son repos, acquérir 



AU DIX-HUITIEMB SIÈCLE. 517 

le courage de la patience pour diminuer de moitié 
les maux de la vie, élever son âme, en répandre la 
bonté, ce sont là les jouissances intérieures, supé- 
rieures aux circonstances, indépendantes des hom- 
mes, que se promet et auxquelles atteint cette phi- 
losophie de la femme, à la fois si pure et si tendre. 
Lisez le livre qui formule ce plan de sagesse, les 
Confessions de M"® de Fourqueux, née Monthyon, ce 
beau rêve de perfection n'est point couronné par la 
foi. Dieu est absent de cette grande leçon morale 
qui ne le nomme qu'une fois pour attester qu'elle 
ne le craint pas : « Quand on s'est appliqué à bien 
connaître ce qu'on doit à ses semblables, qu'on 
n'apprend que pour pratiquer, qu'on est devenu 
juste pour soi et bon pour les autres, on peut se ras- 
surer sur les jugements de Dieu. » Dieu, ce n'était 
pas seulement un mot, c'était une idée qui man- 
quait à cette philosophie; et ce n'est qu'après avoir 
trouvé, de cette philosophie, tous les grands prin- 
cipes et tous les nobles préceptes en elle-même, 
que l'on voit M"* de Fourqueux, reprenant son livre 
au bout de neuf ans, annoncer qu'elle a acquis, 
dans l'intervalle, la persuasion d'un Dieu (1). 

Quelques âmes se montrent au dix-huitième siècle 
si belles, si hautes, si aimables, qu'on les prendrait 
pour le sourire et le rayon de cette philosophie. 
Quelques femmes apparaissent qui sont toute raison, 

(1) Confessions de M"»*** principes de morale pour se conduire dans 
le moude. Paris» Maradan, iHil» 



518 LA FEMME 

toute sagesse et toute grâce, et dont le charme ap- 
pelle autour d'elles une sorte de vénération. Elles 
semblent avoir reçu toutes les vertus qu'elles ont 
acquises, tant elles les portent sans orgueil et sans 
effort. Elles se prêtent au monde, et elles se plai- 
sent avec elles-mêmes. Elles sont indulgentes aux 
misères des autres, comme à leurs misères propres. 
La résignation aux disgrâces, la sensibilité, la cha- 
rité, la justice, la pureté, s'unissent en elles à tou- 
tes les corrections de l'expression et de la pensée, 
à tous les agréments aussi bien qu'à toutes les di- 
gnités du cœur. Leur âme en toute circonstance, et 
sans jamais se démentir, ressemble à la belle pein- 
ture qu'elles se font de la vertu : « Elle ne montre 
rien parce qu'elle ne croit avoir à s'enorgueillir de 
rien, elle ne cache rien parce qu'elle ne croit pas 
être regardée et ne s'attend [pas à être louée ; elle 
n'est ni vaine, ni modeste, parce qu'elle est simple, 
parce qn'elle est vraie. » Et ces créatures élues, qui 
ont comme une sainteté mondaine, n'ont point de 
piété. Elles suivent à la lettre la recommandation de 
l'Écriture, elles pratiquent la Vérité dans la Charité, 
ingénument, sans rien craindre, sans rien attendre, 
sans rien espérer, sans rien demander, sans rien 
prier. Dieu leur manque, et leurs mérites s'en pas- 
sent. Toute leur religion n'est qu'une morale; et 
leur morale, qu'elles simplifient pour l'avoir tou- 
jours sous la main, se réduit à ce seul précepte, «ce 
vaste et grand précepte » : Ne faites pas à autrui ce 
que vous ne voudriez pas qu'on vous fît. Une mère 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 519 

ne les a point formées, leur éducation a été nulle; 
c'est par une aspiration personnelle, par un essor 
naturel, qu'elles se sont élevées à l'intuition, au 
goût, h la passion de ce qui est bon, de ce qui est 
juste (1). Elles se soutiennent à la hauteur de leur 
cœur, sans secours, par leurs forces propres. Elles 
ne recourent pas plus aux philosophes et à la théo- 
logie rationnelle qu'à la religion : tout ce qu'elles 
appellent « le galimatias des livres et des traités » ne 
leur sert de rien. Affranchies de tout dogme et de tout 
système , elles puisent au fond d'elles-mêmes leurs 
lumières aussi bien que leurs ressources. Et voilà 
que ces âmes admirables et sans tâche, personni- 
fiées dans un type angélique. M"*® la duchesse de 
Choiseul, font éclater dans le dix-huitième siècle 
une vertu qui trouve son but, sa récompense, son 
aliment en elle-même ; voilà que quelques femmes 
donnent dans ce siècle de légèreté le grand spectacle 
d'une conscience en équilibre dans le vide, spectacle 
oublié de Thumanité depuis les Antonins ! 



Cette philosophie sans système, sans orgueil, qui 
donne à la femme du dix-huitième siècle plus que 
la gaieté, le contentement, ne la soutient pas seu- 
lement contre les misères de la vie : elle semble la 
fortifier encore contre la mort, et lui donner comme 
une facile patience de son horreur. On voit, dans le 

(1) Correspondance inédite de M« du Deffand. Paris ^ Michel Lévy, 
1859. 



520 LA FEMME 

siècle, les femmes s*éteindre doucement et sans 
révolte ; on les voit mettre à mourir une grâce aisée 
et quitter le monde discrètement comme un salon 
rempli où elles ne voudraient rien interrompre. La 
femme en ce temps est plus que douce, elle est 
polie envers la mort. 

Pour une présidente d'Aligre, qui par peur grise 
son agonie (1), que de femmes dans toutes les con- 
ditions, et les plus heureuses, le plus comblées de 
grandeurs, quittent la vie de sang-froid, avec conve- 
nance, avec une fermeté charmante et un courage 
aimable I «Je me regrette, » disait simplement Tune 
en se détachant de la terre (2). Il en est qui pressent 
jusqu'au bout les mains de Tamitié et dont la mort 
ne semble qu'une dernière défaillance. D'autres 
s'entourent de monde pour mourir, et veulent que 
le bruit d'un loto installé contre leur lit couvre le 
bruit de leur dernier soupir. On compterait celles 
qui ne restent pas, à leurs dernières heures, fidèles 
à leur vie, à leurs principes, à leur rang, à leur in- 
crédulité même (3). A cette parole de la femme de 



(1) Lettres de la marquise du Deffand à Horace Walpole. Parii, 
1812, vol. I. 

(2) Nouveaux Mélanges, par M*" Necker, vol. IL 

(3) Voyez dans la délicate notice intitulée : Vie de la printetse it 
Poix, née Beauvau, par la vicomtesse de Noailles {Lahure, 1855), si pré- 
cieuse comme accent d'une société qui n'est plus, la note si juste qoe 
donne sur Tattitude dernière des femmes du temps le récit de la mort 
de M"** de Beauvau : « Cette imposante personne finit sans douleur, 
sans agonie; elle s'éteignit comme elle avait vécu, en adorant sod 
mari , en honorant Voltaire. Ses derniers moments furent d'une paix 
toute philosophique. Les cérémonies religieuses n'y tinrent point leur 
place, mais les apparences furent assez heureusement conservées pour 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 521 

chambre : « Madame la duchesse, le bon Dieu est 
là, permettez-vous qu'on le face entrer? il souhaite- 
rait avoir rhonneur devons administrer (1), » celles- 
ci trouvent la force de se soulever sur leur lit comme 
pour la visite d'un roi ; celles-là ont encore assez de 
volonté pour renvoyer un Dieu dont elles n'ont pas 
besoin. Des femmes qui vont mourir appellent leur 
cuisinier, et lui recommandent de faire bonne chère 
pour que la société ne déserte pas leur table. Des 
femmes occupent les longueurs d'une maladie lente 
à écrire un testament où elles n'oublient pas un de 
leurs parents, de leurs amis, de leurs connaissances, 
de leurs pauvres, un chef-d'œuvre de netteté, une 
merveille de calcul proportionnel (2) I Celles-ci cou- 
ronnent leur fin, l'entourent de fleurs, de danses, 
de comédies, de suprêmes amours ; celles-là riment 
leur épitaphe et enterrent gaiement leur mémoire (3). 
Quelques-unes, peu d'heures avant de mourir, ar- 
rangent des couplets satiriques, quelques-unes font 
antichambre au seuil de la mort en chantant des 
chansons sur l'air de Joconde (4). C'est le siècle où 
l'agonie, dépassant l'insouciance, atteindra à l'épi- 
gramme, le siècle où une princesse moribonde ap- 
pelant ses médecins, son confesseur et son inten- 
dant auprès de son lit, dira à ses médecins : « Mes- 

qu'il fût dit, jusqu'au dernier jour, que Tindépendance des idées s'était 
alliée chez elle à la convenance des formes... • 

(1) Journal de Collé. Paris, 1805, vol. I. 

(2) Mémoires de la République des lettres, vol. VI. 

(3) Correspondance littéraire de la Harpe, vol. II. 

(4) L'Espion anglois, vol. I. 



LA FEMME 

sieurs, vous m*avez tuée, mais c*est en snivant vos 
rëg^s et vos principes ; » à son confesseur : « Yous 
avez fait votre devoir en me causant une grande 
terreur ; » et à son intendant : « Vous vous trouvez 
ici à la sollicitation de mes gens qui désirent que je 
fasse mon testament ; vous vous acquittez tous fort 
bien de votre rôle, mais convenez que je ne joue 
pas mal le mien. » L'âme de la femme va à la mort 
parée d*esprit, comme le corps de la princesse de 
Talmont va à la terre dans une robe bleue et ar- 
gent (1). 

Et cependant, c'est un hôte bien imprévu que la 
Mort au dix-huitième siècle. La vie n'a guère le 
temps d'y penser ; et le tourbillon du monde, le 
bruit des fêtes, l'enivrement du mouvement, l'étour- 
dissement, l'enchantement du moment, la distrac- 
Uion du jour, la jouissance absolue et presque unique 
Idu présent, en effacent l'image et presque la con- 
science dans l'âme de la femme. La mort traverse 
seulement son cœur ; ainâi l'idée d'un lendemain 
traverserait un souper. Elle n'occupe plus ce monde, 
elle n'est plus la préoccupation de son imagination. 
Cette société, où elle frappe à l'improviste, est le 
contraire de ces sociétés qui vivaient dans son om- 
bre et communiaient familièrement avec sa terreur. 
Au dix-huitième siècle, la mort paraît absente et 
n'est point attendue. Tout la repousse, tout la cache, 
tout la voile d'oubli : c'est à peine si sa figure paraît 

(l) Lettres de M«* èaBefftcaaL.Y^V^.NQVWl. 



X 



AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 523 

encore dans une église, sur un tombeau, où l'art du 
temps dore son squelette. 

Dans tout le siècle, la femme renvoie loin d'elle 
cette idée de sa fin. Elle y échappe, elle Técarte dou- 
cement : on dirait que sa grâce craint d'en être ef- 
fleurée. Avec quel geste de répugnance, de pudeur 
presque antique, elle retire la main, sitôt qu'elle 
touche à ses dégoûts! « Si nous pouvions nous 
en aller en fumée, ce genre de destruction ne 
me déplairait pas, mais je n'aime pas Tenterre- 
ment.... Ahl fi! fi! parlons d'autre chose,» écrit 
dans une lettre M"*® du DefTand à M"*® de Choiseul. 
Cet éloignement de la mort se retrouve partout, 
dans tout ce qu'a écrit la femme. La pourriture 
effraye son élégance. L'ordure lui fait peur dans le 
néant. 

Et ce ne sont pas seulement les femmes philoso- 
phes qui se dérobent à cette présence de la mort 
que fait la pensée de la mort : la religion du temps 
la défend encore à la femme comme si elle craignait 
que sa ferveur n'en fût découragée. Les femmes les 
plus pieuses, celles qui donnent l'exemple et la 
règle, ôtent de leurs devoirs la méditation de la 
mort; elles ne veulent pas qu'on s'attache à ses 
tristesses, elles détournent leur foi et la foi des au- 
tres de cet avertissement qui effraye, de cette leçon 
qui afflige. Et M°^° de Lambert donne, dans son ac- 
cent le plus délicat, ce sentiment de la femme chré- 
tienne du temps sur l'idée de la mort, lorsqu'elle 
écrit ces lignes au milieu de son traité de la 



i 



y 



y 



LA FEMMB AU DIX*HUIT1BME SIÈCLE. 

3illesse : « L'idée du dernier acte est toujours 
Miste; quelque belle que soit la comédie, la toile 
tombe ; les plus belles vies se terminent toutes 
de même, on jette de la terrOi et en voilà pour une 
éternité... » 



rm 



TABLE DES CHAPITRES 



Pages. 

I. La naissance, ^ Le couvent. — Le mariage V 1 

IL La société. — Les salons \/ 44 

in. La dissipation du monde, 106 

ifif. L'amour V, JgO , 

V. La vie dan s le mariage U 219 

VI. La femme de la bourgeoisie • 248 ^ 

V '^VII. La femme du peuple. — La ÛUe galante 278 

^ VIII. La beauté et la mode .V 313 

V, IX. La domination et Tintelligence de la femme. • . • .^. 371 

u X. L*âme de la femme 406 

XI. La vieillesse de la femme if 9 

XII. La philosophie et la mort de la femme ....•••••.. 514 



À- 



ï 



f » Jl.. 



Tbi« book !■ under n 

takea froin the Buildinf